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Célicourt Antelme et la langue française (III)
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Célicourt Antelme et la langue française (III)
?Old men forget? W.S.
Les circonstances dans lesquelles fut prononcée par Célicourt Antelme la dernière plaidoirie en français devant la Cour suprême le 15 juillet 1847 se trouvent relatées dans la Gazette des Iles No46 (décembre 1997) pp.19, 20, 49-55. Antelme ne plaida pas jusqu?à minuit comme on le dit souvent, mais jusqu?à vingt et une heures à peu près. Dans une note rédigée le lendemain et publiée le 17, le reporter du Cernéen dit seulement que l?avocat «a terminé sa plaidoirie par un adieu touchant à la langue française.»
Auguste Toussaint, dans la Revue française d?histoire d?outre-mer en 1969, décrit les efforts multipliés, du barreau principalement, pour faire le gouvernement de S.M.B., la Reine Victoria, revenir sur l?ostracisme dirigé contre le français par l?Ordre en Conseil du 13 septembre 1845. Vains efforts, qui durèrent jusqu?au gouvernement de Sir William Stevenson.
De son côté, Célicourt Antelme mena sa propre campagne pour un maintien du français dans toutes nos institutions, espèce de baroud d?honneur soutenu bien au-delà du gouvernement Stevenson, limite attribuée par Toussaint à l?agitation de cette question. Au Conseil du gouvernement d?abord. Antelme y entra en juillet 1857, à la fin du mandat du gouverneur Higginson. Un mois plus tard, le 19 août, une ordonnance relative à l?immigration se trouvait devant le Conseil et Antelme commençait à esquisser une intervention en français lorsque Sir James Higginson l?interrompit : «M. Antelme ne peut acquiescer à cette loi sans dire qu?il la vote?
Le gouverneur : Pardon, M. Antelme. Voudriez-vous avoir l?obligeance de parler anglais ? Vous savez si bien cette langue que ce ne sera pas une difficulté pour vous.
M. Antelme (en anglais) : Je ne la sais que très imparfaitement. Mais je demanderai à Votre Excellence si c?est un devoir pour moi de m?exprimer en anglais ou si c?est pour être mieux compris de vous. J?ai cru lorsque j?ai accepté de prendre place dans ce Conseil qu?il me serait facultatif de m?exprimer dans l?une ou l?autre langue. Cependant si Votre Excellence ne me demande de parler en anglais que parce qu?elle me comprendra mieux, je tâcherai de le faire.
Le gouverneur répond que jusqu?à ce jour il a été d?usage au Conseil de lui demander son autorisation lorsqu?on a désiré s?exprimer en français ; et cette autorisation il ne l?a jamais refusée. Mais M. Antelme qui, il le répète, possède si bien cette langue, n?en aura certes pas besoin.
M. Antelme : Comme j?ai commencé en français, je demanderai à Votre Excellence à continuer, puisque c?est la règle.
L?honorable membre continue alors en français.1»
A tous points de vue, l?incident était remarquable et dût provoquer une certaine agitation parmi les membres présents. Le Cernéen en fit le sujet d?un éditorial : «Nous en sommes encore à nous demander quel a été le but de Son Excellence en interrompant M. Antelme pour lui demander de s?exprimer en anglais. Sir James Higginson a-t-il obéi à un mouvement irréfléchi ? Ou bien espérait-il que, pris à l?improviste, le membre auquel il s?adressait se serait empressé d?accéder à sa demande. Un précédent aurait ainsi été établi et la langue française aurait pu être proscrite du Conseil comme elle l?a été de la Cour. Ici le triomphe aurait été d?autant plus complet que les sentiments de M. Antelme à l?égard de l?inique mesure contre laquelle une si imposante majorité des colons a récemment protesté, sont parfaitement connus de tous à Maurice aussi bien qu?à Londres : quelle victoire, en effet, si M. Antelme, surpris par cette observation inattendue avait faibli ! Mais, heureusement pour la cause dont il est un si chaleureux défenseur, il a si peu perdu sa présence d?esprit que d?attaqué, il est devenu attaquant, et que c?est Son Excellence qui a reculé. Interpellé directement sur l?objet de son interruption, le Gouverneur a éludé ; il n?a pas osé dire que l?usage de la langue anglaise était obligatoire pour les conseillers et que le français n?était que toléré.2 »
De fait, en essayant de circonvenir «l?usage facultatif» dont se réclamait Antelme, Higginson tentait d?étendre le refoulement du français qui venait de subir l?échec d?une troisième tentative effectuée quelques mois plus tôt au moyen d?une pétition rédigée par Antelme sous l?égide d?un comité où il figurait3. Ce comité choisit l?expression «usage facultatif» à laquelle s?était rallié le journal de Francis Channell, la Commercial Gazette, reconnu comme journal des Anglais de la colonie. Cette troisième tentative se solda néanmoins par la lettre fameuse de Lord Clarendon où il agréait seulement à ce que la population francophone puisse correspondre en français avec l?administration. La formule de «l?usage facultatif», reprise en 1860, fit l?objet d?une nouvelle pétition patronnée par le maire de Courson et reçue cette fois par sir William Stevenson. Ce gouverneur examina soigneusement la question pendant des mois et, transmettant au secrétaire d?Etat la nouvelle pétition en septembre 1861 il lui fit part de son opinion personnelle qu?il fallait maintenir «l?usage exclusif» de l?anglais car, depuis 1810, bon nombre de lois anglaises s?étaient greffées sur le corpus juridique français et que l?intérêt des justiciables nécessitait l?usage, dans les cours supérieures, d?une procédure véhiculée par une seule langue.
Refusant de nouveau «l?usage facultatif», le secrétaire d?État, duc de Newcastle, fit ressortir que l?Ordre en Conseil de 1845, objet des quatre pétitions successives, visait précisément à «prévenir les inconvénients résultant de l?usage fait indistinctement des deux langues».
Sir William Stevenson s?appliqua ensuite à établir les limites de «l?usage exclusif» de l?anglais. Dans sa minute No15 de 1862 (21 avril) il donna raison à Antelme quant à la situation du français au Conseil : il n?y avait aucune raison d?étendre «l?usage exclusif» à «n?importe quelle institution publique, législative ou autre». Ce qui épargnait la municipalité également.
«Je trouve odieux de juger un homme dans une langue qui n?est pas la langue du pays où il se trouve».
Et Toussaint de conclure : Les explications de Stevenson semblent avoir apaisé les esprits «car dans la suite, pour autant que nous le sachions, la question ne fut plus jamais soulevée dans aucun document officiel». Et il ajoute en note : «Du moins, nous n?avons trouvé trace d?aucun document de ce genre4. »
En fait de document il est difficile de prendre l?archiviste émérite Auguste Toussaint en défaut. Pourtant ici il se trompe car le document le plus officiel de notre histoire parlementaire, le compte-rendu des débats du Conseil Législatif ou Hansard, qui commence à paraître au cours du gouvernement de Sir John Pope Hennessy, permet de suivre tout au long, l?ultime offensive de Célicourt Antelme en faveur du français. Cela se passe, il est vrai, le 30 avril 1889, soit vingt-sept ans après la minute de Sir William Stevenson No15 de 1862, trente-deux ans après la pétition de 1857 rédigée par Antelme.
Après le retour triomphal de Sir John, le 25 avril 1889 le «petit» gouverneur avait repris la présidence du Conseil pour la 4e session du Nouveau Conseil du Gouvernement (Proclamation No17 de 1889), et siégeait au bout de la longue table de l?ancienne salle du Conseil, au premier étage de l?hôtel du gouvernement, de chaque côté de laquelle se trouvaient alors, notamment le colonel Hall, commandant des troupes, le secrétaire colonial Sweet-Escott, le procureur général Lionel Cox, le protecteur des immigrants Trotter, le «Surveyor General» Connal, Vincent Geffroy, Célicourt Antelme C.M.G., Henri Leclézio, C. F. Henri Adam, Sir Virgile Naz K.C.M.G., le Dr Meldrum, directeur de l?Observatoire, J. Fraser, G. Arlanda, Georges Guibert, William Newton, le directeur des chemins de fer Caulfield, le Dr Volcy Pougnet surintendant de l?hôpital civil, Louis de Rochecouste président de la chambre d?agriculture, Hamilton Stein, président de la chambre de commerce, et D. P. Garrioch Esq. secrétaire du Conseil.
Virgile Naz prononça la bienvenue historique : «The Council begs respectfully to welcome your Excellency to this Council table after your two years? absence from your Government. Its earnest desire is to give Your Excellency its cordial and loyal support in the efforts which you may make to promote the welfare and prosperity of this island5. »
Cinq jours plus tard, le 30 avril, le Conseil aborda, après la pause de la mi-journée, la motion suivante se trouvant à l?ordre du jour.
«Official Language of the Supreme Court»
Motion of the Honorable C. Antelme, C.M.G. ?That a Committee be appointed to report whether it is desirable or not in the interest of Justice that the proceedings and pleadings before the Court of Assizes should not in future be made in French.»
«L?usage de la langue anglaise devant la cour d?assises par des hommes qui ne la connaissent qu?imparfaitement expose la justice à se tromper»
Antelme se lève. Chacun retient son souffle car il va reprendre la parole pour la première fois devant ce gouverneur qu?il a contribué à faire chasser de son poste. Après tant d?événements dramatiques, des adversaires de Sir John, Coriolis avait démissionné et Beaugeard s?apprêtait à le faire, tous deux se considérant désavoués par l?île tout entière. Antelme, non moins désavoué, reste. Il a encore des choses à dire et à faire, et d?abord la restauration de cette langue française qu?il a appris à vénérer chez les Dominicains de Sorèze. Instant solennel. Se tourne-t-il vers sir John qui, impassible, attend au fauteuil présidentiel ? On ne sait, car il s?adresse à toute l?assemblée alors qu?il aurait dû s?adresser au président : « Messieurs, je n?ai pas besoin de relire les termes de ma motion que vous avez sous les yeux.
Il y a quelques personnes qui pensent peut-être que je vais profiter de cette occasion pour faire un grand discours ou tout au moins, un long discours. Rassurez-vous. Il n?en sera rien. Je ne parlerai ni du passé ni des circonstances qui ont amené l?introduction de la langue anglaise devant nos tribunaux. Je parlerai encore moins du traité parce que si j?en parlais, quelques personnes pourraient penser que je veux froisser leurs sentiments et mon intention n?est de froisser personne. Je ne dirai donc pas un mot qui puisse blesser ou froisser personne et si sans le vouloir, je prononçais dans ce que je vais dire un seul mot qui puisse froisser quelqu?un, je le rétracte d?avance.
Je vais examiner la question simplement au point de vue de l?administration de la justice et je demanderai aux membres de ce Conseil [?] s?ils croient que sous le grand règne de la grande Reine Victoria, il est convenable, digne et juste que des hommes soient jugés devant une cour de justice, condamnés aux travaux forcés et quelque fois à la peine de mort sans comprendre un mot de ce qui se passe devant eux.
Voilà la question que je pose. C?est ce point que je désire élucider devant un comité. C?est sur ce point que je désire que des hommes compétents et bien familiarisés avec la justice criminelle de cette colonie puissent se prononcer. Je vous déclare que pour ma part je trouve odieux de juger un homme dans une langue qui n?est pas la langue du pays où il se trouve.
Il y a mieux que cela. Il y a à considérer si en jugeant cet homme dans une langue qu?il ne comprend pas, on ne commet pas une autre injustice à son égard en lui donnant pour juge un jury inférieur à celui qu?il aurait pour le juger si la liste était formée d?hommes connaissant le français. Il n?est pas douteux que beaucoup d?hommes expérimentés, justes et honorables de ce pays ne peuvent faire partie du jury parce qu?ils ne comprennent pas l?anglais. Il en est d?autres qui parlent et comprennent assez bien cette langue, mais qui refusent de se faire inscrire comme jurés parce qu?ils considèrent qu?ils ne la connaissent pas suffisamment pour s?arroger le droit de siéger et de se prononcer dans des questions graves. De là une perte considérable d?hommes compétents pour se prononcer sur les affaires criminelles. Je crois que je ne serai contredit par personne quand je dirai aussi qu?il y a des hommes qui croient connaître suffisamment la langue anglaise pour siéger alors qu?ils ne la connaissent qu?imparfaitement et qui, par conséquent, sont exposés à commettre de graves erreurs.
En un mot je considère que l?usage de la langue anglaise devant la cour d?assise expose la justice à se tromper bien souvent d?un côté ou d?un autre et que la justice serait bien mieux administrée au criminel si la langue française était employée. »
Son point de vue ainsi exposé, Antelme cite le cas d?un condamné qui, en sortant des assises criait à ses amis :« Zot fout moi ladans sans mo tend ene mot qui zot causer », ce qu?Antelme traduit par : Ils me fourrent dedans sans que je comprenne un mot de ce qu?ils ont dit. »
Et l?orateur de continuer : «Messieurs, il y a dans cette réflexion beaucoup de profondeur. C?est un cri échappé du c?ur humain !»
Antelme n?oublie pas que trente ans auparavant un secrétaire d?État refusait tout retour en arrière en évoquant le changement dans la composition de la population causé par l?immigration. Il rejette cette assertion et y répond : «On dira peut-être qu?il se trouve aujourd?hui dans le pays beaucoup d?Indiens qui ne connaissent pas plus le français que l?anglais. C?est là une erreur. Les Indiens parlent tous le créole qui n?est autre chose qu?un français corrompu, un patois si l?on veut. Généralement l?Indien comprend le français après un court séjour à Maurice. Qui d?entre nous n?a parlé français à son domestique et ne s?est fait comprendre par lui ? Sur les propriétés il arrive souvent aux planteurs de parler le français à leurs employés Indiens, ne sont-ils pas toujours compris ? Quel est l?Indien qui, après un court séjour dans le pays ne comprend pas le français ?
L?Indien comprend toujours le français : l?anglais jamais.
La langue française est la langue du pays, on ne doit pas hésiter à s?en servir pour juger les accusés. »
Il établit une comparaison avec d?autres régions de l?Empire où le français est utilisé devant les cours de justice ? Guernesey, Jersey, «aux portes de la métropole», le Canada. A Malte c?est l?italien, «la langue du pays». Maurice fait exception à la règle.
Et de conclure : «J?espère ne rencontrer, parmi les membres du Conseil, aucune opposition et que ma motion sera votée à l?unanimité. »
Antelme reprend sa place. L?impression causée par le discours du député des Plaines- Wilhems en est une d?agréable surprise, ainsi qu?il ressort des interventions suivantes. On s?attendait au rugissement du vieux lion et on avait eu l?exposé pondéré d?un sage?
A suivre
Raymond D?Unienville
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Le Cernéen 22 août 1857.
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Le Cernéen 24 août 1857.
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R. d?Unienville ? Henry K?nig
(Port-Louis, 2002, pp.183 & seq).
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Revue française d?histoire d?outre-mer Tome LVI No205 (4e trimestre 1969) p.421. Il s?agit d?un vrai lapsus puisque dans la Bibliography of Mauritius de Toussaint et Adolphe se trouve mentionné à l?item C1970, p.388, le rapport du «Special Committee» composé de Antelme, Sir C. & ors. sur «l?usage facultatif» (1890, 101 p.).
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Council of Government Debates No1 of 1889.
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