Publicité
Veena raconte sa vie de strip-teaseuse
Par
Partager cet article
Veena raconte sa vie de strip-teaseuse
Les applaudissements et les sifflets retentissent dans la salle obscure et viennent mettre un terme à une soirée épuisante. Au fond, trois frêles silhouettes disparaissent derrière une porte dissimulée derrière un rideau noir. Une voix, amplifiée par un micro, indique à l?assistance que l?établissement va fermer ses portes dans quelques instants.
Têtes baissées, la trentaine de personnes présente se dirige vers la sortie, sous le regard indifférent des videurs. Nous sommes dans un de ces « clubs privés » qui offrent à leurs clients des spectacles « exotiques » ou « de charme ».
Il s?agit en fait de boîte de strip-tease ayant pignon sur rue.
Nous avons rencontré une de ces danseuses « de charme ». Nous l?appellerons Veena. Ce n?est qu?après avoir fait preuve de persuasion qu?elle consent à nous dévoiler son histoire. Voilà un peu plus de trois ans maintenant qu?elle côtoie et travaille dans le milieu de la nuit. Trois ans qu?elle s?effeuille, trois nuits par semaine, sur scène pour le plus grand plaisir d?une assistance exclusivement masculine triée sur le volet.
Âgée de 27 ans, elle a travaillé dans presque tous les clubs privés et autres boîtes de nuit spécialisés dans le strip-tease, avant de poser ses valises dans un club huppé très connu pour ses danseuses.
Mais depuis l?arrestation, la semaine dernière, de trois strip-teaseuses qui opéraient au Ritz, un club privé situé à Baie-du-Tombeau (voir hors-texte), Veena confie craindre d?éventuelles descentes de police dans l?établissement dans lequel elle travaille. « Mon entourage ne sait pas que je me déshabille en dansant pour gagner ma vie. Mes proches savent que je travaille dans un club, mais ils croient que je chante et j?ai peur qu?ils apprennent véritablement ce que je fais si jamais je suis arrêtée », laisse-t-elle entendre.
Bien qu?elle se défende de ne rien faire de mal, Veena dit pouvoir comprendre les réactions mitigées que peuvent avoir de nombreux Mauriciens devant son activité. Et de préciser : « Contrairement à ce que beaucoup de monde croit, le strip-tease ici (à Maurice) ne se passe pas comme on peut le voir à la télévision. Les clients n?ont pas le droit de toucher les filles, même pas pour leur remettre de l?argent. On danse et ensuite, on rentre dans les coulisses en attendant de recommencer un peu plus tard. Il n?y a aucune interaction entre les filles et les clients. » Mais devant notre scepticisme, elle se reprend et affirme qu?il n?y a de toute façon aucun moyen de savoir ce qui se passe en dehors de l?établissement.
Moins par souci de nous expliquer son métier que pour montrer qu?elle n?a rien à se reprocher, la jeune femme accepte de nous introduire dans ce milieu dans lequel elle évolue depuis des années et de revenir sur ses débuts. « C?est une amie à moi, qui était déjà strip-teaseuse, qui m?a introduite dans ce milieu. À l?époque, je travaillais comme serveuse et cherchais un moyen de me faire un peu d?argent. Elle m?a dit que j?étais plutôt jolie et que ça payait bien », explique la jeune femme, les yeux cernés par la fatigue. Elle a terminé son « service » aux alentours de trois heures du matin et n?a dormi que quatre heures.
<I>« Mon entourage ne sait pas que je me déshabille en dansant pour gagner ma vie. Mes proches savent que je travaille dans un club,mais ils croient que je chante. J?ai peur qu?ils apprennent véritablement ce que je fais si jamais je suis arrêtée. »</I>
Elle ne garde pas un très bon souvenir de ses premiers pas sur les scènes de strip-tease. « Je n?étais pas très à l?aise sur scène avec tous ces gens qui me dévisageaient. J?avais tellement le trac parfois qu?il m?arrivait de ne pas vouloir monter sur scène », se rappelle-t-elle. Mais les choses s?améliorent rapidement. Accompagnée d?une amie, Veena se met à prendre des cours de danse pour apprendre à mieux se mouvoir sur la piste.
Six mois plus tard, elle abandonne son emploi comme serveuse pour se consacrer entièrement à la « danse exotique ». « Comme je me débrouillais de mieux en mieux, le gérant de la discothèque m?a fait danser plus souvent et je me suis mise à gagner plus d?argent », dit-elle, en précisant qu?elle ne regrette pas son choix.
Les « meilleures danseuses », indique-t-elle, peuvent espérer gagner entre Rs 19 000 et Rs 25 000 par mois, dépendant du nombre de « représentations » qu?elles donnent. Rien d?étonnant donc que Veena arpente les scènes de danse la nuit et se repose le jour.
Pour ce qui est de l?avenir, Veena dit espérer pouvoir danser encore quelques années et songe même à trouver de l?emploi dans un club de l?île de la Réunion, où « faire du strip-tease ne choque plus personne ». Elle déplore l?« hypocrisie » de la société dans son ensemble et des autorités gouvernementales en particulier. « Quand ce sont les Chippendales ou des étrangères qui viennent faire du strip-tease, tout le monde applaudit. Mais quand ce sont des Mauriciennes qui le font, on crie au scandale. Bizin aret pran dimun pu imbecil », clame-t-elle.
Une opinion que partagent non seulement les strip-teaseuses, mais également un grand nombre de défenseurs de la sacro-sainte liberté individuelle.
« Quand ce sont les Chippendales ou des étrangères qui viennent faire du strip-tease, tout le monde applaudit. Mais quand ce sont des Mauriciennes qui le font, on crie au scandale. Bizin aret pran dimun pu imbecil »
Convaincue que son activité n?a rien de répréhensible, Veena confie ne pas comprendre cette chasse aux sorcières dont font l?objet les strip-teaseuses et les gérants de clubs privés et autres boîtes de nuit. « Il faudrait cesser de nous accuser de tout et de n?importe quoi. Si certains établissements obligent leurs danseuses à se prostituer, il faut certes agir, mais le strip-tease en lui-même n?a rien de mal », assure Veena, qui dit avoir côtoyé des jeunes femmes qui ont connu cette descente aux enfers. « Dans le milieu, on sait très vite dans quelle boîte il vaut mieux ne pas travailler si on ne veut pas mal finir. Tout ce que je peux dire, c?est que j?ai eu énormément de chance », confie Veena.
Comme elle, une vingtaine de jeunes femmes s?effeuilleraient ainsi plusieurs nuits par semaine pour gagner leur vie. Ces « spectacles », comme elles l?appellent, se dérouleraient derrière les portes de clubs privés, où les adhérents s?acquitteraient d?une cotisation mensuelle « importante », ou encore dans des boîtes de nuit sinistres. Certaines, moins chanceuses, finiraient par tomber sous le joug de gérants sans scrupules qui les pousseraient vers la prostitution, histoire de s?en mettre plein les poches. Mais Veena, elle, jure n?avoir jamais eu affaire à ces gérants.
<B>Ce que dit la loi</B>
Il existe dans la loi un certain flou en ce qui concerne la légalité ou non du strip-tease puisque mention n?est faite nulle part de cette activité dans la législation. Cependant, se dévêtir en public, même dans un club dit « privé », peut être considéré comme étant immoral et constitue donc un outrage. Les trois jeunes femmes qui dansaient au Ritz ont été présentées en cour sous une accusation provisoire de « gross indecent act in public », soit d?outrage public à la pudeur sous le Code pénal. Il revient au tribunal chargé de l?affaire de statuer sur l?immoralité ou non du strip-tease.
<B>Les accusés</B>
Dans la nuit du 13 février dernier, trois policiers en civil investissent le Ritz, un club privé situé à Baie-du-Tombeau. Ces derniers, qui avaient pour tâche de saisir de CD pirates, se retrouvent nez à nez avec trois strip-teaseuses qui se déhanchent sur scène. Ils demandent immédiatement du renfort sur place et procèdent à l?arrestation de trois danseuses, Marie Pamela Lamvohee (31 ans), Marie-Lourde Arielle Raboude (26 ans), et Marie Dorothee Rousseau (18 ans), du D.J., Tarachand Leckraz, et du propriétaire de l?établissement, Brizlall Codaychurn, âgé de 61 ans.
Quelque 200 CD piratés ont été saisis lors de la perquisition effectuée le soir même. Les policiers découvriront, lors de cet exercice, six chambres qui étaient destinées, selon eux, aux clients désireux de s?offrir un « strip-tease intime ». Ce que conteste le propriétaire des lieux qui n?a pas été capable de donner des « explications satisfaisantes » sur l?utilisation de ces chambres.
Arrêtés et emmenés dans les bureaux de la brigade anti-drogue pour interrogatoire, les suspects sont relâchés le lendemain matin sur parole. Traduites au tribunal de Pamplemousses le lundi suivant, les strip-teaseuses répondent d?une accusation provisoire de « gross indecent act » alors que le D.J. et le gérant du club sont accusés de « breach of copyrignt act ». Brizlall Codaychurn explique, pour sa part, que son club n?est nullement un bordel et nie payer les danseuses pour qu?elles se déshabillent sur scène.
Une version qui laisse les enquêteurs proches du dossier sceptiques.
CONTRE
<B>Indranee Seebun, ministre des Droitsde la Femme
« Il n?est pas question que ces activités soient autorisées » </B>
<B>Les récentes arrestations de « strip-teaseuses », qui opéraient dans un club privé à Baie-du-Tombeau, viennent remettre sur le devant de la scène l?existence de cette activité à Maurice. Quelle est votre position sur cette question ? </B>
Je condamne sans aucune réserve ces pratiques qui se déroulent à l?intérieur de clubs dits privés. Nous pouvons nous demander, devant de telles activités, où vont nos valeurs. Il nous faut combattre ce « business » où la femme n?est considérée que comme un objet et est soumise aux désirs de l?assistance essentiellement composée d?hommes.
C?est un problème de société qui a pris de l?ampleur ces dernières années, compte tenu du nombre de clubs privés engagés dans ce domaine.
<B>Vous parlez de « combattre » cette activité. Comment allez-vous vous y prendre ? </B>
Nous ne pouvons contrôler le comportement des individus. En revanche, l?État a tout à fait le pouvoir de contrôler les activités qui se passent à l?intérieur de ces clubs privés et si besoin est, de retirer aux établissements soupçonnés d?abriter des activités répréhensibles leurs permis d?opération. Brandir une telle sanction sur ces établissements devrait être suffisant pour les dissuader d?opérer dans des domaines moralement répréhensibles. Encore faut-il que ces contrôles soient exercés avec la plus grande rigueur.
<B>On parle souvent de l?hypocrisie qui entoure ce secteur à Maurice. Qu?en pensez-vous ? </B>
Il existe, certes, une certaine hypocrisie sur ce sujet et cela doit cesser si nous voulons avancer dans la bonne direction. Pour moi, il n?est pas question de faire preuve d?hypocrisie. Je l?ai dit et je le redis, il n?est pas question que de telles activités soient autorisées ou même tolérées à Maurice. Il ne fait aucun doute qu?en tant que ministre des Droits de la femme, je veille à ce qu?aucun enfant ne soit mêlé de près ou de loin à ces pratiques douteuses.
POUR
<B>Assad peeroo, avocat
« Il n?y a rien d?immoral à regarder des strip-teaseuses se déhancher scène » </B>
<B>Il existe un flou juridique concernant la légalité ou non du strip-tease. Qu?en est-il réellement ? </B>
Les strip-teases ont généralement lieu dans des endroits clos et ne constituent donc pas des outrages publics. Il y a sur cette question deux écoles de pensée. Si des individus choisissent de se rassembler dans un lieu privé pour regarder des danseuses se déhancher sur scène, c?est leur choix et je n?y vois personnellement rien de mal. Il s?agit là de la liberté individuelle et de lafreedom of association, qui est inscrite dans la constitution du pays. Cela dit, une cour de justice peut tout à fait juger cet acte indécent et immoral.
<B>Ne faudrait-il pas une législation adaptée à ce genre de pratique ? </B>
En effet, ce qui manque à Maurice, c?est un encadrement légal comme il en existe en Angleterre et dans de nombreux pays d?Europe où cette activité est réglementée et est tout à fait légale. Il faudrait, dans ce cas, que des contrôles réguliers soient effectués afin de s?assurer que ces clubs ne dérivent pas vers la prostitution.
C?est à l?État de définir un cadre adéquat dans lequel pourraient opérer ces établissements. Le strip-tease est une activité de divertissement comme une autre à laquelle assiste un groupe de personnes parfaitement consentantes et au courant des règles établies. Je ne vois donc aucune raison pour laquelle on leur interdirait de le faire.
<B>Si l?on vous comprend bien, le tabou qui existe encore autour du strip-tease n?a plus lieu d?être ? </B>
Absolument. De toute façon, le strip-tease n?est imposé à personne, du moment qu?il est pratiqué à l?intérieur d?un établissement privé. Il regroupe des adultes, qui acceptent de se rassembler dans un lieu pour assister à un spectacle. Il n?y a rien d?immoral à regarder des strip-teaseuses se déhancher sur scène. Il faut regarder le problème en face et trouver des solutions en déclenchant un débat public.
Je pense d?ailleurs que ce serait très intéressant de connaître l?opinion des citoyens et des autorités dans leur ensemble.
Publicité
Publicité
Les plus récents