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Michèle Malivel, passeport pour l?enfance
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Michèle Malivel, passeport pour l?enfance
Après le Secrétaire de Marcel Proust, Michèle Malivel nous offre en partage un passeport, mais aussi le visa et le billet requis, nous permettant de visiter le pays enchanté de ses souvenirs d?enfance. Son Passeport pour Moka se présente comme le pamphlet touristico-littéraire le plus séduisant qui soit car particulièrement prometteur. Les réalités, les « rêvalités » dirait Maurice Rault le poète, sont encore plus belles que les promesses qui les annonçaient.
Voici une ?uvre littéraire qui suscitera peut-être envieux et jaloux à foison, sous prétexte que les récits qu?elle contient sont ceux de certains et pas ceux d?autres. Toujours cette maudite idéologie.
Il ne pourra s?agir éventuellement que d?un faux procès et ce pour plusieurs raisons. Tout d?abord nul n?échappe à son enfance, à moins de vouloir l?étouffer, sous le fallacieux prétexte qu?il pourrait faire du tort à l?adulte que nous sommes, hélas, devenus par la force des choses et de l?âge, comme dirait Jean Paul Sartre, née Simone de Beauvoir.
Une sainte et bénéfique volonté
Malheureux à l?extrême sont, il est vrai, ceux qui sont assez stupides pour rougir du temps béni de leur enfance. Il ne peut y avoir une enfance plus sacrée que les autres, pour des raisons, entre autres, de rang social, de lieu de résidence, de religion, de langue maternelle parlée, d?environnement.
Toute enfance est plus belle que les autres puisqu?elle est, bien sûr, la nôtre. Manque seulement à la majorité d?entre elles une bonne plume pour nous les conter.
Suivons donc et sur le champ le bon exemple de Michèle Malivel plutôt que de la maudire d?avoir si bien réussi ce qui devrait être à la portée de n?importe lequel d?entre nous, à savoir le courage requis pour oser confier d?abord à la feuille vierge et ensuite à l?imprimeur et au public-lecteur toute l?intimité de notre enfance personnelle et unique, en demeurant toujours convaincu que l?exercice irritera peut-être quelques jaloux, mais émouvra jusqu?aux larmes ou jusqu?aux rires les lecteurs et les lectrices de bonne volonté.
Il faut donc voir, chez Michèle Malivel et dans ses souvenirs d?enfance et pas seulement mokassiens, une sainte et bénéfique volonté de partage et de communication, là où les plus mesquins d?entre nous s?abaisseront à trouver un désir de plastronner et de se mettre en avant.
Ce faisant, Michèle Malivel se range à la suite de nos meilleurs conteurs et autres griots du monde magique de l?enfance, que sont le fin et délicat poète Robert Edouard Hart, le généreux et philanthrope Savinien Mérédac, le bucolique Marcel Cabon, les frères tourmentés Masson, la rebelle Marie-Thérèse Humbert, mais aussi Alain Fournier et Marcel Pagnol. Ils ont en commun une qualité plus précieuse encore que la perle trouvée dans une huître d?argent « trou d?eau doucienne » : ils sont incapables de renier le temps béni de leur enfance.
« Les décors nouveaux de la vie »
C?est là que la pensée d?Henri Bordeaux, posée au frontispice de ce Passeport pour Moka reçoit toute sa signification : « On traîne souvent avec soi, comme un tapis tout prêt à être déployé, ses paysages d?enfance et de jeunesse et on les étend sur les décors nouveaux que la vie nous propose. »
L?avant-propos dit bien l?épée de Damoclès suspendue sur nos souvenirs d?enfance patrimoniaux. Nous devons, ici, pour l?illustrer, faire appel aux millions d?efforts fournis, jour après jour, ici et là, pour sauver notre planète, condamnée à un réchauffement climatique suicidaire, pour sauver et préserver les espèces végétales et animales menacées d?extinction, pour préserver de la destruction idéologique nos patrimoines culturels, historiques et architecturaux.
Mais il y a pire que le dangereux réchauffement climatique de notre planète Terre, nous rappelle à juste titre Michèle Malivel : c?est le risque que se perdent à jamais certains de nos souvenirs d?enfance, faute de scribes pour les graver sur le papier d?imprimerie et les sauver de l?oubli éternel et sépulcral.
Edouard et le duc (d?York) nous renvoient aux visites princières ayant jalonné notre histoire coloniale et même post-coloniale : 1870, 1901, 1927, 1973, 1987. La question que ne pose pourtant pas Michèle Malivel est de savoir qui survivra plus sûrement, dans notre mémoire planétaire, pour l?instant peut-être trop occidentalisée, de la légendaire Queen Mary, grande consommatrice de nos badames devant l?Etenel, ou la maternelle Reine-Mère Elizabeth, morte centenaire, autant vénérée que son émule, l?inoubliable Princesse Diana. Nous n?oublierons pas de sitôt, c?est certain, le découragement de l?infortuné propriétaire malgré lui d?Harry de Monmouth.
Plus captivant que les histoires de trésor
La Seconde Guerre mondiale divise les Mauriciens entre gaullistes et pétainistes, mais aussi entre partisans de la loyauté à l?empire britannique, noyautant pourtant l?Inde, et les nationalistes hindous, prêts aux mamours en direction de Berlin et de Tokyo, dans le faux espoir que le prix de cette double trahison pourrait être celui de l?Indépendance anticipée de Mother India.
Puisse le dormeur, non du val, mais de Diego Garcia faire comprendre à tous ce que peut être la douleur de nos frères et s?urs chagossiens, à qui des voleurs et des receleurs d?îles interdisent de se rendre sur la tombe îloise de leurs défunts. Il s?agit d?une période méconnue de notre Histoire alors qu?elle a contraint tant de nos parents à se démarquer et à indiquer clairement le camp qu?ils choisissaient.
Le bal dans une demeure seigneuriale au milieu d?une campagne princière, redit bien les fastes d?une époque quand les multiples préparatifs d?une simple réception pouvaient autant occuper les esprits. Le faisait-elle autant qu?aujourd?hui le mariage d?un enfant d?un juge de notre Cour suprême, ou encore les noces d?une héritière d?une chaîne d?hypermarchés avec le fils de l?ambassadeur d?une grande puissance en devenir en poste à Maurice ?
Le faisait-elle autant qu?un de ces mariages réclamant salle verte géante, avec débarquement de milliers de chaises et d?ampoules électriques, ne pouvant échapper à la curiosité populaire du quartier avoisinant ? À chacun ses souvenirs d?enfance.
Les « grandes dames » de Moka font toujours rêver en dépit de leur âge vénérable et des menaces pesant sur leur tête. Celles-ci se nomment carias, cyclones, incendie, pression foncière. Il suffit de voir par quels tristes morcellements, composés de boîtes de souliers en béton armé, sont remplacées les demeures princières d?antan pour mesurer combien triste sera notre vie quand disparaîtra à jamais la dernière demeure créole du 19e siècle.
Il faut lire « ces demoiselles du couvent de Lorette » ne serait-ce que pour le plaisir de soulever la pieuse image de saint Joseph ou encore pour partager une barre de kit-kat avec ce plaisantin de Père Canning.
Un amour de corsair demande à être étoffé afin de devenir le thème d?un roman truculent et d?un autre chef-d??uvre cinématographique, à l?instar de la Fiancée du pirate. C?est encore plus captivant que les histoires de trésor de Levasseur dit la Buse : nageons dans l?étang. L?histoire finit en tout cas comme dans Mobby Dick, à savoir dans un cercueil à baron.
Michèle Malivel annonce deux romans à paraître : Comme un rêve de Pierre? et La force du temps. Qu?elle sache que nous les attendons avec impatience. En attendant que son Passeport pour Moka soit une invitation à tous ceux qui ne l?ont pas encore fait, d?en prendre connaissance, jusqu?à ce qu?il donne à chacun l?envie de l?émuler.
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