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Barons politiques et barons sucriers

8 avril 2007, 00:00

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Un nouveau conflit, inutile et évitable, menace de ralentir davantage le rythme déjà lent de la réforme économique. Le désaccord entre l?industrie sucrière et le gouvernement, publiquement exprimé cette semaine, n?est qu?une illustration de la profonde méfiance et de l?antagonisme qui caractérisent leurs rapports depuis l?arrivée au pouvoir de la nouvelle équipe. Il ne servira à rien de continuer à se voiler la face et de refuser de dire les faits comme ils sont : leurs relations sont excessivement tendues d?abord pour des raisons politiques.

L?Alliance sociale de Navin Ramgoolam est persuadée que les dirigeants de l?industrie sucrière s?étaient rangés dans le camp de ses adversaires politiques aux dernières élections générales et qu?ils restent foncièrement hostiles à son gouvernement. Rancunier et suspicieux, le Premier ministre tient à distance les patrons du sucre même s?il sait qu?il va falloir que son gouvernement négocie avec ces partenaires mal-aimés mais incontournables, une issue à la présente crise sucrière qui engage l?avenir de tout le pays.

Il faut donc commencer par examiner la question politique. Comme aucun autre secteur économique, l?industrie sucrière a tissé avec les dirigeants politiques des liens étroits et nécessaires. Même au plus fort des combats politiques des années soixante, quand ils se croyaient menacés de nationalisation par le « bolcheviste » Seewoosagur Ramgoolam, des dirigeants de l?industrie avaient réussi à garder des entrées à l?hôtel du gouvernement. Ils ne cachaient pourtant pas leurs préférences politiques pour les adversaires de l?ancien leader du Parti travailliste, le PMSD ultralibéral de Gaëtan Duval.

Quand le MMM du « communiste » Paul Bérenger est arrivé sur la scène au début des années soixante-dix, les propriétaires sucriers ont eu encore plus peur, toujours de la même menace d?expropriation. Pendant longtemps et aujourd?hui encore, il est vrai, les partis socialisants de Maurice ont construit leur identité et gonflé leur popularité en étant hostiles à ces « 14 familles » exécrées qui « contrôlent » les secteurs dominants de l?économie. Mais dans le même temps, les gouvernements successifs ont établi avec les grands propriétaires sucriers une relation complexe et quelque peu incestueuse, faite de concessions mutuelles et de cadeaux réciproques, négociés souvent dans l?opacité des officines ministérielles et quelquefois sur les propriétés de chasse.

Cette complicité donnant-donnant est sans doute une des causes de la perte de compétitivité de l?industrie mauricienne. Elle a souvent été poussée, sous l?effet d?une démagogie clientéliste inspirée par les pouvoirs publics, à des générosités salariales aberrantes à l?égard de toutes les catégories d?employés confondues, pas seulement les membres de l?état-major. Le prix subventionné de l?Union européenne a financé des incongruités économiques tels ces ouvriers à qui l?on paie douze mois de salaires pour cinq mois de travail ou politiques d?un autre siècle, ces privilèges scandaleux accordés aux hauts dirigeants. Parfois aussi, les largesses ont été imposées par les lois du travail et les proclamations du « National Remuneration Board », mais qui n?ont pas toujours été contestées parce que l?industrie savait pouvoir négocier auprès des dirigeants gouvernementaux des contreparties. Et c?est ainsi qu?elle a végété malgré le coût de production élevé des usines trop petites ($18 la livre de sucre comparés aux $10 des producteurs performants), attribuable pour l?essentiel au coût du travail, qui représente 50 % du coût de production de la canne et un tiers de celui de l?usinage. Sans compter ces divers bénéfices aux travailleurs agricoles et aux ouvriers d?usine chouchoutés par tous les gouvernements, qui grossissent les charges salariales. La fête est maintenant finie.

Le plan de réforme de la politique sucrière de l?Union européenne, qui prône une réduction substantielle du prix jusqu?ici garanti et nettement supérieur au prix mondial, provoque une crise sans précédent. D?ici 2015, le pays aura perdu Rs 33 milliards. L?industrie surendettée ne peut pas, sans un soutien du gouvernement et les mesures d?accompagnement de l?Union européenne, absorber ce choc. Les dirigeants de tous les bords politiques le savent mais ils ont du mal à gérer leurs relations avec ces fameux « barons sucriers ». Ils en ont fait des épouvantails lorsqu?ils étaient dans l?opposition, mais au pouvoir, il convient de négocier.

Je vois bien l?embarras de Navin Ramgoolam, qui a mené dans l?opposition une charge sévère contre les ministres Paul Bérenger et Pravind Jugnauth, accusés d?avoir accordé des faveurs trop généreuses aux propriétaires sucriers engagés dans la réforme et la modernisation indispensable de leur entreprise. C?est pour se donner bonne figure et justifier son éventuel soutien que le gouvernement de Navin Ramgoolam se croit obligé maintenant de paraître aussi exigeant et intraitable vis-à-vis des propriétaires. Au point de compromettre une réforme dont les grands axes ont déjà été agréés par les partenaires depuis un an sans que rien ne se passe. Un atermoiement irresponsable qui retarde les investissements prévus.

Cette posture précisée, je ne considère pas, pour ma part, intolérable ou totalement injustifiée la demande du gouvernement d?une contrepartie, une forme de « trade-off » aux propriétaires en compensation des diverses contributions de l?État aux coûts sociaux de la réforme industrielle. Que le gouvernement, pauvre en propriété foncière, cherche en l?occurrence à enrichir son patrimoine dans l?intérêt public me semble compréhensible. Ce qui ne l?est pas, c?est la méthode qui s?apparente à une tentative de chantage. Je suis même persuadé que le gouvernement de Navin Ramgoolam serait capable d?obtenir des propriétaires, dans le dialogue et la concertation, une offre plus importante que celle qu?il tente d?obtenir par la contrainte. Mais les propriétaires de leur côté ne sont pas en mesure de durcir la ligne et d?imposer des conditions préalables à la négociation. L?enjeu est capital, il faut désamorcer le conflit.

Quel que soit le reproche que l?on puisse adresser à certains « barons sucriers » ? leur inculture sociale, leur archaïsme culturel, leur esprit étriqué ? il demeure que les recettes sucrières qu?ils ont générées pendant des décennies, contre vents et marées, ont puissamment contribué au développement national. Autour d?eux, bénéficiaires incontestables de l?expertise de l?industrie mais aussi de leurs propres efforts, 35 000 planteurs dont 25 000 petits producteurs ont prospéré et conquis une mobilité sociale qui est la principale réussite de ce pays.

Au moment où leur survie est menacée, où ils s?apprêtent à prendre de nouveaux risques financiers pour sauvegarder un secteur économique voué au déclin, j?aurais pensé que ces barons inquiets auraient mérité au moins d?être reçus au « Prime Minister?s Office ». Comme les taxis « malérés » !

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