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Composer avec la misère financière et affective
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Composer avec la misère financière et affective
Marie-Annick SAVRIPÈNE
Le soleil de ce début d?été réchauffe les cubes de béton qui servent de maisons aux habitants du camp Firinga à Pointe-aux-Sables. Germaine Pé qui n?a jamais su son âge du fait qu?elle n?a jamais été scolarisée, a terminé ses tâches domestiques. Elle écoute d?une oreille distraite les émissions à la radio, tout en méditant sur sa vie. Cette femme de petite taille et au visage osseux, a une toux caverneuse qui l?amène à effectuer de longs séjours à l?hôpital. «Depi tipti mo ti ena etoufma. Li ti arete. Aster monn regagne li», raconte-t-elle sur le même ton détaché qu?elle emploierait pour dire par exemple qu?il fait beau aujourd?hui.
Elle est résignée à ce sort qui ne lui a jamais fait de cadeau. Née dans une famille nombreuse de Rivière-des-Anguilles, elle rejoint ses aînés dans les champs pour couper la canne et «charie ros». Lorsqu?elle se marie à un maçon qui lui donne par la suite cinq filles et un fils, ils vont habiter Riche-Terre. Germaine doit «grandi zenfan» et de ce fait, elle ne travaille pas.
C?est le cyclone Alix qui les déloge de la maison qu?ils occupent. «Lakaz inn craze. Dilo ti pe rantre. Nounn oblize bouzer.» Elle et les siens vivent dans une longère à Pointe-aux-Sables avant que l?état ne fasse construire ces pièces uniques de béton pour les sans-abri.
Germaine ne sait plus quand son «bolom inn mor». Elle sait seulement que sa pension de veuve a été annulée lorsqu?elle a obtenu sa pension de vieillesse. Ses filles se sont toutes mariées. Quelques-unes habitent non loin de là. Son fils, Pierrot, 26 ans, vit avec elle et a pris le métier de son père.
Mais il ne parvient pas à trouver un emploi régulier dans aucune compagnie de construction du fait qu?il n?est pas déclaré à l?état civil. Il n?a obtenu son identité légale que depuis deux ans. Lorsqu?il réussit à se faire embaucher, il donne quelques sous à sa mère. Autrement, les deux vivent sur la seule pension de vieillesse qui est de Rs 2 350.
Germaine n?a jamais payé de loyer pour ce une-pièce en béton alors qu?elle le devrait. Sa parade est «mo pa konn sa». Sa facture mensuelle d?électricité s?élève à environ Rs 600. Elle ne paie pas d?eau dans la mesure où elle n?a pas de compteur. Elle se branche directement sur la canalisation de la Central Water Authority au moyen d?un tuyau d?arrosage.
«Nou kraz pima ek diriz nou mange»
Germaine doit aussi s?acheter les médicaments qu?elle ne trouve pas toujours à l?hôpital. Avec tous ces retraits, les quelques poignées de roupies qui restent servent à «aste comisyon». Leur menu comprend souvent du riz, du dholl et «enn ti kari» qu?elle définit comme «enn ti dizef, impe legume». Souvent, en milieu de mois, le buffet est vide. «Si pena narien, Pierrot ek moi nou kraz pima ek diriz nou mange.» Heureusement qu?il y a l?apport alimentaire du service d?écoute de Caritas de l?église Ste Marie Madeleine. «Zot donn nou enn ti kitsoz ek sa ed nou.»
Peut-elle compter sur un soutien de ses enfants? «Humm», dit-elle en riant. «Zot mem zot ena enn ta zenfan. Sakenn bisin get pou li.» Ses seules sorties se résument à se rendre à l?église de Ste Croix, à aller rendre visite à son frère ou à sa s?ur et aller à l?hôpital.
Germaine reconnaît que la vie est devenue bien difficile. Et que si la pension de vieillesse a augmenté, «pri tou lartik inn monte osi. Me ki pou fer, bisin debrouillé.»
À deux pas de là, dans un autre cube en béton, Eva Lacruche, 69 ans, somnole sur le sofa de son une-pièce qu?elle a transformée en deux-pièces grâce à des rideaux qui font office de paravent. La couture a permis à cette femme, qui a enterré deux maris, de subsister. Mais, précise-t-elle, «monn fer tout sort travail : baby-sitter, travail dan fouraso Pointe-aux-Sables, dan zardin legim.»
Eva subsiste uniquement sur sa pension de viellesse et celle contributive de son mari défunt, soit environ Rs 2 500. Même si elle ne paie pas de loyer alors qu?elle le devrait, ni l?eau, « enn mo ti zenfan al rode lor main et charie», sa note d?électricité est de Rs 300. Comme elle est diabétique, hypertendue et asthmatique, les médicaments introuvables parfois à l?hôpital doivent être achetés.
«Monn al gaign Chikungunya lor la e linn al lev tou mo ansien malad !» Complications qui ont grevé une bonne part de sa pension. Ne pouvant plus s?occuper des tâches ménagères, elle les a confiées à ses petits-enfants qui s?en acquittent contre versement d?une petite somme.
Si Eva reconnaît que «tou kitsoz inn vinn ser» et que les dons du service d?écoute de Caritas de l?église Ste Marie Madeleine l?aident à se sustenter, elle ne se plaint pas de son sort. «Mo pa pense gouvernma kapav fer plis. Ziska tou recemment, mo pa ti pou truv la vie tro difisil parski mo ti ankor pe travail. Mo ti pe koud tapi ki mo ti pe vande e mo ti ena mo cas dan lamain. Depi mo malad, li imposib travay. Si mo ti kapav fer li, li ti pou enn lot.»
Elle a eu six enfants de son premier mari. Une de ses filles lui a offert tout l?électroménager qu?elle possède. Son fils et sa bru lui apportent à dîner tous les jours.
Mais même si le matériel lui fait défaut, elle souffre le plus de la solitude affective. «Si tou mo zanfan ti pran moi kont, mo pa ti pou koum sa zordi. Moi mo dir dan sa laz kot nounn rantre la, zenfan bisin okip paran e pa abandonn mama ziska so dernie zour. Se lafeksyon mo bann zenfan ki mank moi plis.» Son soutien quotidien, c?est sa Bible. «Avek li mo pa senti moi tousel.»
Le summun du dénuement nous contemple dans un bloc de béton crasseux et à l?abandon à Terrasson. Dépourvu de portes et de vitres, ce trois-pièces est exigu. Ses murs noircis semblent avoir subi l?assaut des flammes. Le plancher d?une pièce avec évier, est rempli de bouteilles en plastique. Dans la pièce attenante, une femme âgée, en robe de chambre usée, est assise sur un lit bancal. Ses vêtements sont entassés pêle-mêle dans des sacs en plastique posés à même le sol.
Un morceau de tissu de couleur douteuse est posé sur son pied gauche. Il attire une flopée de mouches. Lorsqu?elle le soulève, on réprime un haut le c?ur. Le gros orteil est presque inexistant et le second est à vif. Un état probablement dû à une infection diabétique. Mais elle l?ignore. Elle sait seulement qu?elle souffre d?anémie et de troubles cardiaques.
Aider aux travaux de maçonnerie
D?après sa carte d?identité, elle se nomme Marguerite Marie Armoogum et a 57 ans. Mais la vie l?a si malmenée qu?elle en paraît dix de plus.
Lorsqu?elle était plus jeune et encore forte, cette Vacoassienne prêtait ses bras aux champs et a même aidé son mari dans ses travaux de maçonnerie. à la mort de son conjoint, elle travaille dur pour élever ses six enfants mais son anémie a raison d?elle. «Ler mo nepli kapav, mo al dimande sarité dan Rose-Hill. Ena donn moi linz, ena komisyon. Ziska seki lapolis pous moi.»
L?incendie de sa maison la rend sans domicile fixe. Elle couche alors sous le pont de Grande Rivière jusqu?à ce que son frère accepte de l?héberger dans sa maison de camp Firinga. En désaccord avec son entourage, elle se remet à découcher et à mendier. «Mo ti kapav kokin mais mo enn dimounn honet. Mo prefer dimande.»
C?est de l?autobus qu?elle aperçoit ce bloc de béton à l?abandon et qu?elle vient y vivre avec France, son compagnon du moment, et son dernier fils, âgé de 16 ans. Pour vivre, ils vendent des bouteilles en plastique vides qu?ils ramassent. Lorsqu?ils n?ont plus rien à se mettre sous la dent, ils se remettent à mendier. «Dan seki nou gagne nou aste toulezour». Les colis alimentaires du service d?écoute de Caritas de l?église Ste Marie Madeleine lui sont d?un grand secours.
Mais malgré cette indigence, Marguerite Marie a appris à se jouer de la misère. «Mo konn zoue malin ar la miser. Mo met disel dan labouzi pou li pa fini vit. Si res manze, mo gard li lor latab. Non, li pa gate. Si mo ena manze, mo manze. Si pena, mo boir enn dite ou enn dilo citronel e mo fer mo laprier. Kan ou fer laprier ek ou mazine Bondie, ou gaign sa kouraz la pou ou viv.» De belles leçons de survie?
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