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Discipline, ce « mal » nécessaire
«C?est écrit noir sur blanc qu?on n?a pas le droit de porter des bijoux. C?est quand même un peu trop exagéré. Mais ma mère m?a dit de continuer de porter mes boucles d?oreilles, et que si on me faisait des remarques, elle irait voir le recteur. Mais vous savez, j?aurais pu aller dans un autre collège qui se trouve à côté de chez moi, mais ma mère n?a pas voulu. Parce que dans cet établissement-là, les enfants sont indisciplinés, ils boivent de l?alcool dans l?école », explique une fille qui entre à peine en Form I et qui fréquente un collège de Port-Louis.
Indignation, exaspération, bouderies? les adolescents qui résistent aux règlements de l?école sont légion.
Les parents ne savent pas toujours sur quel pied danser. D?un côté, ils aspirent à ce que leur enfant aille dans une « bonne » école où il y a de la discipline. De l?autre, ils n?hésitent pas à contester le bien-fondé de certaines règles qu?ils jugent incohérentes, et vont parfois même jusqu?à cautionner le comportement de leur enfant et protester s?il est puni. Quant aux enseignants, ils sont souvent tout aussi perdus. Leur rôle n?a plus un sens évident, et, il faut le dire, ce qui est permis et interdit leur semble flou.
Entre le trop sévère et le trop laxiste, la répression et la démission, l?équilibre n?est jamais facile à établir. Maintenir une « juste » discipline à l?école, à la maison, comme dans la société, n?est pas une mince affaire. Pourtant, il faut bien trancher à un moment, énoncer des règles claires, sinon c?est le chaos. Dans une société où les repères paraissent s?effriter, il y a une réflexion à mener sur la discipline, la base de la maîtrise de soi.
Une dimension éducative
Imaginez une société sans discipline? On irait dans le gouffre si chacun pouvait faire ce qu?il veut, comme il veut, et quand il veut? C?est quoi être discipliné finalement ? « Dans le mot discipline, il y a le mot disciple qui sous-entend le fait de suivre le précepte de quelqu?un, donc c?est l?action d?apprendre », note le psychologue Vijay Ramanjooloo, qui trouve que trop souvent, on associe la discipline à la réprimande et non à l?éducation.
Mais pour qu?elle prenne toute sa dimension éducative, il faut que « l?autre qui instaure cette discipline ait lui-même un comportement irréprochable. Je ne peux frapper quelqu?un parce qu?il a agi ainsi avec un autre et lui dire en même temps que ce n?est pas bien de frapper. Le processus psychique d?identification ne se fera pas », ajoute notre interlocuteur.
Pour Gilberte Cheung, directrice du Bureau de l?éducation catholique (BEC), la discipline va au-delà. « Le port correct de l?uniforme, par exemple, sert au fond à forger une discipline intérieure. Ces règles strictes ont pour objectif de nous amener à avoir des valeurs, à connaître nos limites, bref à avoir du savoir-vivre et du savoir-être.
Faire dans le dialogue et la diplomatie
La manière d?agir peut faire toute la différence dans le processus de discipline. Exercer son autorité pure et simple ne marche plus. La notion même d?autorité est battue en brèche, et aujourd?hui, on est à la recherche d?une autorité librement consentie. Mais si imposer n?a plus sa place, la permissivité n?est pas non plus une solution. Le jeune a beau rouspéter quand on lui donne des limites (non démesurées), mais au fond de lui, il sait qu?il a besoin de ça, de la solidité des adultes, sinon il est perdu. « Souvent, dans le comportement de transgression du jeune, il y a, en réalité, un appel symbolique pour qu?on lui mette des limites », explique Vijay Ramanjooloo. Les limites le rassurent d?autant plus qu?il est à un âge instable.
Le psychiatre Patrice Huerre (source : Avoir confiance en soi de Marie Haddou) va plus loin dans le paradoxe de l?adolescent : « Je suis assez grand pour me débrouiller tout seul, je sais ce que je veux? mais, surtout, ne me prenez pas totalement au mot. » Autrement dit, le jeune aime qu?on accorde de l?importance à ses aspirations, mais il ne veut pas pour autant qu?on le laisse tomber.
Ce qui compte, c?est de bien définir les limites, de les expliquer. « Instaurer un échange avec l?adolescent instille en lui la confiance, plutôt que la honte et la culpabilité ; c?est alors lui permettre de réfléchir et de se sentir responsabilisé ; c?est l?aider à se développer et à s?épanouir », peut-on lire dans Avoir confiance en soi. Il faut donc faire appel à l?intelligence du jeune. Plutôt qu?un autoritarisme, il faut chercher à prôner l?obéissance en encourageant une éthique de la responsabilité. « Dans un dialogue, nous sommes deux à tenir un côté de la corde. S?il y a problème, on se concentre sur notre bout de corde, sur ce que cela nous fait », insiste Vijay Ramanjooloo. Si l?adolescent arrive en retard à l?école, il vaut mieux lui expliquer ce que ce retard implique pour les autres. Ce qu?il faut retenir, c?est que l?autorité ne veut pas non plus dire abus de pouvoir.
Parents-enseignants, même combat
« Les parents n?ont eux-mêmes aucune autorité sur leurs enfants, et souvent, ils disent qu?ils ne peuvent pas communiquer avec eux. Comment voulez-vous qu?on fasse, nous, quand on se retrouve devant trente enfants ? » Ce discours est récurrent chez les enseignants, qui se plaignent du fait que la discipline ne commence pas à la maison et n?est pas exercée par tous les adultes qui ont des jeunes sous leur responsabilité. Qui plus est, les parents ne sont pas toujours tendres avec les enseignants. « Ils traquent les fautes laissées par les profs dans les cahiers, ils remettent en question votre pédagogie, ils cautionnent les manquements de leurs enfants », raconte une enseignante.
Rajen, ancien professeur, prône, lui, la sagesse. « C?est bête de se renvoyer la balle, ça dessert la cause. Quelque part, nous sommes tous responsables des problèmes auxquels nous sommes confrontés. Mais on sait bien que les parents sont les premiers éducateurs de leurs enfants et les plus importants. »
Parents et enseignants gagneraient à faire front commun dans l?édu-cation des enfants et dans la bataille pour responsabiliser les jeunes. Comment ? En se rencontrant pour discuter, en étant cohérents et consistants dans les actions, en faisant des suivis. « Chez nous, nous rencontrons les parents classe par classe pour leur expliquer le fonctionnement du collège. On leur fait comprendre que nous ne formons pas leurs enfants uniquement pour qu?ils aient un diplôme, mais qu?on veut forger des citoyens responsables. Et à 99 %, les parents sont solidaires, parce qu?on leur explique tout dès le début de l?année », explique Michel Ramsamy, assistant recteur au collège Imperial.
Dans son livre Enseignants efficaces, le psychologue Thomas Gordon, avance qu?aux yeux des parents, les enseignants deviennent les « autres parents » de leurs enfants. « C?est pourquoi les parents ont (ou devraient avoir) le souci légitime de savoir ce que les enseignants font pour leurs enfants. » Et parallèlement, aux yeux des enseignants, les parents sont les « autres enseignants » de leurs élèves.
« Les enseignants ont donc le souci, légitimement, de savoir ce que les parents font pour leurs élèves quand ils rentrent à la maison après la classe. » Ce triangle parents-enfant-enseignant est donc inévitable. Autant travailler ensemble !
La sanction est aussi pédagogique
Si au départ la discipline est une affaire de règles à respecter, il faut comprendre qu?il ne peut pas y avoir de règles s?il n?y a pas de sanctions en cas de transgression. Mais aujourd?hui, pour différentes raisons, les parents et l?école ont peur de sanctionner. Mais éduquer, c?est responsabiliser, et sévir quand il y a des manquements fait aussi partie de l?éducation.
« Si un élève arrive toujours en retard, il faut lui faire comprendre qu?il doit s?organiser autrement et que c?est un manque de respect que de faire attendre l?autre », explique Gilberte Cheung, du BEC. Comment sanctionner ? Réprimandes, devoirs additionnels, heures supplémentaires? Attention, toutefois aux actes humiliants, disproportionnés et donc anti-pédagogiques.
« Ce qui compte, c?est que ces sanctions ne portent pas atteinte à l?intégrité, n?humilient pas. L?idéal est qu?on fixe les règles dès le départ et qu?on pré-établisse aussi les sanctions si elles ne sont pas respectées », avance Vijay Ramanjooloo, qui considère que le jeune accepte mieux la punition s?il a été prévenu. À noter que les menaces de punition qui ne sont pas mises à exécution ne font que brouiller les pistes entre ce qui est autorisé et interdit. Le respect, la constance, l?impartialité, sont les maîtres mots de la discipline.
CRISE DE L?ECOLE OU DE LA SOCIETE ?
« Il n?y a qu?à voir dans votre entourage comment réagissent les gens. Avant de rentrer dans leur cour, ils balancent leur mégot devant votre porte. Quand leur chien a fini de manger, ils le lâchent pour qu?il aille faire ses besoins ailleurs. Maurice souffre d?un mal atroce, l?indiscipline », lâche Michel Ramsamy, assistant recteur au collège Imperial. La crise de la discipline et de l?autorité est, en fait, plus large, et elle touche l?ensemble de la société.
Mais voilà, dès qu?on parle de discipline, on se braque un peu. Car qui dit discipline dit règles à respecter et autorité à faire respecter. Dans un univers de libre-échange, on a souvent peur que les règles nous enferment, nous enlèvent notre indépendance. On se bricole même chacun ses propres valeurs et ses propres limites. On fait sa propre loi.
On aime dire qu?on fait les choses par choix personnel, et non par contrainte sociale. Plus question de se laisser dicter sa conduite. Ni par son chef au travail, ni par un prêtre, ni par ses parents?
Résultat, à tort ou à raison, on conteste tout, on fait fi des lois, on ne respecte rien, on refuse les consignes qui ne nous conviennent pas, on passe par-dessus les hiérarchies. C?est la tendance dans toutes les sphères, on tient tête à tel point qu?un politologue français parle de « société devenue symboliquement adolescente ». Est-ce une bonne chose ? Attention. ça peut faire dés (ordres) !
PAROLES D?ADOS
● Jason : « Je fréquente le lycée et suis allé un jour en classe avec un t-shirt qui montrait une scène osée. Un professeur m?a interdit de revenir en classe avec ce t-shirt. Il trouvait que c?était inadmissible, que c?était un manque de respect. Au départ, je l?ai trouvé injuste et je considérais qu?il avait un esprit étroit. Après, on m?a fait comprendre qu?en portant ce t-shirt je véhiculais, sans le vouloir, un message négatif. »
● Agnès : « Le recteur a menacé les garçons qui avaient de longs cheveux de les renvoyer de l?école s?ils ne se les coupaient pas. Certains ont fait de la résistance, mais ont dû obtempérer à la fin. Je ne vois pas ce que les cheveux ont à voir avec les études. Pourquoi est-ce que les adultes ne comprennent pas que le jeune est parfois mal à l?aise avec son corps, que le look qu?il se forge fait partie de lui, et que sans cela, il ne se sent plus lui-même ? »
● Krishen : « Dès qu?on prononce le nom de mon ex-collège, les gens disent que la discipline y est sévère. C?est vrai que c?est très strict, que le recteur veille de près à ce qu?on respecte la discipline. Mais cela ne veut pas dire qu?il y a des injustices. On m?a empêché de mettre du gel dans mes cheveux, on m?a donné un avertissement, je me suis juste arrangé pour en mettre moins et que cela n?attire pas l?attention. Après, j?ai été tranquille. Je viens de quitter l?école et là où je travaille, ils exigent le port de la cravate. Je ne le prends pas mal car du moment que j?accepte d?intégrer un domaine d?activités, il faut que je suive des règles. »
PAROLES D?ADULTES
■ Michel Ramsamy, assistant recteur au collège Imperial : « Je ne dirais pas que c?est difficile de maintenir la discipline mais cela demande plus de travail. Et tout est dans la manière de faire. Chez nous, on sensibilise sans cesse les élèves à leurs actes. On fait, par exemple, état des actes d?indiscipline à l?assemblée, sans pour autant citer le nom du coupable ou encore l?humilier. Le but est de faire réfléchir sur ce qui est bon ou mauvais.
On leur fait alors réaliser qu?en se comportant mal, ils se font du tort à eux-mêmes et déçoivent aussi les personnes qui les aiment? »
■ Gilberte Cheung, directrice du BEC : « Derrière chaque règle, il y a une raison d?être.
En réalité, ce sont les valeurs de la vie qu?on leur inculque. Nous avons des filles qui portent le voile et le tchuss. Là encore, elles les enlèvent quand elles arrivent à l?école et les remettent à la sortie. Nous sommes assez flexibles dans nos politiques disciplinaires, nous voulons, à travers elles, véhiculer des valeurs humaines. »
■ Jhowry Armoogum, rectrice du collège New Eton : « Notre collège se trouve en plein Rose-Hill, et si on ne contrôle pas les retards, les élèves passeraient leur temps dans la rue.
On laissait utiliser le portable pendant la récréation et puis, on a réalisé que c?est à ce moment-là que les élèves se passaient des clips pornographiques. Donc, on a dû interdire complètement le portable à l?école. Finalement, la discipline s?établit à partir de l?expérience sur le terrain. Et elle est primordiale car s?il n?y a pas de règles, chacun fait sa propre loi et l?on ne sait pas quelle tournure les situations vont prendre en fin de course.
« Il n?y a pas de liberté sans discipline »
Quelle est votre philosophie en ce qui concerne la discipline à l?école ?
Cette discipline qu?on instaure à l?école va au-delà du cadre scolaire. Elle vous accompagne toute votre vie, dans votre façon de faire et dans votre relation avec les autres. Elle est un pilier, et sans elle, tout dégringole. Être discipliné, c?est avoir le sens des responsabilités. Arriver à un rendez-vous à l?heure, c?est respecter un engagement.
En outre, la discipline crée un sens de l?appartenance, vous ne pensez pas qu?à vous, vous êtes le représentant d?une famille, d?une école, d?une nation, et ce que vous faites a une répercussion sur tout le monde. La discipline apporte la sécurité. Si vous faites l?école buissonnière, vous consommez de l?alcool, vous courez le risque d?être agressé. Elle a aussi à voir avec la productivité. Ce n?est pas en arrivant en retard à vos cours, en allant chaker que vous aurez de bons résultats. Finalement, être discipliné, c?est un trait de personnalité qu?il faut cultiver.
Est-ce que se plier à la discipline ne se résume pas, quelque part, à être plus bête que les autres qui ne se gênent pas pour outrepasser les règles pour avancer ?
C?est vrai, nous vivons dans une société où souvent, c?est la loi du plus fort qui prime. Vous allez à l?aéroport, et vous voyez que certains font la queue alors que d?autres passent devant vous. Sur la route, on marche et on conduit n?importe comment. Finalement, vous avez le choix.
Vous pouvez suivre la tendance et faire comme les autres. Vous pouvez, pour ne pas passer pour un conformiste, vous rebeller contre l?ordre.
Mais vous pouvez aussi faire la différence en faisant montre de vos bonnes manières. Si chacun montre ses valeurs, cela peut servir d?exemple. Je crois qu?il faut faire comprendre aux gens qu?on a le droit d?aspirer à la liberté, mais qu?il n?y a pas de liberté sans discipline. D?ailleurs, je suis pour le durcissement des règles à la maison, à l?école comme dans la société quand il y a des abus. Des gens crachent dans la rue, jettent leur canette de bière n?importe où, dérangent les autres avec leur musique. Parfois, la répression peut avoir un effet dissuasif sur l?indiscipline. Sinon, tout est désorganisé et on ne s?y retrouve plus.
Vous êtes enseignant et également parent. On dit souvent que si la discipline flanche aujourd?hui, c?est aussi la faute des parents. Êtes-vous d?accord ?
Je suis convaincu que la discipline commence à la maison. Les parents ont tendance, aujourd?hui, à trop gâter leurs enfants. Ils leur donnent de tout, des portables dernier-cri, ils les laissent faire ce qu?ils veulent et du coup, ces jeunes deviennent arrogants. Les parents doivent pouvoir dire non à leurs enfants.
Mon fils, qui attend ses résultats en ce moment, passe son temps à jouer sur l?ordinateur. Je le laisse faire, mais aussitôt qu?il reprendra l?école, je ne le laisserai pas faire. D?ailleurs, il sait qu?il devra demander la permission avant. En fait, nous devons être flexibles et fermes en même temps. Si on est trop rigide, l?enfant perd confiance en lui et en vous. Il faut pouvoir lui apprendre que comme il y a des choses qui sont permises, il y en a d?autres qui sont interdites.
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