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Rodrigues dans la tourmente
Faut-il refaire les élections régionales : Entre propos polémiques et réalité sur le terrain
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Rodrigues dans la tourmente
Faut-il refaire les élections régionales : Entre propos polémiques et réalité sur le terrain
■ Louis Ange Perrine, Christiane Agathe, Franceau Grandcourt, Alain Wong So, Pradeep Roopun, Varok Ravina, Johnson Roussety et Nicolas Volbert, lors de la prestation de serment des élus, en mars 2022.
La petite île autonome de l’océan Indien se retrouve au centre d’une nouvelle polémique politique. Lors d’une conférence de presse tenue la semaine dernière, le Deputy Prime Minister (DPM), Paul Bérenger, a jugé la situation politique à Rodrigues de «préoccupante», allant jusqu’à suggérer qu’il serait dans l’intérêt de l’île d’organiser des élections régionales anticipées. Des propos qui ont déclenché une vague de réactions, entre soutien, colère et scepticisme et posant une question de fond : Rodrigues traverse-t-elle réellement une crise qui nécessiterait un retour aux urnes ?
Pour Paul Bérenger, le constat est clair : Rodrigues souffre d’une gestion «irresponsable» par certains élus. Il a cité, en exemple, une tentative présumée du chef commissaire adjoint visant à révoquer illégalement un board, qualifiant l’affaire de «grave dérive institutionnelle». Le DPM n’a pas mâché ses mots : «Se sa kalite dimounn-la ki mo apel iresponsab. Zot pe vir Rodrig anbalao… se enn fiasko.» Il estime qu’«il est dans l’intérêt de Rodrigues» d’aller vers des élections régionales anticipées, tout en précisant que la décision finale appartient au Premier ministre.
Le chef commissaire adjoint, Johnson Roussety, n’a pas tardé à répliquer avec virulence via Facebook : «Kan to pare, disoud li gro boufon! Mo challenge twa disoud Lasanble rezional-la! Si to ena power-la boufon…» Johnson Roussety a ensuite précisé sa position : selon lui, la dissolution de l’Assemblée régionale n’est ni justifiée ni légale dans la situation actuelle : «L’Assemblée régionale est une institution constitutionnelle élue pour un mandat de cinq ans. Elle ne peut être dissoute que dans des conditions précises prévues par la loi, ce qui n’est absolument pas le cas aujourd’hui.» Il accuse Paul Bérenger de chercher à «déstabiliser» l’équipe en place, rappelant que les projets avancent : la construction de la nouvelle piste d’atterrissage avec la Banque mondiale, des résultats scolaires encourageants et des décisions prises sur la base d’expertises techniques. Reconnaissant toutefois des défis persistants, notamment en matière d’eau potable et d’infrastructures, Roussety insiste : «On ne dissout pas une institution parce qu’on n’aime pas l’équipe en place.»
? Franceau Grancourt : «Les propos de Paul Bérenger n’engagent que lui»
Le chef commissaire de Rodrigues, Franceau Grancourt, a lui aussi réagi, dans un ton plus mesuré : «Les propos du DPM, comme il l’a dit lui-même, n’engagent que lui. Tout dépend sous quel angle il les a dits. Quand les ministres viennent à Rodrigues, c’est toujours cordial. On a notre programme et on va le mettre en place. Rodrigues a ses spécificités mais il y a eu beaucoup d’améliorations dans le secteur de la santé, du sport. Même les Rodriguais peuvent avoir un terrain facilement pour construire une maison.»
? Crise ou simple turbulence politique ?
La question reste entière. Entre les accusations de crise profonde et les affirmations de progrès, le tableau de la situation est contrasté. Sur le terrain, les avis sont partagés. Certains dénoncent une gouvernance en déliquescence, d’autres estiment que la polémique est artificiellement gonflée. Joyce Jhabeemissur, habitante de Rodrigues : «Kifer enn DPM pran lor li pou fer enn deklarasion an solo, zis akoz bann detrakter de Johnson Roussety rakont bann zafer ki pa vre. Cela ne l’intéresse même pas de venir faire un constat à Rodrigues. Il dit que la situation est catastrophique, mais il ne connaît pas la réalité. Nous sommes autonomes, le mandat n’est pas encore terminé. Bizin atann lafin manda e donn lepep so drwa de vot.»
Joyce Jhabeemissur précise qu’il est vrai que Paul Bérenger reçoit des informations sur Rodrigues mais a des doutes sur les sources. «Est-ce qu’il aurait fait la même chose à Maurice si c’était la même chose ?» se questionne-t-elle. «Apre 23 an lotonomi, Rodrigues Regional Assembly Act bizin gagn sertin sanzman. Paul Bérenger bizin ouver dialog avek gouvernman rezional, pa azir kouma enn frer dominan.»
Harold Perrine, indépendantiste, pour sa part, est clair: «Desperate times require desperate decisions. La situation est catastrophique : sistem lasante inn crash, les gens ne sont pas payés pour leurs heures sup, on ne construit plus les maisons NHDC, les gens font la queue pour le gaz. Je crois en l’indépendance et je rejoins Bérenger. Chaque membre du gouvernement fait sa campagne. Je n’ai jamais vu Rodrigues dans cet état.»
Du côté de Samuel J. de Mourouk, la position de Paul Bérenger est inadmissible. «Je trouve cela inadmissible que le DPM ait dit ça. Laissons Rodrigues gérer ses affaires. À Maurice, Anishta Babooram a eu un conflit avec Arianne Navarre-Marie… doit-on refaire les élections ?»
L’Organisation du Peuple de Rodrigues (OPR), par la voix de sa leader adjointe, Franchette Gaspard Pierre-Louis, estime que les propos de Paul Bérenger tombent à point nommé, alors que l’OPR alerte sur une crise politique persistante à Port-Mathurin. Selon la Minority Leader, l’Assemblée régionale traverse une période de grande fragilité, la majorité gouvernementale ne reposant, d’après elle, que sur un seul élu. Elle dénonce également l’omniprésence d’un unique acteur dans les prises de décision du Conseil exécutif, une situation qu’elle juge inquiétante et révélatrice d’une dérive préoccupante.
Pour Jean Danoel Jolicœur, la situation politique actuelle à Rodrigues ne relève pas seulement d’un conflit entre individus, mais d’un problème structurel enraciné depuis la mise en place de l’autonomie en 2002. «La crise actuelle à Rodrigues, où le DPM envisage de dissoudre l’Assemblée régionale pour incompétence – visant particulièrement Johnson Roussety –, illustre l’échec de la première autonomie.» Selon lui, ce statut, loin d’être une réelle émancipation, a produit l’effet inverse : «Ce statut hybride a nourri l’instabilité politique, l’opacité et les abus légaux – démissions forcées, transfuges, chantages et détournements de la Rodrigues Regional Assembly Act au profit de lobbies locaux et étrangers, au détriment de la population.» Il dénonce également une dépendance persistante vis-à-vis de Maurice : «Rodrigues, privée d’autonomie fiscale, reste à la merci des subsides mauriciens, tandis que sa langue et sa culture sont marginalisées.»
Pour appuyer son propos, il cite l’exemple d’Åland, en Finlande, comme modèle à suivre : un parlement aux compétences étendues, une langue officielle protégée et une économie capable de générer ses propres revenus. «Une vraie autonomie doit s’inspirer d’Åland… Ici, nous survivons grâce aux transferts de Port-Louis.» Concernant les tensions politiques actuelles, il relaie également les propos de Johnson Roussety : «Dissolution anticonstitutionnelle !»
Pour Jean Danoel Jolicœur, l’avenir passe par un changement radical : «Plutôt que des guerres stériles, exigeons une deuxième autonomie, co-écrite par et pour le peuple rodriguais.» Ses revendications principales concernent un statut internationalisé pour protéger les droits rodriguais face à l’État central, une fiscalité locale pour financer les projets sans chantage politique et la reconnaissance du créole rodriguais dans toutes les sphères sociales, éducatives, économiques, administratives, culturelles et politiques. «Seule une autonomie par et pour les Rodriguais brisera la matrice coloniale. L’indépendance sera alors un choix et non un mirage.»
? Le vrai problème : l’eau potable
Au-delà des passes d’armes politiques, une réalité quotidienne pèse lourd : l’accès à l’eau. Des quartiers entiers restent soumis à des coupures fréquentes et prolongées. Les propos de Paul Bérenger soulèvent une question sensible : est-il légitime qu’un dirigeant national appelle publiquement à la dissolution de l’Assemblée régionale ? Rodrigues dispose d’une autonomie institutionnelle depuis 2002, fruit d’un combat politique auquel Bérenger lui-même a contribué. Mais pour certains, son intervention actuelle ressemble à une intrusion dans les affaires internes de l’île.
Derrière la controverse, des rumeurs persistent : Bérenger serait proche de l’OPR et souhaiterait favoriser un retour anticipé aux urnes pour en tirer un avantage politique. Rodrigues n’est pas épargnée par les tensions politiques ni par les difficultés structurelles. Oui, l’eau, la santé et certains chantiers stagnent. Oui, les luttes internes minent parfois la cohésion de l’Assemblée régionale. Mais de là à parler de crise nécessitant la dissolution, l’écart est grand.
Comme le rappelle Joyce Jhabeemissur : «Nou fek sorti dan eleksion, nou pa bizin eleksion ankor.» La démocratie rodriguaise, encore jeune, repose sur le respect des mandats et sur un débat équilibré. Écouter un seul son de cloche, qu’il vienne de Port-Louis ou de Rodrigues, c’est risquer de fragiliser cette autonomie durement acquise.
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