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Souffrance ?
Échangeant un jour quelques propos avec un médecin de ses amis, Jean Rostand lui fit ce constat terrible :
« Si l?on pouvait tirer parti de la souffrance humaine, on n?aurait besoin d?aucune autre source d?énergie? »
Comment mieux résumer qu?en notre monde à peu près tout est souffrance ?? Et quand ce n?est pas souffrance déclarée, c?est un envers du monde dont Schopenhauer a tracé le décor : « La vie oscille comme un pendule, de gauche à droite, de la souffrance à l?ennui. » (D?où, pour l?homme d?aujourd?hui, la grande ressource de la télévision?) Heureusement, Arthur avait de l?humour, c?est ce qui sauve le philosophe du désespoir. Il écrit : « La vie de chacun de nous dans son ensemble est une véritable tragédie ; en détail, elle prend la tournure d?une comédie. » Ces deux aspects ont nourri une grande partie du théâtre.
Lorsqu?on parle de souffrance, il convient de distinguer le moral du physique. La souffrance physique, sous toutes ses formes, dont la chronique quotidienne nous est donnée par nos divers moyens d?information, est tout à fait incalculable. Lorsque l?Histoire de nos sociétés se met à dresser des bilans, pourtant partiels, et provisoires : sur les tueries et les misères de tous ordres, c?est tout à fait hallucinant, insupportable. Chacun de nous en a vu ou lu des reportages. En réalité, nous n?avons pas conscience, dans le cours d?une existence au jour le jour, de la somme épouvantable de souffrances que représente une journée qui passe. À quoi bon en reprendre l?énumération, puisque chaque heure et notre temps nous en informe? Alors que, d?un côté, la médecine et la charité, le secours fraternel s?ingénient à préserver et à sauver des vies, de l?autre la colossale puissance du meurtre, de mille manières, détruit, mutile, tue, avec de plus en plus d?efficacité. Et avec des alibis scandaleux où l?on ne craint même pas d?y mêler Dieu !? Ces deux forces antagonistes ? la lutte titanesque du Bien et du Mal ? ne représentent-elles pas la plus déplorable absurdité de nos sociétés, pourtant si fières de leur « progrès » ??
André Malraux, (qui, à travers son univers romanesque, prévoyait justement ce que serait notre monde de barbarie) disait : « Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie. » Notre époque ne fait que confirmer ce total mépris de la vie d?un être humain. L?homme, créature agressive, a toujours tué, fait la guerre à son semblable. Ce qui a changé, c?est l?échelle des sévices, les ressources fantastiques, les moyens illimités dont dispose aujourd?hui la volonté de détruire. Comment a-t-on pu laisser faire et en arriver là ??
Et pour compléter ce bilan stratégique international, le fait divers quotidien rejoint, à notre niveau, l?horreur des vastes tueries. Comment peut-on en arriver à étrangler, torturer un enfant ? Les viols, les crimes où s?illustrent des bourreaux et des victimes de plus en plus jeunes, ont de quoi rendre inquiet sur l?avenir de notre espèce, saisie d?un délire dévoyé dont on ne voit guère l?issue. Il ne s?agit même plus de « déclin », mais de chute libre accélérée? Comment cela est-il possible ? Pourtant cela Est. Exécuter dans un attentat des centaines de passagers anonymes d?un avion. Pourtant, cela est.
La souffrance des hommes est partout ; fortuite ou organisée par eux-mêmes, les causes changent de nom au gré de l?actualité médiatique et selon son ampleur et son degré de nocivité. Souffrance collective qui n?en finit pas d?ensanglanter l?Histoire : génocides, camps d?extermination, guerres « totales », exécutions sommaires, guerres religieuses ou raciales? Menace constante de catastrophes : épidémies, séismes, raz de marée, inondations, cyclones etc.
C?est aussi la souffrance solitaire de ceux qu?assiège la maladie, l?abandon, le malheur, la faim, les victimes d?idéologies néfastes qui font de l?humain matière à chantage? Le corps n?est pas seul à souffrir. « La profonde douleur rend noble », écrit Nietzsche. Pas toujours. Elle peut semer au c?ur de l?éprouvé une détestation de ses semblables, un déséquilibre qui confine à la folie. On cite de multiples cas d?anciens combattants ? du Vietnam notamment, devenus des espèces de « zombis » déconnectés de la vie normale, proies de cauchemars et d?hallucinations, obsédés par les horreurs et les atrocités vécues durant des mois. La résistance mentale a ses limites?
Pourtant l?homme « continue ». Il marche, il fait des enfants, il espère? C?est, par exemple, la leçon d?un Soljenitsyne.
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