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Travail manuel
Il ne se souvient plus comment cela a commencé. C?était en 1997. Et puis voilà, les Editions de l?océan Indien lui proposent d?écrire un manuel scolaire de français pour la Form I. Ce qui n?est pas pour déplaire à Lindley Couronne. Lui qui est du genre à avoir plusieurs casseroles sur le feu en même temps.
«C?est ma nature, j?ai besoin de ces stimulations.» D?autant plus qu?il sait qu?il peut compter sur Mirella, son épouse. Actuellement rectrice du Collège St. Andrews. Elle la «rigoureuse», forte en grammaire. Lui, porté sur «les idées, les thèmes, le ton général».
Bien sûr, avant de se lancer, il prend le temps de regarder ce qui existe. Note que «David était là bien avant nous.» Alors, le professeur de français du Collège de La Confiance, se met en tête de faire du différent.
«Le CPE est une catastrophe, il faut l?enlever pour que les enfants puissent respirer, puissent être éduqués tout court (?). J?ai la conviction que cette matière, l?éducation en droits humains est un vaccin contre trois maux de la société : l?intolérance, l?indifférence et l?injustice.»
D?y «mettre un peu de culture. De sensibiliser les apprenants aux droits humains au travers d?une dictée, d?un exercice». De renverser les stéréotypes avec du : «pendant que papa fait la vaisselle, maman lit le journal». Ses livres marchent. Au point où le couple Couronne écrit désormais des manuels pour toutes les classes du secondaire.
Dix après avoir commencé, c?est la polémique. Quand on aborde avec Lindley Couronne le sujet de la controverse autour des manuels, il réagit au quart de tour : «Ce n?est pas moi qui vends les livres. Je les écris et j?ai 10 % de royalties, c?est tout.» Pour lui, être placé sur la liste de référence pour après revenir à la situation initiale, c?est «se retrouver au royaume de l?absurdité». C?est pour cela qu?il est allé à l?ICAC: «pour qu?on m?explique certaines choses».
La polémique, Lindley Couronne semble y être abonné. En juin de cette année, il passe la nuit au poste pour une amende d?excès de vitesse impayée. Un délit qui daterait de septembre 2006. Maintenant qu?il prend le frais sur son balcon à Albion, qu?il joue au foot au moins une fois la semaine, Lindley se paie le luxe de dire de «sa» nuit : «c?est une très bonne expérience».
A l?époque, il est président de la branche locale d?Amnesty International. «J?aurais pu faire monter la mayonnaise. Crier à la persécution du président d?Amnesty.» Lindley n?en fera rien. Pour l?exemple. Et paradoxalement parce qu?il pense que «c?est une connerie d?enfermer les gens pendant 45 ou 60 ans en prison».
Une nuit où, «la seule chose où je n?étais pas préparé, c?est que l?on frappe à la porte toutes les heures». Il en profite pour sympathiser avec un codétenu accusé de vol, pour insister auprès du policier de garde pour qu?il éteigne sa radio-cassette, qui l?empêche de dormir.
Il est comme cela Lindley Couronne. Impossible de «rester tranquille» là où il passe. Lui, l?enfant de Mahébourg, qui y vivra les quatre premières années de sa vie, mes «meilleurs moments». Ville où il retourne avec Mirella, avec qui il s?est marié «très jeune», c?est-à-dire à 23 ans.
Le goût des livres, de l?éducation, Lindley le cultive durant ses années d?étude au collège Royal de Curepipe. Il y découvre l?amitié. De celles qui durent toute une vie. Car, parmi ses amis d?alors, son ami de toujours, figure Steve Obeegadoo.
Quand l?un devient ministre, l?autre sera son conseiller. «Il n?aurait pas été mon ami, cela aurait été pareil», maintient Lindley. Lui entre au ministère grâce à ses «connaissances de l?éducation en droits humains». Son projet : l?introduction de cette matière dans le cursus scolaire. «J?ai la conviction que cette matière est un vaccin contre trois maux de la société : l?intolérance, l?indifférence et l?injustice.»
L?enseignant met en parenthèse ses classes. Au nom de ses convictions. Steve Obeegadoo veut abolir le ranking, «le CPE est une catastrophe, il faut l?enlever pour que les enfants puissent respirer, puissent être éduqués tout court». Lindley restera quatre ans.
Les années ont passé, les gouvernements ont changé. L?amitié de Lindley n?a pas changé d?un iota. Il ne tarit pas d?éloges sur «Steve». Enchaînant les phrases sur la «rigueur», la «volonté», le «sérieux» de l?ancien ministre.
Et s?il a été conseiller d?unministre MMM, ce qui agace Lindley, c?est l?étiquette mauve qui lui colle aux basques. La seule qu?il ait portée est celle de Lalit, quand il était candidat de ce parti aux législatives de 1987 à Mahébourg-Plaine Magnien. «Je ne suis pas sûr que je sois un homme politique», dit-il. Avec le recul, Lindley Couronne dit que «l?aventure» avec «Steve» lui aura «appris à être moins impatient, à mieux comprendre mon pays si complexe».
Et si l?éducation à la citoyenneté a été inscrite au programme, l?enseignant est parti du ministère avec «un bilan mitigé, parce qu?on a sous-estimé le conservatisme des instituteurs de ce pays. Car, comme il le dit sans ménagement : «comment parler de droits de l?enfant à certains adultes qui humilient les enfants, qui écorchent leur noms exprès, qui les frappent ? C?était cela notre vrai défi.»
Le nôtre est d?amener Lindley Couronne à se raconter. Lui, «l?austère», le joueur de foot qui «n?est pas très bande». Le convaincu des droits humains, pas convaincu de la nécessité de se raconter.
Conviction. Le mot est lâché. On en arrive vite à la religion. La sienne: «c?est les droits humains. C?est la conviction que, comme le disent les enseignants: can do better, there is room for improvement».
Un enseignant, un faiseur de manuels bardé de diplômes. Lindley a une Licence en lettres modernes. S?arrête pour la naissance de ses enfants. Poursuit avec une maîtrise en littérature. Fait un DEA sur le roman engagé. Décroche une bourse du Canada pour poursuivre un doctorat sur l?écriture féminine engagée dans le sud-ouest de l?océan Indien.
Qu?il n?a jamais fini, «parce que cela demande un travail d?isolement et de concentration sur un projet seulement. Je n?ai pas su le faire».
Nous sommes en 1997. La même année, il adhère à la branche locale d?Amnesty International. Pourquoi ? Cela ne tient pas à un événement particulier mais parce que «mes enfants avaient grandi, ils n?avaient plus autant besoin de moi. Je me suis demandé comment me rendre utile ?», qu?il n?était plus avec Lalit, même si «ce sont les politiciens les plus sincères, mais ils n?avaient pas de réponses à mes questions».
S?il est là pour donner un coup de main, dix ans plus tard, il finira président de la branche locale d?Amnesty en début d?année. Une fin en soi. Pas du tout. «Quand je veux être méchant avec moi-même, je me dis que c?est plus facile de s?engager dans une ONG que dans un parti politique.»
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