Publicité

Interview de...

Mᵉ Satyajit Boolell : «L’éducation aux droits humains est indispensable à la construction d’une citoyenneté active, consciente et responsable»

6 août 2025, 14:30

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Mᵉ Satyajit Boolell : «L’éducation aux droits humains est indispensable à la construction d’une citoyenneté active, consciente et responsable»

Mᵉ Satyajit Boolell, «Senior Counsel», a été nommé président de la NHRC le 15 juin.

À la tête de la «National Human Rights Commission» (NHRC) depuis peu, Me Satyajit Boolell entame son mandat dans un contexte où les défis en matière de droits humains sont nombreux. Dans cet entretien, il revient sans détour sur ses priorités, les réformes urgentes à mener, et la nécessité de replacer les droits humains au cœur de l’action publique.

En tant que président de la NHRC, êtes-vous prêt à dénoncer publiquement les abus de l’État si nécessaire, quitte à vous mettre en porte-à-faux avec le pouvoir ?

L’article 3(2) de la Protection of Human Rights Act est on ne peut plus explicite : la Commission n’est redevable à aucune autorité ni à aucun individu dans l’exercice de ses fonctions. C’est dans cette optique d’indépendance que ses membres sont nommés par le Président de la République. De plus, chaque membre prête publiquement serment devant le chef de l’État, s’engageant à faire preuve d’impartialité, de confidentialité et d’indépendance. La Commission a pour mission de dénoncer tout abus de droit, en particulier dans les services publics, comme prévu par la loi. Elle est aussi responsable de la mise en œuvre de la National Preventive Mechanism Act, en lien avec le traitement des personnes détenues, dans le respect des engagements pris par Maurice au titre de la Convention contre la torture.

Peut-on sérieusement parler de droits humains dans un pays où les détenus vivent parfois dans des conditions inhumaines et où la réinsertion est quasi inexistante ?

Je réfute cette généralisation. Le National Preventive Mechanism a été mis en place précisément pour veiller à ce que les détenus ne soient pas soumis à des traitements inhumains ou dégradants. Actuellement, des enquêtes sont en cours à la suite de plaintes déposées par des personnes incarcérées, alléguant des abus de la part de l’administration pénitentiaire. La Commission dispose de pouvoirs d’enquête étendus, y compris des prérogatives judiciaires, pour aller au bout de ces investigations et établir la vérité sur toute allégation.

La NHRC est censée être indépendante. Comment maintenir cette indépendance lorsqu’on est nommé par le gouvernement et dépendant de lui pour le budget ?

Oui, la Commission est indépendante. La loi est claire sur ce point, comme expliqué ci-dessus. Ce type d’interrogation pourrait aussi être formulé à l’encontre du judiciaire ou du bureau du Directeur des poursuites publiques (DPP), qui sont également nommés selon des mécanismes institutionnels. L’essentiel réside dans l’intégrité des personnes nommées et leur volonté de faire respecter les principes de justice et d’équité.

L’indépendance de la police est souvent remise en question. La NHRC a-t-elle réellement les moyens et la volonté de demander des comptes à une force aussi puissante ?

La Commission est investie de pouvoirs inquisitoires pour mener ses enquêtes. Elle peut référer toute violation au bureau du DPP ou à l’autorité disciplinaire compétente. Ces attributions sont pleinement inscrites dans son mandat légal. Toutes les conclusions et recommandations de la Commission sont documentées dans son rapport annuel, présenté au Parlement pour garantir une transparence institutionnelle.

Quand on voit le nombre de plaintes pour brutalité policière classées sans suite, faut-il en conclure que la justice n’est pas la même pour tous à Maurice ?

Il appartient à l’Independent Police Complaints Commission d’enquêter sur les allégations de brutalité policière. Cependant, la Commission nationale reste vigilante et peut intervenir si des droits fondamentaux sont bafoués. Il est important de rappeler que toutes les institutions doivent assumer leur part de responsabilité pour rétablir la confiance du public.

Et quid de l’éducation aux droits humains ? Elle reste marginale dans les écoles mauriciennes. Pourquoi tarde-t-on à en faire un pilier fondamental de la formation citoyenne ?

Sur ce point, je vous rejoins pleinement. L’éducation aux droits humains est indispensable à la construction d’une citoyenneté active, consciente et responsable. La Commission entend jouer un rôle moteur dans ce domaine, conformément à ses attributions. Nous avons d’ores et déjà entamé un dialogue avec l’organisation DISMOI, qui a démontré son expertise dans ce champ. Ce partenariat sera renforcé dans les mois à venir, avec pour objectif de faire de l’éducation aux droits humains un véritable projet national, en collaboration avec les autorités concernées. Nous avons également rencontré plusieurs représentants d’organisations non gouvernementales engagées en faveur des droits humains, afin d’explorer de nouvelles synergies. La Commission reste pleinement à l’écoute des propositions des institutions, organisations et acteurs de la société civile souhaitant contribuer à la promotion des droits fondamentaux dans notre pays.

La NHRC a récemment soutenu les diverses campagnes de sensibilisation autour de la traite des êtres humains. Face à ce fléau, Maurice donne l’image d’un pays qui réagit sous pression internationale plutôt que par réelle volonté politique. Est-ce une perception injuste ?

Il est vrai que la pression internationale, notamment à travers le rapport annuel du Département d’État américain, agit comme levier important de mobilisation. Ce rapport reste un outil de suivi important, et ses constats montrent clairement qu’il reste encore beaucoup à faire. Cependant, réduire l’engagement de Maurice à une simple réaction aux pressions extérieures serait injuste. Il y a une prise de conscience progressive, et l’implication croissante de plusieurs institutions telles que le bureau du DPP dans cette lutte. Mais au-delà des intentions, il faut des actions concrètes et coordonnées. La traite prend des formes diverses : prostitution forcée, exploitation sexuelle, travail forcé, servitude domestique, et les réseaux criminels sont de plus en plus organisés. La vigilance doit être constante, et la lutte contre ce phénomène doit être portée par une réelle volonté politique, traduite en moyens, en formation, et en mécanismes de protection efficaces pour les victimes.

Mais certaines catégories de population, telles que les travailleurs migrants, sans-abri, femmes victimes de violences, restent tout de même sous-protégées. Est-ce un aveu d’échec de nos institutions ?

C’est un constat préoccupant, mais il faut l’analyser avec lucidité. Oui, certains groupes vulnérables restent insuffisamment protégés, et cela doit nous interpeller. La situation des travailleurs migrants, en particulier, s’est complexifiée avec leur arrivée en plus grand nombre. Le filtrage à l’entrée, le suivi des conditions de travail et d’hébergement laissent parfois à désirer. Cela dit, je note une volonté affirmée du ministère du Travail d’agir sur ces enjeux, et le ministre actuel a exprimé clairement son intention de renforcer les mécanismes de contrôle.

Quant aux femmes victimes de violences, les sans-abri, les enfants en situation de précarité : tous doivent bénéficier de dispositifs de protection renforcés. Ce n’est pas tant un aveu d’échec qu’un appel à renforcer nos institutions, à mieux coordonner les acteurs publics et privés, et à replacer la dignité humaine au cœur de chaque politique publique.

Les droits économiques et sociaux comme le droit au logement, à l’eau ou à la protection sociale sont rarement prioritaires. La NHRC se battra-t-elle aussi pour ces droits-là ?

La Commission s’engagera pleinement pour faire reconnaître les droits économiques, sociaux et culturels, y compris en soutenant une éventuelle réforme constitutionnelle. Mais au-delà des textes, il faudra garantir des services publics accessibles et de qualité dans les domaines de la santé, de l’éducation, du logement. Il faut préserver le contrat social, même dans un contexte de croissance lente ou de mesures d’austérité. Il faut garantir l’équité sociale.

Des rapports et des recommandations qui semblent finir trop souvent sur des étagères poussiéreuses, sans suite concrète. La Commission a-t-elle le pouvoir contraignant pour imposer ses recommandations ou est-ce là une faiblesse fondamentale de votre mandat ?

Il est vrai que l’impact de certains rapports dépend aussi de la volonté politique des décideurs. La Commission ne dispose pas d’un pouvoir contraignant au sens strict. Cependant, elle a le devoir d’agir avec transparence et de rendre compte publiquement de ses constats. Nos recommandations figurent dans un rapport annuel déposé au Parlement. Nous entendons renforcer le suivi de ces recommandations, interpeller les autorités concernées, et jouer notre rôle de vigie avec rigueur. C’est une responsabilité que nous assumerons pleinement.

Publicité