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Une logique de l?exclusion
Il y a ceux qui sont animés d?une conviction et qui n?hésitent pas à la décliner peu importe ce qu?en penseront ceux qui composent la direction du parti. Il y a ceux qui pratiquent la langue de bois. Ceux-là mêmes qui pérorent à chaque question la même réponse. Enfin, il y a ceux qui ne veulent pas se mouiller ou encore qui, en décrochant leur téléphone, font mine de se perdre dans le réseau pour ne pas avoir à se prononcer. Car la question est épineuse et il y a un risque de fâcher «ceux en haut lieu».
Pourtant il faut bien prendre position. Sinon simplement proposer sa lecture. Voire analyser et dépassionner. Tous les politiques n?ont pas ce courage ou cette lucidité. Surtout lorsque le Premier ministre revenait à plusieurs reprises, samedi dernier lors des célébrations de Deepavali à l?Arya Samaj, sur ceux qui trahissent et que ces gens-là sont souvent «nou prop dimounn». Ou encore sur le fait que «souvent certains se servent de nos propres personnes pour nous faire du tort». Le décor est posé. Quelles que soient les motivations et intentions du Premier ministre, le fait est qu?il s?est aventuré dans un discours où les interprétations sont multiples voire elles peuvent lui être nuisible.
Si le Premier ministre fait, malgré tout, le choix de ce langage, c?est qu?il a ses raisons. Dont un contexte économique épuisant pour une bonne partie de la population. Ses propres troupes démobilisées et démotivées sous les critiques. Et une atmosphère qui prête à la confusion et à la dépression.
Autant de raisons pour remobiliser ses partisans, rappeler à l?ordre ses lieutenants pour plus de solidarité et s?imposer comme le chef qui détient encore toutes ses cartes en main. Il n?empêche, la man?uvre ne trompe pas. «Nou dimounn», c?est à la fois tout le monde et personne même si, en définitive, ce ne sont pas ceux qui doivent porter le blâme de la souffrance du peuple, ceux-là même à qui Navin Ramgoolam assimile son principal challenger. Derrière la menace qui pèserait sur les «nou dimounn», il faudrait surtout lire une fragilisation de la position du Premier ministre, lui-même.
<B>Préjudice à la nation</B>
C?est dans cet embrouillamini politique qu?il importe de rappeler l?essentiel. Le «nou dimounn, nou bann» est foncièrement préjudiciable à l?idée même de nation. C?est dans ce contexte que les politiques devront revoir leur rapport à ce type de locutions. Mais les avis sont partagés. Entre le besoin de protéger «son» Premier ministre et l?idéal d?une opinion qui récuse le compromis, il y a un vide dans lequel s?engouffrent les lâches.
Pour Reza Issack, député de la majorité, la question n?implique qu?une seule réponse. «Je retrouve cela franchement dégoûtant lorsqu?une personne commence à parler de ?nou bann??. Pour moi, ?nou bann? comprend tous les Mauriciens dans une île qui comprennent toutes les cultures. Il y a des musulmans qui saluent en faisant le namasté, des catholiques qui savent ce qu?est l?azaan, des hindous qui comprennent ce qu?est la Pâques? Aujourd?hui, en chaque Mauricien, il y a toutes les cultures», insiste le lord-maire de Port-Louis.
Discours d?idéaliste ou de politicien? Reza Issack, lui, se veut radical voire puriste sur cette question. «Une fois qu?on est élu, on représente toutes les personnes indistinctement. Celui qui parle de ?nu bann? doit être le premier à être exclu. Si on parle en ces termes, c?est qu?on est des crétins. Comment oser se montrer devant les autres communautés si on ose du ?nou bann? devant ses coreligionnaires ?»
Récusant toute approche byzantine sur cette question, la députée de la majorité Nita Deerpalsing estime stérile ce débat qui ne devrait même pas exister. «Moi, je n?utilise jamais ces expressions. Je ne suis pas à l?aise avec elles. Je crois que c?est un débat qui n?aide pas parce que, pour moi, c?est malsain tout cela», rage une Nita Deerpalsing qui, pour une fois, se refuse d?être prolixe. En effet, il est des colères qui sont justifiées.
C?est une lecture que récuseront les deux élus de la majorité que sont Lormus Bundhoo et Etienne Sinatambou. Le premier insiste sur le fait qu?il est un Mauricien à part entière avec sa foi d?hindou qu?il vit dans le respect de toutes les autres religions. «Je ne crois pas que le Premier ministre ce genre d?expressions en fonction des communautés particulières. Il s?adresse à nos partisans, à nos activistes, à tous nos camarades. Il est vrai que si nous pouvions utiliser un autre mot que ?nou bann?, cela aurait été préférable. Mais il est également vrai qu?il fait partie de notre dialecte créole», explique ainsi Lormus Bundhoo.
En fervent défenseur du Premier ministre, le ministre Etienne Sinatambou assure que le chef du gouvernement n?a aucune arrière-pensée lorsqu?il utilise des locutions comme «nou dimounn». «Surtout des journalistes donnent à tort des significations à ces expressions. Quant à Navin Ramgoolam, non seulement il est un rassembleur mais il a aussi ce besoin intrinsèque d?unir. A chacun sa manière de voir les choses mais, pour moi, le Dr Ramgoolam est avant tout un rassembleur», affirme avec force Etienne Sinatambou.
Du moins pour l?instant, Navin Ramgoolam s?efforce à rassembler son «nou bann»?
<B>Ce qu?ils en pensent</B>
<B>Somdath Dulthuman, président de la Mauritius Sanatan Dharma Temples Federation</B>
«Je suis tout à fait d?accord lorsqu?on parle de «nou bann». Il y a seulement deux catégories de personnes : les prolétaires et les possédants. Lorsque je parle de ?nou bann?, ce sont les prolétaires. Mais si c?est sur un plan communal et si les politiciens l?entendent ainsi, j?ai des réserves. Quant au Premier ministre, il ne fait pas tout à fait référence à la valeur communale de ?nou bann?. Il parle plutôt des ?ti-dimounn?.»
<B>Filip Fanchette, prêtre catholique</B>
«Le plus important, c?est d?être avec ceux qui souffrent le plus. Toutefois, lorsqu?on utilise ?nou bann? dans le sens ?sak zako bizin protez so montagne?, c?est inacceptable. Si on utilise ?nou bann? pour combattre une injustice, comme l?exploitation des femmes, j?apporterais mon soutien. Cependant l?expression même me gêne parce qu?elle présuppose qu?on s?attache à un même groupe toute sa vie. Or, il y a plusieurs luttes à mener avec d?autres groupes.»
<B>Homa Mungapen, coordonatrice du Conseil des religions</B>
«Ce type de discours sert le dessein de ceux qui veulent diviser le pays. On utilise ce langage lorsqu?on se sent menacé. C?est un langage nuisible à l?unité du pays car là où existe une multitude de croyances, de religions, ce langage divise. On n?a pas le droit lorsqu?on veut renforcer son groupe de sacrifier l?idée d?unité. Une unité qu?on encense mais qu?on détruit à travers nos actions.»
<B>Veerendra Ramdhun, Président de la Hindu House</B>
«Chacun a le droit à son opinion. Nous sommes dans un pays démocratique. On peut parler de ce dont on veut. On peut tout dire aussi longtemps qu?on n?éclabousse pas le nom d?une personne. Quant au «nou bann» des politiciens, c?est au public de tirer ses enseignements. Ce qu?on sait, c?est qu?un Premier ministre considère tous les Mauriciens comme ses enfants».
<B>Une question de contexte</B>
La terminologie qui s?alimente de «nou bann» ou «nou dimounn» se prête à diverses lectures critiques. Aujourd?hui, estime Raj Mathur, professeur en sciences politiques à l?université de Maurice, ces expressions ne peuvent être systématiquement assimilées à une vision sectaire de la société. «Et encore moins renvoient-elles à une caste en particulier», enchaîne-t-il. Selon lui, les politiques utilisent ce type de discours surtout pour interpeler leurs partisans. «Lorsque Navin Ramgoolam y a recours, c?est pour s?adresser à ceux qui ont voté pour lui et ceux qui sont les laissés pour compte de la société.» Et qu?en est-il des «zot» en opposition à ce «nou» ? «Ce sont les capitalistes. Donc, il n?y a, en ce sens, rien de nuisible parce qu?il y a une recherche de partage des richesses au sein d?une République qui aspire à l?équité et à des opportunités égales. Je ne crois pas qu?un Premier ministre élu par toutes les communautés puisse faire de la politique sur une base ethnique. Un rassembleur ne peut parler un langage de diviseur. De toutes les façons pour s?assurer de demeurer au pouvoir, il a besoin de toutes les communautés.» Raj Mathur concède cependant que ces expressions qui reviennent à la mode demeurent foncièrement ambiguës. D?une ambivalence qui profite aux politiques dès lors qu?il est question de masquer les discours électoralistes d?un vernis idéologique. Ce dont ne se privent pas les politiques. «Ces expressions me rappellent le tristement célèbre ?protez nou montagne?. Mais je veux accorder le bénéfice du doute au Premier ministre et je ne lui ferai pas de procès d?intention. Il se retrouve dans une situation où il doit unir ses partisans qui souffrent d?un contexte économique difficile avec la flambée des prix. Automatiquement, il est tenté de mettre sur le dos de ?bann la? certaines choses et leur rappeler qu?ils doivent faire des efforts.» En effet, il y a un effort de rassemblement dans la présente situation. Et même si cet effort relève d?une man?uvre de chef de parti davantage que de celle d?un Premier ministre, il n?en demeure pas moins que des circonstances atténuantes existent. Reste désormais à savoir jusqu?où les politiques sont prêts à aller pour préserver l?homogénéité de leurs troupes ?
BILLET
<B>Le fanstame du «nou» </B>
Tout texte s?inscrit dans un contexte. Toute pensée cache une arrière-pensée. Tout «nou» présuppose un «zot». A «nou dimounn» qu?on met en scène, on relègue dans l?obscurité ces «zot» qui incarnent les forces du mal. Le manichéisme prévaut. Une lecture binaire et simpliste de la société. Mais cela renvoie surtout à une conception infantilisée des citoyens. C?est le drame d?une nation. Il existe une facilité à diaboliser une partie de la population pour préserver intactes l?identification et la vénération du chef.
Désormais, on est dans la logique du chef de parti. Loin des prétentions de rassembleur du chef de gouvernement. L?exclusion des «zot» quels que soient leurs torts témoigne du fait que le chef de gouvernement n?aspire plus à être le Premier ministre de tous les citoyens. Le bon prince a ses «dimounn» et puis il y a les autres. Tous ces autres qui ne se retrouvent pas dans son discours et de sa stratégie pour se maintenir au pouvoir.
Il reste pourtant un dessein national. Une ambition économique. Une aspiration d?un partage des richesses. Cet objectif est-il réalisable ? Certainement même si le choix d?orientation économique ne le favorise pas vraiment. Ce n?est pas pour autant une raison de verser systématiquement dans le «nu dimounn» à chaque fois qu?on se retrouve devant un certain type d?auditoire.
Il est vrai que le contexte est pénible. Qu?il est donc inévitable que les soutiens, même au sein de ses troupes, s?effritent. Qu?il est donc important pour un Premier ministre de redonner confiance au peuple. De motiver ses citoyens.
Toutefois, les discours actuels ne traduisent pas nécessairement ces préoccupations. Il ne nous revient pas de dire à un Premier ministre de revoir son discours. Autant que ce n?est pas de notre responsabilité de plaider pour que cesse cette référence ambivalente à «nou bann dimounn». Les électeurs ont voté pour que leur vie change et non pas pour que la vie les change en des indigents qui ne tirent le sens de leur existence que dans, au mieux, l?appartenance à un courant politique et, au pire, à l?assimilation à un groupe socio-ethnique.
Ce pays mérite d?autres rêves. Les fantasmes de pouvoir des uns ne nourrissent pas l?idéal démocratique des autres. que font tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans le «nou» des politiques, qui ne sont ni fanatiques, ni partisans, ni lunatiques ? Tous ceux qui refusent l?instrumentalisation ? On répondra que c?est anti patriotique que de ne pas ?uvrer en faveur des plus démunis. Que c?est du fanatisme que de s?en prendre à une majorité.
Le jeu est pervers. Et on en abuse. Sont racistes aujourd?hui tous ceux qui ne se reconnaissent dans aucun groupe et qui aspirent à une rationalité identitaire. A la place, on leur propose un patriotisme fondé sur des préjugés et des calculs électoralistes.
Certains ont fait le choix d?une logique de l?exclusion. C?est ainsi que se bâtit une nation avec des «nou» - supérieurs parce qu?ils ont été exploités, parce qu?ils ont une revendication historique sur le pouvoir politique ou encore parce qu?ils s?abreuvent des fantasmes ancestraux.
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