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Questions à…
Oxmo Puccino : «Aujourd’hui le rap n’existe plus. C’est fini !»
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Oxmo Puccino : «Aujourd’hui le rap n’existe plus. C’est fini !»
Figure incontournable de la scène hip-hop francophone, Oxmo Puccino n’a jamais cessé de repousser les frontières du rap. Depuis ses débuts dans les années 1990, l’artiste parisien s’est imposé par une plume singulière où se croisent poésie, récits, jazz et influences multiples. Loin de se limiter aux codes du rap traditionnel, il a construit un univers où les mots occupent une place centrale. Présent aux Francofolies de La Réunion 2026, qui se sont achevées hier, Oxmo Puccino porte un regard lucide sur l’évolution de la musique actuelle. Pour lui, le rap tel qu’on le connaissait appartient désormais à une autre époque.
■ Vous avez commencé votre carrière à chercher de bons mots. Est-ce qu’il y a encore des choses que vous n’arrivez pas à exprimer aujourd’hui après 20 ans de carrière, des sujets compliqués ?
Certainement, certainement. Simplifier les sujets par exemple. Je regardais mes notes l’autre jour et je suis tombé sur des notes d’il y a quatre ou cinq ans sur un morceau que je voulais écrire sur la paternité. Donc, c’est un morceau que j’ai peut-être écrit deux ou trois fois, mais il a fallu attendre l’an dernier pour que je puisse avoir la chance de l’avoir sur mon album. C’est La fête des pères. Il y a des morceaux que j’attends depuis des années parce qu’il faut que ça mûrisse. Il faut trouver les bons mots pour pouvoir communiquer, pas garder pour soi. Donc oui, il faut être patient.
■ Comment savez-vous qu’un morceau est terminé ?
J’écoute mon cœur et je ne réfléchis pas. Et à partir du moment où mon cœur a validé, que je ne me pose plus de questions, que je sais que j’ai dit ce que j’avais à dire, je propose à l’assistance. Dès que l’assistance, de manière générale, établit un consensus autour de la portée du morceau, il passe en finition. Donc, c’est le seul critère. C’est que tout le monde soit d’accord autour de moi, après moi.
■ Quand vous dites justement l’assistance, ce sont les personnes autour de vous. Qui sont-elles ?
Ça peut être un ami, ma manageuse, mon manager, le producteur, les compositeurs, parce que j’ai un rapport sincère avec les gens qui m’entourent. Ça a l’air évident, mais ce n’est pas toujours le cas. Je peux compter sur eux ; je leur fais totalement confiance. Ça ne va jamais rater parce que je suis content de mon dernier projet, je suis content de l’avant-dernier et ainsi de suite. Il ne faut pas trop réfléchir. Parce qu’à partir du moment où on réfléchit trop, on s’embrouille et on se met des bâtons dans les roues. Il faut en rester à l’émotion.
■ Quel est l’artiste que vous kiffez en ce moment ?
Je suis sur les artistes souvent morts en ce moment. J’écoute du Bach aussi. J’écoute les musiques, on va dire, sacrées, qui ont été écrites pour Dieu ou par Dieu. Une musique puissante ne peut pas être datée.
■ Vous êtes à La Réunion pour les Francofolies. Qu’est-ce que cela représente pour vous de venir jouer devant un public avec une histoire culturelle aussi forte ?
Toutes les nations, toutes les cultures ont une histoire forte. Mais celle de La Réunion diffère dans le sens où il y a une espèce de résilience qui fait qu’on arrive en solitaire, en paix. Et ça fait beaucoup de bien. Donc, ce que je dirais, c’est quelque chose que tous les artistes répètent : c’est qu’on vient dans un endroit en paix et que ça fait du bien. Ça change.
■ Est-ce que vous avez une explication, quelque chose qui peut nous faire comprendre ce qui s’est passé au niveau du rap, le rap de lyriciste, qui est un peu mort ? Pourquoi cela a-t-il changé et quand cela a-t-il changé ?
Je ne pourrais pas le dire en quelques minutes. À mon avis, c’est un peu l’évolution de tout courant musical qui commence dans la confidentialité. Ça commence à être reconnu de plus en plus et à atteindre une espèce de valeur industrielle. À partir de là, tout le paradigme change parce que les auteurs de cette culture ne la pratiquent plus pour les mêmes raisons avec le temps. Je dirais que comme beaucoup de courants musicaux, ça commence avec beaucoup d’espoir, beaucoup de fond. Et puis, après, les objectifs changent.
Je dirais que c’est à partir du moment où cette musique est devenue commerciale, donc grand public comme l’ont rêvé beaucoup d’artistes du début, qu’il y a le revers de la médaille qui va avec. On passe d’une musique incarnée, sincère, passionnée à une musique intéressée avec des objectifs et des chiffres à atteindre. Je dirais que c’est naturel parce que nous sommes dans une société totalement capitaliste. Je prends justement comme résistants ceux qui arrivent à garder leur passion intacte malgré tous les courants et les tempêtes.
Et oui, c’était inévitable quelque part. Parce qu’à partir du moment où une matière devient grand public, elle ne nous appartient plus. Et moi, j’ai l’habitude de dire, depuis une dizaine d’années, qu’il n’y a plus de rap. C’est fini le rap, ça n’existe plus. C’est juste qu’on n’arrive plus à nommer la musique qu’on écoute aujourd’hui, qui est juste un métissage de tout ce qui s’est passé ces 40 dernières années. Et donc, on appelle ça encore rap parce que c’est la dernière musique incarnée que nous avons vécue. Voilà. Et ce n’est plus du rap.
■ Est-ce qu’il y a une raison pour laquelle ça perdure quand même aux États-Unis ?
Je pense que tu te trompes justement parce que pour la première fois depuis une vingtaine d’années à peu près, il n’y a plus de single de rap dans le Top 40 du Billboard, du Top 100 du Billboard.
Il n’y a plus de rap dans les 40 premiers et ça fait presque deux décennies, sinon plus, que ce n’est pas arrivé. C’est pour moi un dénominateur commun dans le sens où, depuis quelques années, on se plaint que la création autour du rap tourne en rond. Les sujets, la manière de l’aborder, la manière de le vendre, les artistes eux-mêmes ne sont pas des vendeurs de paix. C’est un peu une suite logique de ce qu’il se passe là-bas.
■ Est-ce que vous pensez qu’il y a une date de péremption pour un rappeur ?
C’est une question un peu obsolète dans le sens où un artiste peut connaître une longévité qui dépasse sa vie et celle de ses héritiers. Donc, je dirais que c’est une question un peu prématurée si on parle en termes d’œuvre artistique. Parce que nombre d’artistes ont été reconnus après leur mort. Je pense que dans ce qu’on appelle les rappeurs d’aujourd’hui, qu’on n’appellera plus comme ça dans quelque temps, on retiendra peut-être les textes, les musiques ou même les effets qu’ils ont eus sur la société en leur temps.
Il faut un certain moment pour que les choses maturent. C’est-à-dire qu’à l’image encore des artistes qui sont morts, il a fallu beaucoup de temps pour reconnaître leur œuvre. Parce que certains étaient en avance, certains étaient visionnaires. Les artistes ne sont pas tous responsables de ce qu’ils proposent. Moi, je reste convaincu, je le répète tout le temps, que nous ne sommes que les antennes qui partagent des messages, qui viennent souvent de nous, qui viennent souvent d’ailleurs.
Donc, le truc d’être un vieux rappeur à 50 ans, personnellement, c’est une question médiatique, sociétale, dans un monde où on a peur de vieillir, où on veut tous rester beaux et jeunes. Mais je pense que la question de la qualité de l’art dépasse les années. C’est-à-dire que si on parle en termes de rap aujourd’hui et qu’on se réfère à tous les artistes actifs, on peut se poser la question. C’est comme le sport. Mais autrement, se souviendra-t-on de beaucoup d’artistes d’aujourd’hui ? Ce que je souhaite aux artistes que j’écoute, les jeunes aujourd’hui, c’est que 30 ans plus tard, quand ils auront 50 ans, on les appellera pour parler de leur musique. Mais la façon de faire de la musique aujourd’hui ne va pas aussi loin. Parce qu’on s’accorde aux chiffres actuels, qui ne s’appuient sur rien.
■ Un monument de la musique réunionnaise, Danyèl Waro, a dit qu’il compte chanter jusqu’à son dernier souffle…
Oui, mais on n’a pas demandé à Aznavour, à Georges Brassens, à Johnny Hallyday, jusqu’à quel âge ils comptaient chanter. Moi, tant que j’ai un public, je me lève. C’est vraiment le plus important. Peu importe comment on appelle notre musique ou comment on l’entend, on la reçoit. Moi, tant que j’ai un public, je suis content.
■ Est-ce que vous vous souvenez du premier album que vous avez écouté ?
Oui, c’est l’album 2 Pacalypse Now de Tupac. Je m’en rappelle parce que je suis allé l’acheter moi-même avec mon argent de poche et que j’avais aimé tous les morceaux, que c’était ma musique. À l’époque, on écoutait les disques en boucle. Donc, je peux dire que c’est un morceau que je connaissais par cœur avant d’apprendre à parler anglais.
■ Est-ce que ça vous arrive encore d’écouter des albums en boucle dans une ère où il y a beaucoup de «playlists» ?
C’est impossible, justement. Parce que pour moi, un bon album, c’est un album où la moitié des morceaux nous plaisent. Un très bon album, c’est deux tiers. C’est un album incroyable. Donc, il y a un tiers qui va pour les autres. Aujourd’hui, on a accès en temps et en heure, en même temps, à tous les meilleurs morceaux d’un album. Forcément, on fait des choix avec le temps qui manque et toutes ces propositions. Je peux me faire des rétrospectives parce qu’il y a des propositions, des playlists. Donc, je peux écouter toute l’œuvre d’un artiste. Mais écouter en boucle, je ne le fais plus. Non. Puis, il y a les besoins aussi de défendre. On a besoin d’écouter certaines musiques selon les périodes de sa vie. Et j’ai la chance d’avoir ce qu’il faut pour répondre à ça.
■ Comment vous est venu ce goût justement d’ouverture et de désir d’apprendre venant d’un quartier, parce que ce n’est pas quelque chose de commun ?
L’éducation. L’éducation et l’environnement, forcément, qui incitent ou pas. La curiosité. La nature, aussi. Je pense que c’est tout ça. Le désir de faire les choses. D’étudier la théorie pour passer à la pratique plus tard. Ce qui a changé les choses, c’est d’essayer d’avancer de manière positive. D’essayer de mettre la lumière où on peut pour avancer sur un chemin qui sera plus plaisant, plus agréable. Et, forcément, ça demande à se renseigner. Se poser des questions, se remettre en question et se renseigner. Si ce n’est pas généralisé aujourd’hui, c’est parce que nous sommes dans une société qui manque de patience. La patience est devenue une denrée rare. Le temps passe de plus en plus vite.
■ Est-ce que vous avez encore un rêve aujourd’hui en tant qu’artiste ?
Je vis mon rêve. Donc, je ne rêve plus. Et je veux juste que ça continue. Je ne veux rien de plus. C’est très, très bien comme ça. Je suis un artiste heureux.
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