Publicité
Alain Edouard:«On m’a constamment mis des bâtons dans les roues»
Par
Partager cet article
Alain Edouard:«On m’a constamment mis des bâtons dans les roues»
Bien qu’il ait été suspendu puis licencié, le président de la Port-Louis Maritime Employees Association, qui a la réputation d’être l’un des meilleurs portiqueurs du port, a la sérénité de celui qui se sait dans son bon droit légal et celle du croyant, persuadé que le Ciel est de son côté.
«Je ne m’attendais pas à être licencié», confie en toute sincérité Alain Edouard, qui aura 48 ans cette année. «J’étais confiant après ma suspension. Mais aujourd’hui, je le suis doublement», ajoute-t-il. Cette calme assurance tient du fait qu’après son renvoi, le 25 mars, il a discuté avec son épouse Marie-Nanette, Health care assistant à l’hôpital Jeetoo et avec leurs enfants Brian, 21 ans, étudiant en ingénierie à l’université des Mascareignes, Rachel et Sean, 17 et 12 ans respectivement, encore scolarisés au secondaire. Sa femme l’a réconforté en se disant capable de «tir ration».
Il y a ensuite le fait qu’il a été convenu, avec les autres dirigeants de la Port-Louis Maritime Employees' Association (PLMEA), que ses contributions mensuelles au fonds de solidarité pour les travailleurs, à l’époque où il les représentait sur le conseil d’administration de la Cargo Handling Corporation Ltd (CHCL), totalisant Rs 465 000, lui seront versées. Et ce pour qu’il puisse honorer le remboursement mensuel de ses emprunts jusqu’à ce que la situation se décante pour lui.
En sus de cela, selon l’article 38 (2) de l’Employment Rights Act de 2008, l’employeur a dix jours pour notifier tout employé de son motif d’inconduite. Dans son cas, il a été informé au bout de 12 jours. Pour finir, il a pour lui sa foi inébranlable. «On m’a bouté hors de la CHCL le 25 mars. C’était le vendredi Saint. En tant que croyant pratiquant, je suis confiant en la justice divine.»
Ce petit-fils d’un foreman et fils d’un docker passé tour à tour foreman et grutier dans le port, a longtemps vécu aux Dockers’ Flats, à Baie-du-Tombeau. De son enfance, il conserve le souvenir d’être entraîné au Caudan par son père et d’être monté sur les navires déchargeant le sucre ou le riz. «J’aimais l’odeur de ces denrées que l’on déchargeait.»
Après une scolarité jusqu’en Form V au Eden de Port-Louis, il travaille pendant quelques mois comme surveyor dans le port. Après plusieurs petits boulots dont celui de contrôleur de qualité dans une usine textile en 1992, il est recruté par la CHCL, dirigée alors par Gaëtan Pillay, qui emploie huit enfants d’employés. Il commence sa carrière en tant que clerc. Il s'y sent à l’aise car il n’a aucun problème avec la comptabilité.
Lorsque la CHCL décide d’installer trois portiques pour le transbordement des conteneurs, il postule pour être portiqueur. Il réussit le test d’aptitude, mené par un psychologue français délégué par le Port autonome du Havre, et est envoyé dans cette ville portuaire française pour un cours intensif d’un mois et demi. Pour être portiqueur, dit-il, il faut une vue impeccable, une grande faculté de concentration, des réflexes et un bon jugement. Qualités qu’il possède et qui lui permettent, au bout de deux ans de suivi sur la manipulation des portiques, de décrocher son certificat de portiqueur.
Premier combat
C’est peu après qu’il va commencer à se syndiquer, surtout lorsqu’il compare les conditions de travail des portiqueurs français, réunionnais et mauriciens. Ces derniers doivent travailler trois semaines complètes avant d’obtenir un jour de congé la quatrième semaine. Sans compter leur salaire qui est inférieur et l’imposition du quota de 18 conteneurs transbordés par heure.
Il se joint à la Maritime Transport and Port Employees' Union (MTPEU) et milite avec ce syndicat. C’est en 2002 que la direction revoit les conditions, acceptant que les portiqueurs travaillent trois jours et soient en congé le lendemain. Les choses se corsent lorsque la CHCL achète deux nouveaux portiques. «En 2003, nous avons travaillé non-stop», précise-t-il.
Insatisfait de la MTPEU, il finit par la quitter pour la Port-Louis Harbour and Dock Workers' Union (PLHDWU), qui le nomme délégué syndical. Alors qu’il agit comme trésorier de la PLHDWU, il finit par s’en éloigner car il n’est pas d’accord que ce syndicat finance un journal qu’il juge sectaire, à savoir La Voix Kreol. Lui et deux de ses amis se font expulser du syndicat.
Lorsqu’ils expliquent cela aux travailleurs, ils obtiennent 575 signatures, qui leur permettent de créer la PLMEA, qui avec ses 1 100 membres, représente aujourd’hui 80 % des travailleurs de la CHCL. Ce syndicat est reconnu en 2012. Alain Edouard se bat alors pour que les conditions de travail des nouveaux portiqueurs soient alignées sur celles des anciens. Il l’emporte. C’est à ce moment-là qu’il est choisi comme l’un des trois représentants des travailleurs pour siéger au conseil d’administration de la CHCL. L’argent qu’il perçoit lors de ces séances, il le reverse dans un fonds de solidarité pour les travailleurs, sans savoir qu’un jour, cela lui sera utile.
Il faut se battre
En 2013, la PLMEA rejette le rapport Appanah, qui selon le syndicat, accorde les pleins pouvoirs à la direction, ne laissant aucune voix au chapitre aux travailleurs. Le syndicat déclare litige et l’affaire va jusqu’à la Commission de conciliation et médiation. Le syndicat obtient alors un Collective Agreement et pour la première fois, les travailleurs manuels du port se retrouvent dans une structure officielle de promotion, inexistante jusque-là. «À chaque fois, il faut se battre», dit-il. Les choses bloquent en 2014 lorsqu’il faut appliquer la deuxième partie de cet accord. Se retrouvant avec les quatre autres syndicats du port contre elle, la PLMEA accepte le principe du référendum. Et bien lui en fait car elle l’emporte avec 55 % des votes des membres. «À partir de là, on m’a constamment mis des bâtons dans les roues.»
Alain Edouard explique qu’il ne s’est jamais opposé à travailler un 31 décembre. «Nous avons dit à la direction de mettre cette question dans le processus de négociations par principe de la continuité de notre lutte. Tous les ans, des groupes de portiqueurs ont travaillé un 31 décembre bien au-delà des 15 heures. Cela se faisait sur une base de volontariat. De plus, la rétribution était intéressante contrairement à celle proposée par la direction à la fin 2015. Celle-ci n’a pas voulu entendre raison», dit-il. Avec les conséquences que l’on sait.
Avant de nous quitter, Alain Edouard souligne que depuis l’existence de la PLMEA, la productivité a augmenté dans le port et qu’aujourd’hui, les portiqueurs transbordent 21,7 conteneurs par heure. Il a également milité pour que la CHCL ait son propre centre de formation et que les portiqueurs ne soient plus obligés d’aller au Havre pour suivre des cours. Il a d’ailleurs été l’un des formateurs. «Cette mesure a permis à la CHCL de faire des économies. Les Comoriens, qui avaient l’habitude d’envoyer leurs grutiers se former au Havre, ont envoyé 16 opérateurs de grande grue d’entreposage se former dans le centre de formation de la CHCL. D’autres suivront bientôt. C’est signe que ce département fait du bon travail. Tout cela n’a jamais été tenu en ligne de compte. Akoz tousala mo confiant…»
Publicité
Publicité
Les plus récents