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Le silence des pairs

1 juillet 2008, 00:00

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Le silence des pairs

«Ni juste, ni équitable.» C?est ainsi que les observateurs africains accrédités ont jugé les élections du second tour au Zimbabwe le 27 juin. Ils ont d?ailleurs appelé à la tenue d?un nouveau scrutin. Avec 90,2 % des suffrages exprimés, c?est une victoire écrasante de Robert Mugabe, qui se présentait à ce second tour? seul. La Southern African Development Community (SADC), l?Union africaine (UA) et le médiateur mandaté par l?instance continentale, le Sud-Africain Thabo Mbeki, se sont faits silencieux depuis la tenue de cette mascarade électorale. C?est que l?on tombe dans le grotesque. La caricature de la mauvaise-gouvernance «à l?africaine».

Pourtant, les gouvernements occidentaux n?ont pas attendu pour dénoncer, condamner ce qui se passe au Zimbabwe. Maurice aurait pu prendre exemple. Car le Zimbabwe est un pays de la région avec lequel l?île entretient des relations relativement étroites. C?est le Zimbabwe de Mugabe qui a parrainé l?adhésion de Maurice à la SADC au milieu des années 1990, alors qu?excentrée, l?île n?avait pas les critères premiers pour intégrer la communauté (civilisation commune, celle de l?aire bantoue; frontières communes; similitudes historiques dans les luttes de libération?).

La diplomatie, c?est une aventure de finesse, saupoudrée parfois de finauderie. Du moins, est-ce ainsi que certains se la représentent. Au fil des années, l?île Maurice s?est surtout signalée, à ce chapitre, par sa volonté et sa quête du consensus. La petite île ne veut ni déplaire ni créer d?antagonisme dans ses relations avec les pays dits «amis». C?était la marque d?une approche et d?une démarche conciliatoires.

Excès de prudence

Une image progressiste, un développement économique rapide et soutenu, ainsi qu?une démocratie bien ancrée, font de Maurice une référence sur la scène africaine. Pour autant, le pays reste bien silencieux sur la scène continentale, se bornant aux positions régionales de la SADC ou plus largement de l?UA. Certes, comme le rappelle Anil Gayan, un ancien ministre des Affaires étrangères, Mugabe est quand même un héros de la libération de son pays. Mais au fil du temps, les événements ont donné à voir un autre homme.

«Il aurait pu devenir un autre Mandela. Au lieu de cela, il est devenu un des pires dictateurs de l?Afrique. C?est dommage qu?on n?ait pas, à Maurice, élevé la voix pour dénoncer ce qui se passe dans ce pays. Pourtant, les plates-formes pour le faire existent à travers la SADC et l?Union africaine. C?est une honte ce qui se passe au Zimbabwe. Ce sont de tels événements qui ternissent l?image de l?Afrique. Maurice aurait dû avoir le courage de le dire», explique, à cet effet, Anil Gayan.

Le Premier ministre, Navin Ramgoolam, expliquait à l?Assemblée nationale qu?il faut s?en tenir à la ligne définie par la SADC alors que des membres de la société civile mauricienne exhortent le gouvernement à prendre publiquement position. Le risque d?une prise de position aurait été d?amener la confusion dans le message de la SADC, avance-t-on. La diplomatie mauricienne semble encore, sinon silencieuse, au moins faire preuve d?un excès de prudence sur des dossiers aussi importants que celui du Zimbabwe. Le leader de l?opposition, Paul Bérenger, regrette que Maurice n?ait pas envoyé «de signal fort puisque Maurice a une réputation de pays démocratique».

La tradition diplomatique mauricienne se borne à vouloir entretenir de bonnes relations avec les autres Etats. Peur de froisser, ou couardise à peine voilée? «C?est vrai que nous sommes un petit pays, mais nous avons des principes et c?est un fait qui est même reconnu par la communauté internationale. Nous sommes cités comme un modèle de démocratie. Mais qu?est-ce être un modèle si nous ne sommes pas capables de dénoncer les atteintes portées à la démocratie! Aujourd?hui, la diplomatie mauricienne est inexistante par rapport à l?Afrique. Nous n?avons pas les moyens militaires ni économiques pour influer sur les événements. Mais nous aurions pu nous démarquer en devenant la voix de la raison», serine Anil Gayan.

Consensus sans principe

Dans le concert des nations, il faut certes savoir jouer des liens. Surtout lorsqu?on s?inscrit dans un regroupement, comme c?est le cas pour Maurice qui est présente à l?UA, la SADC ou encore le Comesa. Il faut, par conséquent, se montrer solidaire. «Mais on peut être solidaire et critiquer sans devenir un ennemi. Autrement, le silence prendra la forme d?une complicité», rappelle Anil Gayan.

Dans le cas du Zimbabwe, pour avoir au départ joué un rôle dans le processus menant à l?indépendance de ce pays, Maurice a d?autant plus de raisons pour plaider aujourd?hui en faveur d?une démocratie vivante. Si Maurice hésite ou se montre pusillanime dans ses prises de position, c?est aussi, estime Anil Gayan, parce qu?elle ne sait pas sur quel pied danser. Elle se dit africaine sans remplir pleinement ses fonctions en ce sens. «Si on avait été entièrement africains, Jayen Cuttaree aurait eu le poste qu?il briguait au sein de l?Organisation mondiale du commerce. De l?autre côté, notre désir de consensus sans principe ne vaut pas grand-chose», lance l?ancien ministre des Affaires étrangères.

La retenue mauricienne bride totalement le rôle qu?aurait pu jouer le pays sur la scène politique et diplomatique du continent. L?appartenance africaine n?est une réalité que lorsqu?il s?agit d?intégrer des organismes régionaux et plaider une cause économique d?une seule voix auprès des bailleurs de fonds. Là est la limite de la diplomatie à la mauricienne, faite de prudence et de non-dit. Les enjeux du continent ne concernent pas toujours Maurice. Il n?empêche que le parcours de développement et les bons résultats socio-économiques de l?île donnent du crédit à la voix mauricienne.

Reste que les dirigeants sont bien timides lorsqu?il s?agit, non pas de sermonner un pair, mais de prendre position pour la justice, les droits de l?homme et la démocratie. A bien des égards, Maurice n?a pas joué son rôle dans le dossier zimbabwéen. L?Afrique ne peut continuer à accepter de tels agissements de la part de ses dirigeants. Et ses dirigeants ont le devoir de rappeler à l?ordre, de peser de tout leur poids, pour qu?un pays ne sombre pas dans le chaos comme c?est le cas au Zimbabwe.

L?AFRIQUE, SPECTATRICE DE LA FARCE ZIMBABWEENNE

■ La mascarade électorale a donc eu lieu le 27 juin dernier. Alors qu?au premier tour de la présidentielle, la commission électorale a piétiné durant des semaines avant de valider les résultats, cette fois, elle n?a eu besoin que de deux jours. Robert Mugabe, 84 ans et 28 ans passés au pouvoir, a été crédité de 90 % des suffrages. Il faut rappeler qu?il était le seul candidat à sa succession à la suite de la défection de Morgan Tsvangirai, le leader du Mouvement pour le changement démocratique (MDC) ? il n?empêche que le nom de l?opposant figurait sur les bulletins de vote. Ce dernier avait décidé de se retirer de la course il y a une quinzaine de jours pour éviter aux électeurs d?encourir des risques. La crise politique au Zimbabwe a entraîné le pays dans une spirale économique et sociale sans fond : le taux d?inflation annuel est à six chiffres, l?espérance de vie n?est que de 36 ans, le taux de chômage dépasse allègrement les 80 % de la population active, plus de 200 000 Zimbabwéens ont quitté le pays. Hier, le sommet des chefs d?Etat de l?Union africaine (UA) s?est ouvert à Sharm-el-Sheikh en Egypte. La situation au Zimbabwe prendra clairement le pas sur le thème initial du sommet, l?eau et l?assainissement. Robert Mugabe, à peine reconduit à ses fonctions, a confirmé son intention de participer à ce sommet. C?est un véritable défi qui attend les pairs africains. La controverse autour de l?élection présidentielle au Zimbabwe ne peut être éludée, d?autant que le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-Moon, estime la réélection de Robert Mugabe «illégitime». Les chefs d?Etat africains n?arrivent pas à s?accorder sur une déclaration commune malgré le jugement laconique et sans appel des observateurs de l?UA : le scrutin était «ni juste, ni équitable», ont-ils fait savoir. «La farce» que dénoncent les Occidentaux entache la crédibilité de l?UA, presse les pairs africains à prendre non seulement position mais surtout des mesures concrètes. Bien que les sanctions pour l?instant ne semblent pas recevoir l?assentiment de tous les chefs d?Etat (le libyen Muammar Khadafi ne cache pas son soutien à Mugabe). Le président sud-africain, Thabo Mbeki, se garde de prendre une position tranchée afin de laisser une chance à d?éventuelles négociations avec l?opposition dans les prochaines semaines.

QUESTIONS A ... VIJAY MAKHAN, ANCIEN SECRETAIRE AUX AFFAIRES ETRANGERES ET PRESIDENT DE LA COMMISSION DES RELATIONS INTERNATIONALES DU MMM

«Lorsqu?il s?agit des droits humains, il faut éviter le silence»

Que révèle la diplomatie mauricienne dans son traitement du dossier zimbabwéen ?

La diplomatie mauricienne et sa politique étrangère sont quasiment inexistantes. Le traitement du dossier zimbabwéen par Maurice est un véritable acte d?accusation pour le pays. Les autorités mauriciennes n?ont pas approfondi leur connaissance de ce pays qui ne fait pas seulement partie, il faut le rappeler, de l?Union africaine mais aussi de la Communauté de développement d?Afrique australe (SADC) et du Marché commun pour l?Afrique australe et orientale (Comesa). Donc, ce qui s?y passe nous concerne de très près. On a pu voir à ses déclarations que le Premier ministre ne maîtrise pas le dossier. Car il n?y a pas de Parlement sans majorité au Zimbabwe. C?est l?opposition qui constitue la majorité. On sait que le Mouvement pour le changement démocratique (MDC) de Morgan Tsvangirai représente la majorité et que le Zanu-PF est minoritaire. Dans ce contexte, Maurice, qui est souvent citée comme un modèle de démocratie, aurait dû, comme dans le passé, faire entendre une voix de raison.

Comme par le passé, c?est-à-dire? ?

Comme par exemple lorsque nous étions membres du comité des droits de l?homme des Nations unies et que nous avions pris position contre les abus et les atteintes aux droits humains au Nigeria. Ce pays nous avait alors fait remarquer que nous ne faisions pas preuve de solidarité africaine. Aujourd?hui, c?est le peuple zimbabwéen qui souffre et il faut dénoncer cela. La question de la solidarité passe après.

Concrètement, quelle aurait dû être la position de Port-Louis ?

Il fallait insister pour qu?il y ait un dialogue ouvert. Dès le départ, on aurait dû plaider pour un négociateur. Un négociateur accepté par les deux parties. Il fallait émettre des propositions concrètes comme, par exemple, lancer l?idée que Mugabe cède la place à son vice-président, avec une commission administrative pour gérer les affaires courantes du pays jusqu?à ce que les conditions soient réunies pour l?organisation de nouvelles élections. Ou encore proposer une commission administrative composée de personnalités de la société civile, soutenues par la présence de l?UA, jusqu?à l?organisation de nouvelles consultations. Il existe ainsi plusieurs idées. On aurait pu, en s?appuyant sur l?UA, la SADC et le Comesa, prendre plusieurs initiatives. Or, alors qu?on prétend être le pont entre l?Afrique et l?Asie, on choisit de faire le muet.

C?est regrettable de jouer aux abonnés-absents alors que des événements s?enlisent à côté de nous. Il faut pouvoir assumer son rôle. Il ne suffit pas de dire, sur ce dossier du Zimbabwe, que nous allons suivre ce que la SADC dira. Or, au sein de la SADC, ce sont les Etats membres qui décident. Nous sommes un Etat membre et c?est à ce titre que nous contribuons. Même si nous nous retrouvons en minorité, nous aurions eu le courage de dire ce que nous pensons être justes pour le peuple zimbabwéen.

Se signaler par son «courage», est-ce très diplomatique? ?

Tout est une question d?approche. Il y a des dossiers qui se traitent sur un plan bilatéral. D?autres sont portés à la connaissance de l?opinion publique. Il faut savoir définir sa stratégie en se fondant sur une maîtrise exhaustive des dossiers. Il est vrai que pour un petit pays comme Maurice, on ne peut prendre position sur toutes les questions. Mais lorsqu?il s?agit des droits humains, il faut éviter le silence. On peut dire aux grands quelle est notre position. Pour cela, il existe des institutions internationales. Chaque pays a voix au chapitre. Dans un certain nombre de cas, Maurice, au sein des pays d?Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP), voire à l?Organisation mondiale du commerce, a été leader sur des dossiers spécifiques. Pour qu?on soit davantage crédibles et entendus, il faut pouvoir prendre position sur des dossiers qui ne relèvent pas de nos seuls intérêts particuliers. La communauté internationale, a fortiori la communauté africaine, tiennent compte de cela.

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