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Escale? en prison
Un lieu glauque. L?ancienne prison désaffectée voisine du Renganaden Seeneevassen Building à Port-Louis. Dès l?entrée, une odeur d?humidité vous assaille combinée à celle des pigeons ? leurs plumes, leurs excréments et même un cadavre d?oiseau traîne, là où, à l?époque, «ti kass likou».
C?est dans ces lieux austères et pour le moins inhospitaliers ? vu l?état d?insalubrité avancée dans lequel nous l?avons trouvé vendredi, jour de notre visite ? que prend corps le projet d?Escale, un réseau international d?artistes. Une aventure plastique autant qu?humaine, intitulée «Dix ans plus tard».
Si le sol est crasseux, le mur d?une cellule ressemble presque à un livre de coloriage. Plus loin, Antje Poppinga demande qu?on lui monte une échelle. «Ce lieu me donne surtout envie de m?évader», dit-elle. Avant de nous confier qu?à chaque fois qu?elle en repart, une sorte de démangeaison (nerveuse ?) la prend. Il lui faut toute de suite se laver de ces lieux, pour mieux y retourner le lendemain, et poursuivre son travail artistique.
C?est à Flic-en-Flac que loge la vingtaine d?artistes étrangers en résidence pour le projet «Dix ans plus tard», depuis début décembre 2007. Leur chef de file : Manou Soobhany, sculpteur mauricien travaillant en Allemagne et coordonnateur pour le réseau Escale.
Un lieu avec une histoire
Une décennie s?est écoulée depuis qu?un groupe de vingt-cinq plasticiens européens avait tenu une résidence d?artistes chez nous, à l?initiative de Manou Soobhany. Ils sont de retour dix ans plus tard, pour tâter le pouls de leur évolution.
Interrogé sur le choix du lieu d?exposition de cette résidence d?artistes, c?est-à-dire l?ancienne prison de Port-Louis, il explique : «Nous voulions un bâtiment avec une histoire, pour en faire un lieu vivant». Et qui sait, un lieu qui sera éventuellement transformé en musée d?art. On peut rêver.
Manou Soobhany affirme que dans ces murs, «on oublie la prison et on ne dirait pas que l?on est en plein Port-Louis». Les bruits de la ville sont amortis par les vieilles pierres. Il n?y a pas grand monde pour déranger la concentration de ces artistes qui vont installer leurs ?uvres, qui dans les cellules, qui dans le couloir de la mort.
Nous emmener en prison participe d?une démarche de «faire l?art différemment». D?autant plus que ce n?est pas la première fois que le réseau Escale choisit une prison. C?était déjà le cas lors d?une précédente résidence à Valparaiso, au Chili en 2001. «C?est devenu un musée maintenant», assure Manou Soobhany.
Faire dans le différent. C?est bien pour cela qu?il a quitté Maurice il y a de cela un quart de siècle. Parce que vivre sa passion pour les beaux-arts n?était pas possible ici. «Ce n?est toujours pas possible», dit-il. Il fera dix ans de beaux-arts, voyageant entre Marseille, Londres et Milan avant d?atterrir à l?académie Kuntz de Dussseldorf en Allemagne. C?est là-bas que le réseau Escale voit le jour. Un regroupement de «vieux professionnels», comme le définit Manou Soobhany. Un réseau qui cherche à chaque fois le contact avec les artistes locaux, là où il va. Ses adhérents sont des plasticiens venus d?Allemagne, de Lituanie, d?Islande, d?Israël, du Japon, du Paraguay et des Etats-Unis.
Côté local, Manou Soobhany s?est associé à Krishna Luchoomun, responsable de l?association pARTage. Outre lui-même et des habitués de ce réseau : Rishi Seeruttun et Sultana Haukim, le visiteur aura l?occasion de découvrir le fruit du travail d?Arianna Cziffra, et de Nathalia Vadamootoo. Cet événement de la rentrée 2008 bénéficie du soutien du ministère des Arts et de la Culture.
Histoire d?une prison oubliée
n Ancienne prison centrale de Port-Louis de 1839 à 1953, elle a détenu des esclaves marrons et des colons en attente de procès. Elle n?est pas classée monument national.
Sa construction démarre en 1836. Si elle dure jusqu?en 1851, la prison ouvre ses portes en janvier 1839. Elle remplace le «bagne», utilisé jusqu?en 1840, aujourd?hui disparu sous les fondations de l?actuel musée de la poste. La prison centrale de Port-Louis est destinée à être une «maison de détention», ainsi qu?une «maison de correction.»
Les captifs y travaillent comme apprentis. Les hommes sont formés pour être des artisans spécialisés, tels que charpentiers, tailleurs de pierre, fabricants de paniers, cordonniers?Certains travaillent aussi le macadam destiné à la construction des routes et des matériaux pour les bâtiments publics et privés. Les femmes, qui représentent un quart de la population carcérale, sont dirigées vers le tissage, la couture ou la blanchisserie.
Certains détenus sont engagés à l?extérieur de la prison, par exemple, pour les travaux publics, tels que la construction de la Citadelle entre 1839 et 1841.
En 1840, avec environ 300 prisonniers, les locaux sont déjà surpeuplés. Une extension, avec 48 cellules est construite
La population carcérale change, passant surtout d?anciens esclaves et d?apprentis à celle de travailleurs engagés et d?anciens immigrants, dont 20 % de femmes.
Il en sera ainsi tout au long du 19e siècle.
L?agrandissement des lieux se poursuit entre 1850 et 1852. Une église est érigée dans l?enceinte de la prison. A la fin des travaux, la population carcérale atteint 600 prisonniers. Entre 1946 et 1952, la plupart des prisonniers sont transférés à Beau-Bassin.
La construction du Renganaden Seeneevassen Building, à la fin des années 1990, entraîne la destruction partielle de l?ancienne prison. En 2002, il a été question que le National Heritage Fund en fasse un complexe multi-fonction. Projet classé sans suite. La cour de la prison est désormais un parking pour les fonctionnaires postés au Renganaden-Seeneevassen Building.
Le bâtiment lui-même abrite une partie du ministère des Arts et de la Culture et celui de la Justice.
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