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« Le sida est entré dans les collèges »

15 juillet 2007, 00:00

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<B>Pourquoi sommes-nous en train de perdre la bataille du sida ? </B>

À cause du déni. Celui de nos dirigeants, mais pas seulement. Les jeunes, les moins jeunes, les riches, les intelligents ; ils se croient tous immunisés.

<B>Quand avez-vous compris à quel point le sida était un ennemi particulièrement redoutable ? </B>

Quand je travaillais au Centre de solidarité. Les toxicomanes étaient systématiquement dépistés. Il y a trois ou quatre ans, j?ai vu les chiffres grossir. Les séropositifs, au début, c?était un par an, puis un par mois et maintenant, toutes les semaines.

<B>Où en est le projet pilote de « non-partage » des seringues porté par le collectif Urgence Toxida ? </B>

Environ 15 000 seringues neuves ont été distribuées en huit mois, et quasiment autant de seringues souillées ont été récupérées. D?abord, chapeau aux volontaires qui ont pris des risques. Leur audace a payé, le gouvernement a fini par s?intéresser au projet.

Mais de l?argent et une structure font toujours défaut. Ce n?est ni à PILS, ni aux autres ONG du collectif d?assumer la partie administrative. Chacun continuera à donner un coup de main, mais le projet devra vivre de façon autonome. Concrètement, nous avons besoin d?un directeur de projet, d?un comptable et d?une personne sur le terrain.

<B>Pourquoi ce programme est-il capital en matière de « réduction des risques » ? </B>

Le VIH/sida se propage à un rythme effrayant chez les toxicomanes. Les usagers d?héroïne injectable constituent à eux seuls 85 % des nouveaux malades à Maurice. Voilà le triste record dont nous gratifie le dernier rapport Onusida.

On ne va pas dans le mur ; on est dans le mur. Seulement, on ne le voit pas, le VIH/sida reste sans visage. Des femmes refusent d?aller se faire soigner de peur qu?on découvre leur maladie. Elles savent qu?elles vont mourir de l?absence de soins, mais la mort physique les effraie moins que la mort sociale. Nous, on voit des gens décéder toutes les semaines, mais les familles, elles, cachent leurs morts.

<B>Et que vous disent-elles ? </B>

La réaction la plus courante est le rejet. « Ah, ce n?est pas trop grave, c?était un toxicomane, qui plus est malade du sida? » En somme, il débarrasse le plancher, et ce n?est pas plus mal ainsi. Vous voulez blâmer ce comportement ? Mais vous n?avez pas de c?ur ! Car la personne en face de vous, en même temps, est chagrine de voir un proche partir et le moment est mal choisi pour lui tomber dessus.

Au final, le résultat est désastreux. Ce silence entretient l?ignorance, les préjugés, la discrimination, autrement dit, nos pires ennemis. Lorsqu?il s?agit du VIH/sida, le silence équivaut à la mort. Il faut que l?on sache que le sida est entré dans les collèges et que des élèves de 14, 15, 16 ans sont contaminés.

<B>Les établissements touchés ont-ils été identifiés ? </B>

Oui, et les grandes écoles sont aussi concernées. Des cas de séropositivité viennent d?être dépistés dans deux star schools. Le problème, c?est qu?il s?agit d?une même bande de copains, et tout le groupe est probablement infecté. On sera bientôt fixé car une première série de tests a été faite. Mais après, comment retracer les autres porteurs potentiels du virus ? C?est la deuxième difficulté.

Il faudrait dénoncer, un par un, les copains et les copines avec qui il y a eu échange de seringues ou rapport sexuel. On sait que les premières infections sont dues à la drogue. Or, ces jeunes ont eu aussi des relations sexuelles. Là encore, l?ignorance fait des dégâts. Les jeunes filles pratiquent la sodomie pour pouvoir rester vierges. Entre mon petit copain qui m?aime mais qui va me quitter si je refuse des rapports sexuels et mes parents qui vont me jeter si je perds ma virginité avant le mariage, comment trancher ? Pas simple, j?ai besoin d?être aimée et j?ai besoin de mes parents. Eh bien la sodomie est un compromis. Sauf que cette pratique est à haut risque et qu?il faut se protéger. Parents, réveillez-vous !

<B>Pourquoi la mobilisation est-elle si faible ? </B>

Vous trouvez ça populaire, vous, les toxicomanes et les sidéens ? Sincèrement, qui a envie de s?en approcher ? Ça ne rapporte pas de votes, pas d?argent non plus ? sauf aux dealers évidemment. Les bonnes âmes, elles, veulent bien s?en occuper. Mais pour un certain temps seulement, et je les comprends car cela n?a rien de gratifiant.

Non seulement vous gagnez mal votre vie, mais en plus c?est un travail de longue haleine. Sortir un toxicomane de l?enfer prend des années. On avance à pas de fourmi, un petit progrès, puis un autre. Seuls quelques « fous » résistent, les docteurs et nous, les membres d?ONG.

C?est dur d?aller voir quelqu?un mourir en prison. C?est dur d?enchaîner les enterrements. C?est dur de voir les parents qui refusent que le corps revienne chez eux, parce que c?était le VIH, parce que c?était un toxicomane. Cette douleur est en nous, mais il faut tenir.

<B>Pourquoi n?exige-t-on pas plus de nos dirigeants. Après tout, leur principale responsabilité ne consiste-t-elle pas à garantir la sécurité et le bien-être des Mauriciens ? </B>

Exiger? Comment fait-on ? Si vous avez une solution, je la prends. Non, tout est négociation. À la décharge du gouvernement, le VIH/sida n?est pas le seul fléau du pays et quelques-uns de nos dirigeants sont même lucides sur l?ampleur de la crise. N?empêche que la réponse n?est pas à la hauteur.

À très court terme, nous aurons un problème économique. C?est déjà le cas en Afrique du Sud et au Botswana, où l?espérance de vie a chuté à 28 ans. On veut en arriver là ? Parfait, on est sur la bonne voie. Les faits sont là : le VIH/sida affecte déjà notre marché du travail.

Prenez les métiers de la construction, le lien entre la pénurie de main-d??uvre et le VIH/sida est désormais établi. Environ 8 000 toxicomanes travaillent dans ce secteur, ceci explique cela. Les prochains secteurs touchés seront le textile et le tourisme. Les autorités sont au courant, mais ne savent pas comment s?y prendre.

Pour le chikungunya, elles savaient, et le problème a été pris à bras le corps.

Si on s?était contenté de démoustiquer Port-Louis, le virus s?en serait donné à c?ur joie partout ailleurs. C?est exactement ce qui se passe avec le VIH/sida et la drogue : on démoustique seulement Port-Louis.

<B>Quel est le maillon faible de la lutte ? </B>

Il y en a deux. D?abord, le secteur privé. Ailleurs, il s?implique. À Maurice, il donne un peu d?argent, mais ne se casse pas trop la tête. Le VIH/sida n?est pas encore son problème.

Je me répète, mais souvenez-vous du chikungunya et vous verrez que le secteur privé peut beaucoup quand il veut. Par ailleurs, les habitants des campagnes sont l?autre maillon faible. Ils se croient immunisés et ne se font jamais dépister.

<B>Que peuvent faire les gens pour se rendre utiles dans la lutte contre ce fléau? </B>

Je voudrais leur dire que le sida est leur problème, c?est le problème de chacun.

Propos recueillis <B>par Fabrice ACQUILINA</B>

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