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«Sans distribution équitaable de la richesse, il n?y a pas de développement économique»

27 février 2008, 00:00

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lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

● <B>Quel était réellement l?état de l?économie dont le gouvernement actuel a hérité à son arrivée au pouvoir ?</B>

Je ne suis pas d?accord avec le gouvernement, qui disait après les élections générales, que la situation économique était mauvaise ou que les indicateurs économiques étaient désastreux. En fait, la situation économique n?a jamais été ni mauvaise, ni désastreuse. Le seul phénomène permanent est que Maurice était confrontée à des problèmes auxquels elle devait faire face.

Maurice, comme la plupart des pays en pleine mutation, doit se préparer à faire face à une plus grande compétition mondiale. C?est liée surtout au fait que l?on perd de plus en plus les avantages dont on bénéficiait sous la convention de Lomé, ou de façon bilatérale. Le textile principalement et le sucre sont les deux concernés. Il n?y a donc aucun doute que le pays fera face à la grande ouverture des marchés, à cette globalisation de l?économie mondiale.

Depuis 1992, on savait déjà que l?Accord multifibre était condamné à expirer. De même, depuis 1988, le pays savait déjà que l?Accord sucrier n?allait pas durer éternellement.

Il n?y a donc rien de nouveau là dedans. On a l?impression qu?au départ de l?ancien gouvernement, le nouveau semble subitement réaliser que le pays doit maintenant faire face à la fin du Protocole sucre, à la fin de l?Accord multi-fibre? Pourtant, tout cela était programmé depuis 20 ans.

● <B>Partagez-vous l?avis du gouvernement, quand il affirme qu?à présent, les fondamentaux économiques du pays sont forts ?</B>

Le ministre des Finances, Rama Sithanen, a une capacité extraordinaire de «cibler» uniquement les chiffres qui lui sont favorables. Il aime annoncer à la population, que la balance des paiements est positive, mais omet de leur dire que la balance commerciale est en pleine dégradation...

Il vient nous dire qu?il y a beaucoup d?emplois qui ont été créés et qu?en fait, le chômage n?est que frictionnel. Le Fonds monétaire international (FMI), dans son dernier rapport sur l?île Maurice, a bien fait ressortir que le chômage à Maurice reste à son niveau le plus élevé. Il dit que le déficit budgétaire a été réduit, mais ce qu?il omet de dire, c?est que le budget de développement, qui est la partie majeure, qui doit préparer l?avenir, a été réduit?

Il ne dit pas non plus que le budget de l?éducation a été réduit en termes réels. Alors comment dire que le budget est en équilibre et de façon parallèle quand l?éducation de même que les infrastructures ont été sacrifiées ? Lorsqu?il vient maintenir que Maurice va mieux, alors que les pauvres sont plus pauvres, il y a contradiction.

<I>«Dans ce pays, tout le monde a peur de la MRA. Nous sommes dans une démocratie. Aucune institution de l?Etat n?a le droit de terroriser les populations à ce point. La MRA va jusqu?à fouiller la correspondance de ses propres agents ! On viole la liberté des individus en allant fouiner, filmer les propriétés privées des populations.»</I>

● <B>Vous insinuez donc que la pauvreté est grandissante au sein de la population ?</B>

Oui, je l?affirme. Si ce que dit le gouvernement est vrai, comment réconcilier ces indicateurs économiques simples, en pleine santé, avec le fait qu?au niveau national, la population s?appauvrit, que la classe moyenne rétrécit de jour en jour ? Il y a croissance économique effectivement ; il y a toujours eu croissance économique de l?ordre de 5 à 6 % annuellement en moyenne à Maurice. Il y a eu donc eu création de richesse nationale.

Le problème que vit le pays actuellement, c?est que cette croissance économique ne profite qu?a une poignée de grandes entreprises du secteur privé qui font des bénéfices comme ils ne l?ont jamais fait de toute leur carrière. Je parle là de grands capitaux, qui donnent l?impression d?avoir dicté au gouvernement, sa politique. Pour cette raison, aujourd?hui, ce petit groupe bénéficie de tous les avantages fiscaux et autres, alors que cette richesse qui est créée ne parvient pas à la population.

Le Premier ministre a, finalement, avoué en public, il y a maintenant deux semaines, qu?une croissance économique qui crée de la richesse, mais qui ne descend pas jusqu?aux plus pauvres, n?en est pas une. Et qu?il ne peut y avoir de développement économique que s?il y a distribution équitable de la richesse. L?Etat est au courant de la situation inflationniste, et de la flambée des prix à l?importation ; pourquoi dans un contexte aussi difficile, a-t-il aboli les subsides sur le riz et la farine ?

Si, effectivement, il y a inflation importée, et que la population souffre, pourquoi avoir dévalué volontairement la roupie en novembre et décembre 2006 ? Nous avons pourtant à Maurice un mécanisme de compensation qui opère quand il y a augmentations des prix. Cela pour dire que l?inflation est compensée chaque année.

Il est clair que l?Etat, dans sa stratégie politique de réformes, manque deux choses essentielles : la dimension humaine et la dimension stratégique qui cadre avec une vision globale.

● <B>Vous pensez alors que le développement économique se réalise au détriment du social ?</B>

Toute réforme doit être nécessairement humaine et surtout, ne doit pas s?inspirer d?écoles de pensées économiques qui, peut-être, ne sont pas adaptées aux réalités économiques du pays. Cette façon de copier tout ce que dicte le FMI démontre un manque d?imagination et d?authenticité mauricienne. Si cela n?était pas vrai, le gouvernement aurait pu entraîner la croissance économique sans pour autant faire souffrir la population. Quoi que l?on dise, la finalité de toute stratégie de développement reste le citoyen. Il est indispensable, lorsqu?on parle de croissance économique, d?intègre un cadre social de protection des plus vulnérables. Les populations pauvres n?en peuvent plus tellement elles croulent sous des dettes.

● <B> Pour parler de dettes, où en est la dette publique ? Quelle tendance suit-elle ? Est-elle à la baisse ?</B>

Je voudrais demander au ministre des Finances de nous dire pendant combien de temps encore il nous faudra continuer à nous endetter aussi massivement ! La dette publique est passée de 105 milliards en juin 2005, ensuite à 122 milliards en juillet 2007 et à 130 milliards en janvier 2008 ! Ce pays contracte des emprunts à long terme, non pour rembourser ses dettes, mais pour payer des intérêts.

Le ministre des Finances avait accusé l?ancien gouvernement de trop s?endetter. Aujourd?hui, il a choisi l?option de s?endetter massivement. Les emprunts dans le passé étaient à moyen terme, sept à huit ans. Le ministre des Finances, en deux ans, a contracté des emprunts à long terme ? précisément 75 % des emprunts contractés ? qui expireront en 2026. La génération à venir devra les rembourser. Le gouvernement passé a contracté des emprunts locaux au taux de 8,5 %. Le gouvernement actuel contracte des emprunts locaux en prenant des bons du Trésor au taux de 11 à 11,5 %.

Pour aggraver davantage la situation de la dette, l?année dernière, l?Etat a emprunté en devises auprès de la Banque mondiale ? à des taux commerciaux ? 30 millions de dollars pour soutenir l?effort budgétaire. Ce qui veut dire que ce n?est même pas un emprunt sectoriel. Il a également emprunté, toujours à des taux commerciaux, auprès de l?Agence française de développement, 24 millions d?euros et dix millions de dollars auprès de la Banque africaine de développement.

● <B>Quelle stratégie préconisez-vous pour réduire le déficit budgétaire ?</B>

Le déficit budgétaire n?est pas une vache sacrée. Je ne serai pas dogmatique au point d?en faire une stratégie économique en elle-même. Me fixer comme objectif la réduction du déficit budgétaire à tout prix, même si les populations doivent mourir de faim, ne fait pas partie de mes stratégies. Comment vouloir absolument d?une amélioration budgétaire, en mettant sur les épaules des populations déjà surtaxées, de nouvelles taxes ?

● <B>Justement, que pensez-vous de la politique fiscale du gouvernement ?</B>

Comment voulez-vous que la population comprenne que la taxe sur les sociétés soit réduite de 30 % à 15 % ? Comment peut-elle comprendre que les droits de douane sur les voitures de luxe soient réduits, alors que dans le même budget, l?on décide d?abolir les subsides pour les pauvres ? En même temps, de nouvelles taxes sont créées. Le ministre des Finances, dans son budget annuel, a créé une taxe nouvelle, la New Residential Property Tax qui ne doit rapporter que Rs 200 millions sur un budget total de Rs 55 milliards, soit un pourcentage de 0,36 % du budget total.

Dès que le Mouvement militant mauricien (MMM) sera au pouvoir, il abolira cette taxe injuste.

Ensuite, le gouvernement a décidé, de façon dogmatique, de taxer l?épargne à 15 % pour, selon le ministre, traquer les fraudeurs. Ceux-là qui ne payaient pas les impôts. Malheureusement, le seul effet tangible qu?a eu cette taxe de 15 % sur les intérêts, est l?évasion de plus de Rs 11 milliards des épargnants, vers l?extérieur du pays.

● <B>Que pensez-vous de la politique de change ?</B>

Le gouvernement a subitement trouvé qu?il nous faut une roupie forte? Je me pose la question de savoir, pourquoi aussi subitement alors qu?on a fait dégringoler la roupie, il y a 18 mois. On essaie de dire que les forces du marché sont en train de faire réévaluer la monnaie nationale. Ce que l?île Maurice et surtout l?économie attendent, est ni une roupie forte, ni une roupie faible, mais une roupie stable.

● <B>Etes-vous pour ou contre le ciblage ?</B>

Je suis contre le ciblage. Il ne sert à rien de parler de ciblage, dans un contexte où les gens sont déjà à bout. Le ciblage est uniquement, selon moi, une stratégie adoptée pour masquer les vrais problèmes du pays. Le vrai problème du pays est celui du law and order.

Mais puisqu?on en parle, je vais vous donner la position du MMM sur cette question. Nous ne sommes ni à 100 % pour, ni à 100 % contre le ciblage. Nous pensons qu?il n?y a aucune méthode réaliste au monde, qui puisse remplacer les subsides universels, par un système de ciblage juste et équitable. Un ciblage qui aboutit à plus d?injustice, à un sentiment de plus d?injustice, n?a pas sa place.

<I>«Je suis contre le ciblage. Il ne sert à rien de parler de ciblage, dans un contexte où les gens sont déjà à bout. Le ciblage est uniquement, selon moi, une stratégie adoptée pour masquer les vrais problèmes du pays. Le vrai problème du pays est celui du law and order.»</I>

J?avais, en tant que ministre des Finances, commandé une étude en 1984 là-dessus. Il en est ressorti que le ciblage n?est pas possible dans le cas général? Le critère sur lequel l?on peut se baser pour cibler ne peut être que le revenu. Le ministre avait voulu utiliser comme référence, la consommation de l?électricité. Le résultat a été un échec, car les ménages avaient commencé à mettre plus de compteurs chez eux pour contourner les contrôles. Cela est un exemple typique qu?un compteur électrique ne peut être considéré comme moyen pour évaluer le revenu des ménages.

Dans un pays où à peine la moitié de la population est salariée, et où le reste est à son propre compte, donc où l?on ne peut pas comptabiliser le revenu réel de la plupart des ménages, il est impossible de faire un ciblage généralisé. C?est impossible parce que nous n?avons ni la technique requise, ni les références adéquates pour le faire.

● <B>Pourtant l?Etat n?a pas les moyens de financer une politique d?Etat-providence sous sa forme actuelle. Que compte faire le MMM, quand il sera au pouvoir, et particulièrement son ministre des Finances, pour trouver les ressources nécessaires à sa politique ?</B>

J?ai été ministre des Finances pendant huit ans. Huit budgets pendant les moments les plus difficiles que le pays ait vécus. Et durant cette période, nous n?avons jamais remis en question le droit du citoyen à l?éducation, à la santé, et le droit des plus faibles à être soutenus. Ne me demandez pas, aujourd?hui, comment cesser de protéger les plus vulnérables.

Nous avons, dans ce pays, mis en place une politique sociale qui a fait ses preuves, qui lui a apporté la stabilité. Je ne vous dis pas que le rôle de l?Etat est de nourrir au biberon le pays. Loin de là. Mais l?Etat a pour rôle d?inciter la population à avoir l?esprit d?entreprise, le sens du risque. Il doit aider la population dans ce processus en créant l?environnement favorable à cette politique.

● <B>Au cours d?une de vos interviews, vous avez comparé la «Mauritius Revenue Authority» (MRA) au KGB. Que reprochez-vous à la MRA ?</B>

Je compare la MRA au KGB, car il y a là, contradiction entre l?intention et les résultats. On estime qu?il y a une fiscalité légère mais la population ne le perçoit pas comme telle. Elle doit pouvoir normalement ressentir le bénéfice de la réduction de l?impôt si c?était vraiment le cas. Parallèlement à cette réduction de l?impôt dont il nous parle, le ministre des Finances a développé une panoplie de mesures budgétaires pour traquer, comme il le dit, les fraudeurs. Pas les grands fraudeurs, mais les petits. Comme si sa grande priorité, aujourd?hui, est de voir les touts petits fraudeurs poursuivis jusque dans leur derniers retranchements, tondus au niveau fiscal. Pour lui, le fraudeur est celui qui doit Rs 500 en 1990 et à qui l?on réclame aujourd?hui Rs 3 000 avec les taxes et les intérêts punitifs.

Les Mauriciens estiment aujourd?hui qu?ils n?ont jamais été autant taxés. Dans ce pays, tout le monde a peur de la MRA. Nous sommes dans une démocratie. Aucune institution de l?Etat n?a le droit de terroriser les populations à ce point. La MRA va jusqu?à fouiller la correspondance de ses propres agents ! On viole la liberté des individus en allant fouiner, filmer les propriétés privées des populations. Nous avons affaire à une institution qui est en train de freiner le développement de ce pays car elle fait trop de mal aux contribuables.

<I>Propos recueillis par</I> <B>Nico PANOU</B>

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