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Décevante présence de l?Inde en France et vice-versa
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Décevante présence de l?Inde en France et vice-versa
Mme Catherine Servan-Schreiber a animé plusieurs conférences cette semaine, entre autres, à la résidence de l?ambassadeur de France, à Floréal, et au Centre culturel Charles-Baudelaire, sur le thème de la présence d?une diaspora indienne en France. Il ne viendrait à l?esprit de nul d?entre nous de contester les nombreuses qualifications et réalisations de cette conférencière, spécialiste de textes médiévaux indiens, de littérature anglo-indienne, de l?islam soufi indien, des traditions orales de l?Inde du Nord, des répertoires bhojpuris, entre autres. Il nous suffit de la savoir chercheur au CNRS.
Nous restons cependant sur notre faim après l?avoir écoutée car, de tout le registre dont elle dispose, elle choisit de nous entretenir d?un sujet nous paraissant le moins intéressant. L?un des thèmes annoncés d?une de ses conférences en dit bien le faible intérêt : Les Indo-Mauriciens en France : une minorité comme les autres ? S?il ne s?agit que d?une minorité « comme les autres » à quoi bon en parler ? D?ailleurs sur ce point, Mme Servan-Schreiber semble nous donner raison, car elle en parle très peu, prétextant la mystérieuse absence de deux collaborateurs : Anouck Carsignol et Vassoodeven Vuddamalai.
A la résidence de l?ambassade de France, Mme Servan-Schreiber fait tout un plat de la contribution de soldats indiens en France pendant la Première Guerre mondiale. Il se peut que pour la population française, surtout féminine, résidant dans les régions proches du Front, cette présence de soldats indiens sur le sol gaulois a pu créer un choc culturel, mais plutôt intéressé, car des Françaises y ont vu de possibles conjoints autrement plus avantageux que les « gars du village » partis défendre les couleurs françaises.
Ces combattants indiens sont en France, pendant la Première Guerre mondiale, au même titre que les soldats des autres colonies et dominions anglais (Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud, Canada). Dans la mesure où ils sont des guerriers traditionnels, à l?instar des célébrissimes Sikhs, ils forcent, bien sûr, l?admiration de tous de par leur discipline martiale, leur sens du sacrifice, leur courage face aux risques mortels.
Héroïsme inégalable
Ces soldats indiens seraient-ils restés en France à la fin des hostilités que l?étude de leur intégration aurait revêtu un certain intérêt. Mais quand on sait quel sous-continent prodigieux est la Grande Péninsule, le faste des palais des Maharadjas, son patrimoine littéraire, l?on comprend qu?ils aient préféré rentrer chez eux au plus vite. Demeure seulement le souvenir de leur héroïsme inégalable et de leurs hauts faits d?arme. Ce n?est d?ailleurs pas pour des prunes que des Allemands, pas encore hitlériens, aient cherché à les soudoyer. Imbéciles Teutons... Proposer à un Sikh de trahir son chef militaire... L?on conçoit cependant que dans les tranchées adverses et teutonnes, quelques futurs théoriciens de la race pure aient pu penser : L?Indien est, après tout un... bon aryen !
L?autre visage de la présence indienne en France, dévoilé par Mme Catherine Servan-Schreiber, présente malheureusement une Inde que nous pouvons qualifier de pacotille. Tout commence par un texte journalistique de Théophile Gautier, s?enthousiasmant pour des artistes et danseurs indiens entrevus, ici et là, mais également au Crystal Palace, à Londres.
L?on voudrait, ici, voir la France immortelle, la France de Pascal, d?un Romain Rolland, d?un Zola, d?un Péguy, d?un De Gaulle même, s?enthousiasmant pour l?Inde millénaire dans ce qu?elle a de plus grand, de plus pur, de plus spirituel à offrir au reste de l?humanité. Mme Servan-Schreiber nous parle d?une France s?esclaffant sur l?Inde des fakirs, des charmeurs de serpents à sonnettes, des dresseurs de corde, des contorsionnistes, des adeptes du lit à clous, des équilibristes, des spécialistes des échasses. On s?étonne seulement de l?absence de la femme à barbe.
Douloureux rappel de ce peuple colonialiste français, accourant voir des indigènes en démonstration à Vincennes ou ailleurs, mais le plus souvent à proximité d?un zoo, pour mieux faire comprendre qu?au pays de Descartes et de Voltaire, l?on tient à associer fakir et phoque, gourou et gorille, sadhou et sagouin.
Des Mauriciens bien intentionnés ont vainement tenté d?extirper de cet ethnocentrisme si proche du colonialisme le plus abject, surtout quand il est donné en pâture à une populace en quête d?amusements à bon marché, pour ne rien dire du complexe de supériorité du Blanc sur les Couleurs, aux nuances aussi riches qu?infinies, mais ce fut peine perdue.
C?est avec consternation qu?il nous semble devoir conclure que la France fait toujours son deuil d?une quelconque présence française en Inde, malgré les hauts faits d?armes de notre Labourdonnais et du Bailli de Suffren que peut-être même Saint-Tropez ignore superbement, aujourd?hui encore. Que faire, en effet, s?il n?est pas possible d?enthousiasmer la France d?aujourd?hui au souvenir des fastes de la défunte Compagnie des Indes.
Investissements pouvant rapporter de l?or
Il fallait, bien sûr, en 1956 rendre à l?Inde de Nehru, les cinq comptoirs français (Pondichéry, Chandernagor, Mahé, Karikal, Yanaon) et douze loges. Merci Mendès-France. Mais on pouvait aussi y maintenir (financièrement) autant de centres de présence et de rayonnement de la langue française et de cultures francophones. On ne peut certes pas être plus français que les Français et les amis de la France doivent se résigner à la débâcle de la langue française au Viêt-Nam, au Cambodge, au Laos, au Rwanda-Burundi, au Congo-Kinshasa, en Afrique du Nord, au Proche-Orient, à Haïti et même à Paris où l?Institut Pasteur veut publier ses recherches en anglais. Sait-on seulement en France qu?à Pondichéry, on vénère toujours la veuve de Sri Aurobindo comme une sainte ?
Ne perdons pas notre temps à suggérer une multiplication d?écoles françaises en Inde et une multiplication en France de résidences, dans les meilleures villes hexagonales, pouvant accueillir pendant l?été les élites des différentes jeunesses de l?Inde. Ce sont pourtant d?investissements juvéniles pouvant rapporter de l?or en barre quand ces jeunes Indiens, ayant pu séjourner en France, s?installeront aux commandes des empires industriels indiens de demain. Vous avez raison. Ce ne sont pas nos oignons.
« La langoureuse Asie »
Mais comment accepter cette sous-utilisation de l?extraordinaire potentiel de ressources humaines de la communauté réunionnaise d?origine indienne ? Comment justifier le manque d?intérêt à cette prodigieuse passerelle humaine que bien des puissances industrielles concurrentes de la France pourraient lui envier ? Vous avez raison : ce ne sont pas nos oignons. Et pas plus ceux de l?extraordinaire communauté mauricienne d?origine indienne (hindoue et musulmane), chérissant autant Jean Jaurès que Mohandass Karamchand Gandhi, autant de Gaulle que Nehru ou Indira Gandhi.
Il se peut que leur maîtrise de la philosophie de Bergson n?ait pas plus de mérite, aux yeux de Paris, que les poilus sikhs de la der des ders ou encore les natarajas et autres apsaras ayant autant émerveillé Théophile Gauthier que « la langoureuse Asie » ayant inspiré, à Maurice, un certain Charles Baudelaire.
Et pendant ce temps, des rues entières de Londres dégagent des senteurs des currys indiens les plus épicés, les mieux pimentés. L?odeur... aurait dit un certain Chirac. Et pendant ce temps, des pans entiers de l?Indian Way of Life demeurent farouchement anglais pour ne pas dire victoriens. Madame Catherine Servan-Schreiber a l?immense mérite de nous avoir fait comprendre que la France s?est résignée à jamais à la perte des Indes. Il n?y aura pas de nouvel appel du 18 juin.
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