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Gouvernance

Plus de 200 nominations : la mécanique du pouvoir

10 juin 2026, 16:30

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Plus de 200 nominations : la mécanique du pouvoir

Photo d'illustration.

Depuis l’arrivée au pouvoir de l’Alliance du changement, en novembre 2024, plus de 200 nominations ont été effectuées à la tête des organismes publics et paraétatiques. Une cadence que révèlent les comptes rendus du Conseil des ministres et d’autres documents officiels – et qui interroge moins la transparence de l’exercice que le coût et l’utilité de la machine elle-même. Récompense politique ou nécessité institutionnelle ? Tour d’horizon.

Il est un paragraphe qui, chaque vendredi ou presque, revient dans les comptes rendus du Conseil des ministres. Toujours la même formule, à peine variée : «Cabinet has taken note of the reconstitution of the Board of…». Suivent un nom, parfois un titre, le sceau d’une institution, puis rien. Ni rapport d’activité de l’équipe sortante ni feuille de route pour la suivante.

Sur les 75 séances de Cabinet passées en revue, aucun bilan d’un seul de ces organismes n’a été soumis au Conseil des ministres, ou du moins aucun qui ne paraisse dans les délibérations. Pris isolément, l’acte paraît anodin, noyé après un avis de Moody’s sur la dette souveraine ou le bilan d’une mission ministérielle à l’étranger. Mis bout à bout, il dessine pourtant l’une des mécaniques les plus constantes de l’exercice du pouvoir : on nomme, mais on demande rarement de rendre des comptes.

Le décompte est éloquent. Entre novembre 2024 et juin 2026, le Conseil des ministres a procédé à 154 nominations à la tête des corps publics et parapublics. Soit une moyenne de deux par réunion. Pour la seule année 2025, on en recense 118. En y ajoutant les désignations hors Cabinet, les 21 conseillers recrutés au Prime Minister’s Office et au ministère des Finances, et les 15 nominations diplomatiques, le total dépasse 220. Une arithmétique qui n’a rien du hasard administratif. En effet, le pays compte des dizaines d’organismes publics et paraétatiques – autorités de régulation, fonds, agences, sociétés d’État dont chaque présidence relève d’une décision du Conseil des ministres. Le mécanisme est légal et accompagne chaque alternance. Ce que le corpus de 2024-2026 interroge, ce n’est pas l’existence de la pratique, mais son ampleur et sa nécessité réelle.

Sur les 49 séances de 2025, 36 comportent la reconstitution d’au moins un board. Certaines en réunissent jusqu’à dix à la fois. Le 4 avril 2025, une unique séance suffit à reconstituer dix boards d’un coup : Pharmacy Board, Dangerous Chemicals Control Board, Motor Vehicle Insurance Arbitration Committee, National Adoption Council, National Land Transport Authority… Le 28 mars 2025, huit nominations. Le 1er août 2025, encore huit. La majorité de ces décisions ne fait l’objet ni d’un communiqué distinct, ni d’un appel public à candidatures, ni de la moindre justification quant aux critères retenus. Les noms sont publics. Ce qui manque, c’est l’obligation d’emmener des résultats.

Des mandats à éclipses

Cette routine aurait pu passer inaperçue. Mais plusieurs présidents nommés au début de 2025 avaient déjà quitté leur fauteuil dix mois plus tard – parfois dans des circonstances qui méritent l’attention. Le cas le plus saisissant est celui de la National Agency for Drug Control (NADC), l’agence antidrogue érigée par l’Alliance du changement en fer de lance de sa politique de lutte contre les stupéfiants. Le 27 juin 2025, le Conseil des ministres en confie la présidence à Sam Lauthan. Six mois plus tard, le 19 décembre, Kunal Naik lui succède. Le 3 avril 2026, le Cabinet prend acte de la démission de ce dernier – aussitôt nommé Chief Executive Officer de la même agence –, le poste de chairperson revenant désormais à Nadia Peerun. Trois titulaires en moins d’un an.

La séquence n’a rien d’isolé. À la Mauritius Tourism Promotion Authority (MTPA), Claire Le Lay-Commins, nommée le 31 janvier 2025, cède sa place à Dinesh Burrenchobay dès le 5 décembre 2025. Au Mauritius Sports Council, Iqbal Calcateea démissionne en cours de mandat ; au National Youth Council, au Trust Fund for Excellence in Sports, à la Mauritius Society of Authors, le même mouvement de relève s’observe avant le terme prévu. À l’Agricultural Marketing Board, le turnover atteint un record : Meela Devi Ramlochun-Bunwaree, nommée le 15 août 2025, décline l’offre dès le lendemain, après une vague de critiques suscitées par ses liens de parenté avec l’épouse d’un ministre. Vinesh Sewraz lui succède le 12 septembre 2025.

Un cas, enfin, déborde la simple question du renouvellement. Le 6 mars 2026, le Conseil des ministres prend note d’allégations de malversations visant José Arunasalom, président de la Mauritius Tourism Authority. Le Cabinet décide alors de l’ouverture d’une enquête et de sa suspension immédiate. Le compte rendu n’en dira pas davantage.

Le prix de la machine

Là est le paradoxe. Les comptes rendus livrent scrupuleusement les patronymes, les institutions, les dates. Rien n’est caché. Ce que cette transparence ne livre pas, en revanche, c’est le reste. Combien coûte au Trésor public le fonctionnement de chacun de ces boards ? Quel est le montant des indemnités versées à un part-time chairperson et aux autres membres ? La boucle de la redevabilité ne se ferme jamais : on nomme, on reconstitue, on remplace – mais à aucun moment, dans aucune des 75 séances, l’activité d’un de ces organismes ne fait l’objet d’un retour chiffré devant le Cabinet.

La question se pose avec d’autant plus d’acuité que plusieurs de ces structures semblent relever d’un autre âge institutionnel. Entre le Jewellery Advisory Council, le Stamp Advisory Committee (à l’ère de l’email), le Motor Vehicle Insurance Arbitration Committee et le St Antoine Planters Co-operative Trust, le public est en droit de se demander si l’architecture paraétatique n’a pas, au fil des décennies, sédimenté des couches que plus personne n’ose démanteler. Reconstituer un board, c’est aussi reconduire tacitement l’existence de l’institution qu’il administre, sans jamais poser la question de son utilité, ni se demander si cette fonction aurait pu être assurée par le ministère de tutelle.

Le turnover lui-même a un coût. Lorsqu’un conseil est reconstitué deux fois en moins d’un an, ce sont autant de procédures, d’intégrations, de pertes de mémoire institutionnelle. À la NADC, trois présidents se sont succédé en neuf mois. À la MTPA, deux en dix mois. Chaque rotation remet les compteurs à zéro – sans que le compte rendu du Cabinet ne mentionne jamais ce que le passage de témoin a produit, ni ce qu’il a coûté.

Une redevabilité introuvable

La cooptation partisane des dirigeants de corps publics est aussi ancienne que l’alternance elle-même. Chaque majorité reconstitue les conseils à son image et fait de la maîtrise des «parastatals» un instrument ordinaire du gouvernement. Le phénomène n’est donc ni nouveau ni propre à l’Alliance du changement.

La question n’est pas de savoir si le gouvernement actuel nomme davantage que l’ancien. Elle n’est pas non plus de dénoncer un manque de transparence : les nominations sont publiques, les noms sont là, le citoyen peut les lire. La vraie question est celle que les comptes rendus ne posent jamais : combien coûte cette architecture, et que rapporte-t-elle ? Plus de 220 nominations depuis novembre 2024, c’est une mécanique qui tourne. Mais personne, dans aucun de ces 75 comptes rendus, ne demande si elle tourne à vide.


Les chaises musicales

Sur les nominations recensées, une vingtaine n’ont pas tenu. À la Banque de Maurice, Gérard Sanspeur, Second Deputy Governor, quitte son poste fin août 2025 après avoir publiquement accusé le gouverneur Rama Sithanen de «manigances». Rama Sithanen lui-même est invité à démissionner par le Premier ministre en septembre. À la Financial Services Commission, Désiré Vencatachellum, nommé Chief Executive Officer, annonce sa démission en mai 2026, effective fin juin. Richard Hein est révoqué de la Mauritius Society of Authors. Trois nominations n’ont même jamais pris effet : Frédéric Curé, Bibi Nabiihah Juman et Meela Devi Ramlochun-Bunwaree ont chacun renoncé à leur poste après des polémiques liées à des liens familiaux.

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