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Sucre et farine
Soyons directs : l?accord conclu cette semaine entre le gouvernement et l?industrie sucrière est favorable au pays autant qu?aux propriétaires sucriers. Le Premier ministre s?est battu pour qu?il profite aussi, dans une certaine mesure, à un large éventail de « partenaires » de l?industrie. Il obtient des concessions suffisamment prégnantes pour espérer en tirer quelques bénéfices politiques, à la fois pour lui-même et pour son gouvernement. Il ne faut pas être dupe, c?était quand même l?un des objectifs de cette dramaturgie.
Pour aboutir à la conclusion de l?accord, les négociateurs du gouvernement ont également jeté du lest, c?est le propre d?une négociation. Je sens que l?accord a immédiatement fait baisser la tension dans le pays et suscité comme un regain de confiance, encore que le message vis-à-vis du secteur privé historique reste brouillé. Cependant, la question non réglée est celle de la nature des relations qui doivent exister entre le secteur privé sucrier d?aujourd?hui et de demain, et l?État. Tant qu?elles ne seront pas examinées et placées dans un contexte rationnel, dépouillé des pesanteurs du passé, tant politiques que sociologiques, le pays restera l?otage des crispations épisodiques que les politiciens cyniques déclenchent quand bon leur semble.
Toutefois, il ne serait pas juste de prétendre que ce sont essentiellement des considérations électoralistes qui ont motivé le raidissement du Premier ministre. Je le crois sincère dans sa quête d?un meilleur partage des fruits de l?industrie sucrière, mais le politicien en lui a aussi été souvent porté par le verbe facile de l?attaque passionnelle et démagogique. C?est que Navin Ramgoolam, comme pratiquement toute la classe politique, porte les stigmates d?une relation État-sucriers presque incestueuse et paradoxale, née dans un contexte qui a complètement changé, mais reste ancré dans les mémoires. Un rappel de ce contexte politico-historique peut sans doute aider à faire mieux comprendre la légitimité de certaines revendications gouvernementales.
Aussitôt l?indépendance acquise, c?est le Premier ministre d?alors, sir Seewoosagur Ramgoolam, qui se fait le principal vendeur du sucre mauricien. Ses premiers efforts de marketing, c?est aux États-Unis que SSR les mène, dès 1968, auprès du président Lyndon Johnson. L?ambassadeur Jesseramsing a témoigné de cette initiative. Dans le bureau ovale, au cours d?une conversation avec le président américain, ce dernier invite le Premier ministre mauricien à lui dire « what the US could do for Mauritius ». Sans la moindre hésitation, sir Seewoosagur suggère l?accès à un marché garanti pour le sucre mauricien. À cette époque-là, les intérêts de Maurice et ceux de l?industrie sucrière se confondent totalement. Et pour cause, 93 % des recettes d?exportation du pays naissant proviennent du sucre. Environ 40 % de la population active dépend de l?industrie sucrière. Le président américain a été sensible au plaidoyer du Premier ministre mauricien. Et c?est ainsi que Maurice a obtenu l?entrée de 100 000 tonnes de sucre à un prix préférentiel sur le marché américain. Les sucriers étaient aux anges.
De même, quand s?est posée la question de l?intégration de notre ancienne puissance coloniale au sein de la Communauté économique européenne, et dans son sillage, celle de la prise en compte des intérêts des pays en voie de développement du Commonwealth exportateurs de sucre, sir Seewoosagur et tout son gouvernement, en parfaite synergie avec les représentants de l?industrie sucrière, en particulier Guy Sauzier, son ministre-conseiller basé à Londres, ont déployé une intense activité diplomatique auprès des dirigeants de la CEE pour protéger les intérêts de l?industrie sucrière. D?abord, SSR a exercé de fortes pressions sur les Britanniques, arguant que « le problème sucrier est la responsabilité de la Grande-Bretagne ». C?est ce qu?il déclare à « Reuters » en février 1970. Mais dans le même temps, il conduit une forte délégation ministérielle dans les principales capitales européennes. Les dirigeants mauriciens s?évertuent à expliquer aux Européens les conséquences néfastes pour Maurice de l?entrée de la Grande-Bretagne dans la CEE. SSR pose alors les jalons d?une adhésion à la Convention de Yaoundé, ce qui fait de Maurice le premier pays nouvellement indépendant du Commonwealth à s?associer à la Communauté économique européenne. Ce sera une véritable manne pour l?industrie sucrière.
Les dispositions du Protocole ACP, entré en vigueur en 1975, à l?expiration de l?accord du Commonwealth, assurent en effet aux producteurs des avantages semblables à ceux dont ils jouissaient aux termes de l?Accord du Commonwealth, notamment en matière d?accès à long terme et de prix rémunérateurs. C?est ce soutien crucial de l?État à l?industrie sucrière, autant qu?à lui-même d?ailleurs, il y a trente ans, qui fait que les hommes politiques parlent encore aujourd?hui de « prix politique ».
Depuis, j?ai le sentiment que l?industrie sucrière a beaucoup remboursé, en accordant aux uns et aux autres, employés, planteurs, petits et grands, des privilèges indus, imposés le plus souvent par l?État, sans justification économique, mais au nom du « prix politique ». Sir Satcam Boolell, ancien ministre de l?Agriculture, qui a été aux premières loges de ces imbrications, a reconnu on ne peut plus franchement le caractère ambigu et intéressé de ces relations. Voici ce qu?il raconte dans « Untold Stories » : « The stabilized earnings enabled us in the first place to improve conditions of sugar workers by better wages and other benefits such as the end of the year bonus and better housing? The sugar earnings under the Protocol also permitted the preservation of the existing welfare benefits in the face of serious budgetary constraints. » Tout est dit. Peut-être faut-il maintenant solder. Quoi qu?il en soit, la vieille industrie sucrière se transforme, la nouvelle vient de naître dans des convulsions qui ne sont pas sans laisser quelques séquelles.
Si le contexte historique a pu légitimer le bras de fer avec l?industrie sucrière, rien ne justifie cependant les risques pris avec l?Union européenne, de loin notre principal bailleur de fonds. Il faudra maintenant veiller à ce que l?État s?assure du strict respect des engagements pris. Le respect de quelques-uns des critères économiques, en particulier ceux de la tranche variable, liés aux réformes de l?industrie, me semble difficile. Encore heureux que les réformes macroéconomiques tant décriées aient pu être lancées. Il faudra les compléter et non les ralentir.
Ça suffit, il ne faut pas sans cesse rouler le bon peuple dans la farine?
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