Publicité

Police : Un ménage à trois

1 octobre 2006, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

«Que le salut du peuple soit la loi suprême » : la devise de la police mauricienne est on ne peut plus motivante. Toutefois certains événements récents mettent au jour un mal-être qui semble ronger l?institution depuis plusieurs années déjà, compromettant son bon fonctionnement, et par la même occasion, son salut vis-à-vis de la population. Un vent de démotivation souffle sur les Casernes centrales.

À l?image de la discrétion flagrante du commissaire de police face à la sur-médiatisation du SP Raddhoa, constamment « reboosté » par les déclarations du Premier ministre, la police passe par une phase de crise d?identité. Aux conditions de travail difficiles, risques du métier et autres revendications syndicales, s?ajoute aujourd?hui le manque de leadership. Et partant une cascade d?autres malaises?

Aujourd?hui, le leitmotiv de la force policière semble être la peur, l?incertitude et une certaine impuissance devant la tournure des événements au quotidien. Aux Casernes centrales, on impute cette démotivation en grande partie au manque d?aiguillage de ceux censés épauler les responsabilités, à l?image du ménage à trois qu?est le jeu de pouvoir Ramgoolam-Raddhoa-Gopalsingh.

« Autrefois, nous avions des officiers avec de l?expérience, vers qui les jeunes se tournaient. Aujourd?hui, environ quatre à cinq hauts gradés partent à la retraite chaque semaine, en emportant toutes leurs connaissances acquises au cours de toutes ces années.

Ceux qui les remplacent manquent cruellement en termes de compétences et ne peuvent diri-ger », explique un officier, traduisant la frustration qui ronge les Casernes centrales.

« On ne peut pas dire que ces nouveaux manquent de compétences, mais c?est surtout la connaissance du terrain. Les cadet officers ont des difficultés à diriger une équipe. » Ces cadet officiers concernent une partie des officiers de police détenant des qualifications de fin de cycle secondaire ou tertiaire, les propulsant automatiquement au-dessus de plusieurs rangs dans la hiérarchie. Malgré ces diplômes, on leur impute un manque d?expérience et de connaissance des aspects pratiques de la profession.

« Le commissaire ne connaît pas ses hommes ! Nous avons un taux de suicide alarmant dans la force policière. A-t-il eu le réflexe de se pencher sur ce problème ? A-t-il eu idée d?organiser ne serait-ce qu?un séminaire pour savoir ce qui ne va pas ? », s?insurge un autre officier qui compte plus de 25 ans de service. « Le commissaire de police est complètement coupé de la réalité de ses hommes. »

Ton repris par un ancien chef de division, aujourd?hui à la retraite, qui explique les problèmes de la force policière par « la dégradation de la discipline et de l?ingérence de la politique dans la gestion » de l?institution chargée du maintien de l?ordre. « De toute façon, nommez-moi un secteur aujourd?hui où l?ingérence des politiques n?est pas évidente », conclut-il, relativisant la teneur de ses propos.

Dès son accession au pouvoir, Navin Ramgoolam fait part de son mécontentement au commissaire de police. Il lui reproche sa proximité « active » avec l?ancien régime. Le Premier ministre boycotte ainsi la parade des recrues de la police. Une absence qui ne passe pas inaperçue ainsi que le message que veut faire passer Navin Ramgoolam. Certains parlent même d?une « humiliation » faite à Ramanooj Gopalsingh.

Une ambiance tendue

Contesté et isolé, celui-ci s?efface un peu plus devant la « carte blanche » offerte au nouveau chef de la MCIT, Prem Raddhoa « recyclé » du garage de la SMF. Des rumeurs persistantes veulent que le CP démissionne. Pour faire taire les critiques, il sort de l?ombre et accepte de se confier à la presse : « On ne me fait pas partir comme un vulgaire voyou. Je n?ai rien à me reprocher. » Des propos qui traduisent alors fort bien l?ambiance tendue qui règne entre les deux institutions clés de l?Etat. L?homme fort de la police, dont les pouvoirs sont définis par la Constitution, s?est vu fragiliser.

Alors que les relations entre Raddhoa et Gopalsingh se sont sensiblement améliorées au fil des mois, une profonde animosité oppose toujours ce dernier au Premier ministre. D?aucuns laissent entendre que cette situation est à l?origine du malaise qui existe au sein de la force policière, alors que d?autres affirment que le commissaire a l?obligation de servir le gouvernement du jour, indépendamment du relationnel. Les officiers de police confient cependant que les relations tendues entre les deux hommes ajoutent au malaise profond qui agite les forces de l?ordre depuis plus d?un an.

Profitant de l?impopularité de son commissaire auprès du Premier ministre, Prem Raddhoa a su s?attirer l?oreille attentive de Navin Ramgoolam. Ce dernier lui a réaffirmé une énième fois son soutien, prenant le temps de défendre ses méthodes, alors qu?il se trouve à l?étranger, dirigeant la délégation mauricienne à des discussions lors de sommets des Nations unies à New-York.

Le moral est au plus bas

Une déclaration qui ajoute un peu plus à la frustration du commissaire de police et à la confusion générale. Accessible, Raddhoa n?hésite pas à accorder des entretiens (voir hors-texte) sans demander l?autorisation de sa hiérarchie et ce, contrairement aux autres officiers de police. Alors que le commissaire de police répond rarement, pour ne pas dire jamais, aux sollicitations de la presse.

Mais l?attitude du SP Raddhoa est loin de faire l?unanimité au sein de la police. À l?instar de cet ancien chef de division qui affirme que « Raddhoa est un bon enquêteur, mais il manque d?expérience et d?élégance dans sa façon de se comporter. He who learns to obey will command one day, et Raddhoa ne sait pas obéir aux ordres. Il ne pourra pas opérer éternellement sous la protection de certains, il causera sa propre perte ».

Si les officiers de police sont regroupés au sein de la Fédération, celle-ci ne jouit pas d?une image de syndicat, pouvant énoncer les revendications de ses membres. L?inspecteur Jugdish Seetul, président de la Fédération s?explique prudemment : « Même si nous représentons 11 000 officiers, il est dommage qu?on ne soit jamais invité à des séminaires ou à d?autres manifestations où les syndicats sont conviés pour des discussions. »

« C?est vrai que le terme ?syndicat?fait peur, surtout quand il s?agit de la force policière, mais nous ne demandons pas le droit de grève, etc. Nous demandons juste un droit de négocier. » Commentant l?humeur de la force policière en ces temps, il regrette le manque de coopération d?une « infime partie de la population ». Toutefois, le président de la Fédération avoue que c?est la première fois qu?un commissaire de police jouit de bonnes relations avec la Fédération.

Mais contrairement à la tempérance affichée par le président de la Fédération, à l?image des officiers qui osent parler ? même sous le couvert de l?anonymat ? le moral est au plus bas parmi les forces de l?ordre. Le bruit court aux Casernes centrales qu?on devra bientôt faire un choix quant à la position du CP. « On ne peut plus fonctionner ainsi, il y va de la réputation de la force policière. Ou le CP reprend les rênes comme stipulé dans la Constitution, ou il démissionne », confie un haut gradé de la police.

Face aux remous que cette situation commence à créer dans les rangs de la force policière, il importe de retenir que nulle histoire ? littéraire ou mythologique ? comprenant un triangle d?amour n?est destinée à une fin heureuse, mais finit toujours par la disparition d?un des protagonistes pour que se rétablisse l?ordre.

En chiffres

20

C?est le nombre de policiers qui quittent la force policière chaque semaine pour prendre leur retraite.

2 000

officiers, avancent certaines sources aux Casernes centrales, seraient nécessaires pour renforcer les rangs de la police.

700

policiers ont été recrutés entre 2005 et 2006. Les recrutements, estiment certains observateurs, devraient être revus à la hausse.

Rs 170 millions

Cette somme a été votée par l?État l?année dernière pour combattre la criminalité.

9

C?est le nombre d?officiers de police que compte l?île pour chaque 1 000 habitants.

Publicité