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Expliquer la culture aux jeunes ?
par Issa Asgarally
La culture expliquée à ma fille , Jérôme Clément, Editions du Seuil, 96 pages, 6 euros.
Directeur général du Centre national du cinéma avant de fonder la chaîne culturelle ARTE, Jérôme Clément est aujourd?hui Président de la Cinquième chaîne en France. «La culture expliquée à ma fille» est le fruit d?un dialogue avec sa fille Judith. Il reconnaît au début même du livre qu?il ne soupçonnait pas «l?entreprise aussi compliquée, ni aussi passionnante».
On le croit aisément, car à la question «Qu?est-ce qu?une ?uvre d?art ?», Jérôme Clément fait un peu d?histoire de l?art, en particulier de la peinture, mentionne les autorités ( les musées, le marché et les critiques ) qui reconnaissent le peintre avant de tenter d?y répondre dix pages plus loin ! : «L??uvre d?art est celle qui fait réfléchir, qui interpelle le regard et qui, en captant le regard du visiteur, le conduit à se poser des questions auxquelles il n?aurait pas pensé.»
Les questions de Judith laissent deviner les préoccupations des jeunes, par exemple lorsqu?elle demande si la démocratisation de la culture a réussi. La réponse de JC est tout un programme pour n?importe quel ministre de la Culture digne de ce nom : «C?est vrai, tout le monde n?a pas forcément les mêmes facilités. Quand on regarde les chiffres aujourd?hui, il y a trois Français sur quatre qui ne vont jamais dans les musées, un français sur deux qui ne va pas au théâtre, un Français sur trois qui ne lit pas un livre par an ; donc tu vois, il y a encore beaucoup à faire. Et il faut toujours continuer à se battre, à donner des moyens, à trouver de nouvelles formules, de nouvelles propositions pour avancer. Rien n?est jamais acquis. Il faut inventer.» Encore plus à Maurice, suis-je tenté d?ajouter, car deux personnes sur trois ne lisent pas un livre par an ! Quant aux musées et au théâtre?
Certaines distinctions opérées par JC suite à des questions de Judith sont extrêmement pertinentes. Par exemple, lorsqu?elle lui demande si la culture appartient à l?éducation ou si c?est l?inverse : «Je ne crois pas que le mot appartenir convienne très bien. La question est plutôt de savoir comment on passe de l?une à l?autre?L?apprentissage est nécessaire. Alors évidemment, la culture s?apprend par l?éducation, très largement. Quand je parle de culture, il s?agit de l?ensemble des connaissances qui permettent de se situer dans la société, la culture générale, dont j?ai déjà parlé.» On peut ajouter qu?au sens anthropologique de la culture, l?éducation en fait évidemment partie, mais qu?au sens esthétique, comme le dit JC, elles sont bien distinctes et que l?éducation est l?entrée dans la culture.
Dans «La culture expliquée à ma fille», il y a des moments où l?échange entre le père et la fille est lumineux, par exemple quand JC rappelle le sens étymologique du mot culture : «C?est la culture de la terre. Il y a l?idée de friche, de jardin, de sol, de paysans. Tout commence par là.» Judith enchaîne : «Donc, en fait, la culture dont tu veux parler, c?est la façon dont on se cultive soi-même. On cultive son jardin comme on cultive sa tête.»
Et à JC d?ajouter : «Belle formule. Le jardin des connaissances. Vaste programme !»
Au fil des pages, c?est Jérôme Clément qui pose les questions à sa fille, de sorte que le livre aurait pu s?intituler «La culture expliquée à mon père» ! C?est ainsi qu?il l?interroge sur la «culture jeune», élément fédérateur entre Judith et ses amis, et qu?il reçoit une réponse qui indique les limites de cette culture : «C?est vrai pour la musique, les vêtements, le cinéma, les jeux vidéo. Mais je vois bien que cela ne suffit pas et qu?il faut apprendre autre chose. Pour la culture des parents, la culture des profs, les livres, les pièces de théâtre, la musique classique, c?est différent.»
Parfois même c?est Judith qui lui fait la leçon ! Lorsque JC lui parle de l?amour de la France, elle lui dit qu?elle trouve cela ridicule : «Parce que je me sens complètement liée à ceux qui ont mon âge, aux garçons et aux filles, où qu?ils soient dans le monde, et surtout en Europe. Moi, je trouve ça bien de s?ouvrir sur d?autres cultures. La culture française, c?est bien, mais les Allemands, les Anglais, les Italiens, même si je ne les connais pas bien, je trouve ça intéressant, ça me plaît.» En espérant que Judith se débarrasse un jour de toute référence à la nationalité et dépasse les frontières de l?Europe, il faut reconnaître que c?est elle qui fait moins preuve de l?ethnocentrisme que son père définit dans une page précédente !
A la fin du livre, toutefois, JC reprend la main et trouve des mots justes pour qualifier la culture: «Tous les deux ensemble, nous avons cherché une définition de la culture. Il y en a beaucoup. Mais elle est peut-être là, dans cette curiosité de l?esprit, dans une soif d?apprendre et de comprendre qui doit permettre à l?homme d?exprimer ses sentiments et de transcender sa condition de mortel. Parce qu?il a peur de la mort.» En effet, seule la culture permet à l?homme de dire : Mort, où est ta victoire ?
A l?heure où la culture est confiée dans certains pays à des technocrates et dans d?autres à des hommes d?affaires ? souvent des humoristes malgré eux ?, il est temps de lui rendre son enthousiasme et sa créativité. La lecture de «La culture expliquée à ma fille» pourrait y contribuer.
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