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Une journée dans la vie des pêcheurs
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Une journée dans la vie des pêcheurs
Six heures. Le Morne-Brabant au lieudit ?dilo pouri?, non loin de la stèle érigée en mémoire des pêcheurs disparus en mer. Le rendez-vous était pris mais annulé plusieurs fois pour cause de mauvais temps. Finalement, malgré une mer quelque peu houleuse, le couple Choolun affronte les flots. ?Si nou pena ase poison pou vande o moin nou ena kari?, dit Rambha, 50 ans. Mais c?est cher payé le repas pour sept heures de pêche.
Rambha a épousé le métier en même temps que le mari. Ce dernier, lui, accompagnait déjà son père, Nandlall, à 15 ans. Les 36 ans passés en mer lui laissent un goût amer. ?Avant, au moins il y avait du poisson. De nos jours, que nous pêchions à l?intérieur ou en dehors du lagon, il nous arrive des fois de rentrer presque bredouille?, relate Chatlall. ?Heureusement, à force de sacrifices et d?économie, nous avons pu élever nos enfants qui ont, aujourd?hui, 24 et 26 ans. Nous voulions plus d?enfants mais nous n?avions pas les moyens. Mais j?ai ordonné à mon fils qui voulait tenter l?aventure de ne pas faire ce métier. La pêche a un autre visage maintenant.?
Trente minutes à godiller à la seule force des bras pour sortir sa pirogue du rivage jusqu?aux eaux plus profondes. Pour pouvoir enfin mettre le moteur en route. Ils ont bien demandé aux autorités concernées de creuser un canal. Requête accordée mais pas à l?endroit convenable. Beaucoup trop loin des embarcations. ?La mer est de moins en moins profonde et quand elle est ainsi asséchée, on a des difficultés pour gagner le large?, précise le pêcheur. Heureusement, à l?avant, il y a les bras de Lutchmee Meetoo, vigoureuse pour ses 58 ans, pour faire avancer l?embarcation.
Par esprit d?entraide, souvent, le couple Choolun embarque avec eux un pêcheur qui n?a pas de bateau. Et, hier, en l?occurrence, c?était au tour de Lutchmee. Veuve et mère de cinq enfants dont quatre sont chômeurs, elle peine à joindre les deux bouts. ?Dan le pase monn nouri zanimo, plant may, ramas di boi pou fer sarbon kan la mer move. Mo lavenir peser bien noir.? Elle nous déroule sa vie comme un véritable chapelet d?infortunes.
Glissant sur un lagon cristallin mais désert de tout poisson, le bateau de 22 pieds par six pieds des Choolun prend l?eau. On écope à tour de rôle. ?Il faudra songer à faire des réparations bientôt. On ne peut pas s?offrir du neuf, on fait avec les moyens du bord. C?est très bien leur histoire de Sea Food Hub. Le gouvernement nous propose d?emprunter jusqu?à trois millions de roupies répartis entre un groupe de sept pêcheurs afin d?aller pêcher au loin jusqu?à St Brandon. Mais à nos âges pouvons-nous supporter une dette pareille sur nos épaules ? Déjà, ceux qui ont pris les Rs 200 000 pour l?achat d?un bateau n?arrivent pas à rembourser?, s?insurge Chatlall.
Loin d?être contre ce projet d?envergure, nos pêcheurs s?accordent à dire qu?il faut, parallèlement, songer aux ?petits pêcheurs? qui ont ou qui approchent l?âge de la retraite et qui ne pourront pas en faire partie. ?Nous avons assisté aux réunions, suivi des cours. Les femmes-pêcheurs sont même allées en haute mer pour tenter l?expérience. Mais nous sommes très frileuses à cette idée. Il y a trop de risques. C?est pour les jeunes?, ajoute Rambha.
On croise des baigneurs en combinaison, masque et tuba : de joyeux touristes admirant les fonds marins ? ?Non, ce sont des pêcheurs qui ramassent des concombres de mer faute de poissons?, informe Rambha.
?C?est trop dangeureux?
Le moteur tourne depuis quelque temps, fendant l?écume. On flirte avec la barrière de corail. Ce n?est guère le jour pour traverser la passe ?Hollandais?, si ce n?est au détriment de sa vie. Les 36 ans d?expérience de Chatlall entrent en jeu. ?C?est trop dangereux. Le bateau tangue beaucoup trop. On se contentera de pêcher à l?intérieur du lagon.? Les pêcheurs se mettent alors à la recherche d?un ?pâté?, un coin sensé être très poissonneux. Pendant toute la partie de pêche ils vogueront de ?pâté? en ?pâté? à sept reprises. Désespéré par tant de houles, Chatlall laisse les femmes à l??uvre. Equipées d?un billot et d?un gros couteau, elles s?apprêtent à préparer les appâts, faits de morceaux de crevette, de pieuvre et de poisson. Avec une patience d?ange, elles jettent inlassablement leurs lignes et attendent le moindre frétillement. Le poisson tarde à mordre à l?hameçon. Première prise de Rambha : un morceau de corail ! Une vieille grise, une ?colombine?, un ?lion?, une ?madame tombée?, une ?bourse?. Quelques prises sporadiques ponctuées par de longues minutes d?attente. Elles en profitent pour raconter leurs déboires. ?La mer n?ap- partient plus ni aux pêcheurs ni aux Mauriciens en général. Elle est la cour de récréation des touristes. Toutes les activités nautiques proposées par les hôtels avoisinants éloignent les poissons. Je ne suis pas contre le développement, mon fils travaille dans un hôtel. Il faut mettre de l?ordre et penser à tout le monde?, souligne Rambha. Elles évoquent avec nostalgie le temps révolu où elles prenaient des ?carangues? de sept livres. Elles ont même essayé les casiers mais ont très vite abandonné. Elles s?affligent de voir les gros bateaux de pêche avec leurs cales remplies d?osier jeter les filets sur un dernier banc de poissons en rentrant au port. Les deux femmes-pêcheurs rapportent finalement dans leurs paniers six livres de poissons pour Rs 400 roupies d?essence consommée. Désappointé, Chatlall lève l?ancre.
Au retour, des ?kite-surfers?, des véliplanchistes et autres adeptes de ski nautique s?adonnant à leur passion pullulent en mer. ?Ils vont au-delà des limites imposées par les hôtels. Certains franchissent la barrière de corail. Il y en a un qui a heurté notre bateau un jour. Si en plus je suis responsable de la mort de quelqu?un pendant que j?exerce mon métier?, s?inquiète Rambha. L?embarcation fait un détour pour éviter une jetée construite par un hôtel du littoral du Morne. ?Quand la mer est houleuse, les bateaux ne peuvent pas longer la rive à cause de cette construction?, explique Chatlall. Sur la plage, le ?banian? attend de pied ferme. Désabusé par cette énième sortie désastreuse, Chatlall lance : ?si j?avais 20 ans je ne prendrais en aucun cas une carte de pêcheur.?
ASSOCIATION
Ces femmes à l?assaut de la mer
■ La solidarité n?est pas un vain mot pour ces femmes-pêcheurs du Morne-Brabant. Elles se sont regroupées au sein d?une association, ?Etoile de Mer Fisherwomen?, avec à la présidence Marie-France Labonne. Créé en 2001, ce collectif regroupe huit femmes qui bravent les flots pour nourrir leur famille. Un fonds commun a été constitué pour l?achat de matériel et pour venir en aide à celles qui sont dans le besoin. ?Fini le temps où on rapportait25 livres de ?Vieille? en une sortie de mer. Regardez dans mon panier à peine trois livres de poissons de basse qualité pour Rs 200 d?essence utilisée. Nous ne rentrons pas dans nos frais. On demande au ministre de faire un geste pour les femmes-pêcheurs?, dit Saveetree Jaghoo, 53 ans. Elles se nomment Bibi Rehanne Sadiyan, Silabhai Bundoo, elles ont plus de 50 ans (la doyenne en a 78) et affrontent encore la houle dans l?espoir de ramener de quoi vivre. ?Poison pena dan la mer. Tro boukou soumarin, ti la sen, gran la sen. Gouvernman bizin kontrol plis?, s?insurge Bibi Rehanne qui a 30 années d?expérience. Saveetree, mère de quatre enfants, déplore le manque de moyens pour que sa progéniture accède à de plus hautes études. ?Ma fille, en ?Form IV?, qui est première en classe m?a dit un jour. ?Je vais redoubler la classe parce que je sais que tu ne pourras pas payer les frais d?examen de la ?Form V? et je n?ai pas envie de quitter l?école.? C?est dur d?entendre cela. Ce n?est pas avec les Rs 400 d?allocation que j?ai reçues le mois dernier que je peux élever quatre enfants.?
ALLOCATIONS
Vers la signature d?un accord
■ Nouvelle rencontre, hier, entre le ministre de la Pêche, Arvin Boolell et le syndicat des pêcheurs. Au menu des discussions : la signature d?un éventuel accord pour permettre à quelque 400 pêcheurs du lagon d?être éligibles à l?allocation de mauvais temps prévue pour leurs collègues qui pratiquent la pêche hauturière. Ces 400 pêcheurs s?étaient plaints auprès du ministère de tutelle de la formule d?allocation divisant le lagon en zones et se basant sur l?état de la mer au lieu de la vitesse du vent. Cette formule appliquée à partir du 1er juin est remplacée par une allocation accordée en fonction de la zone ou prévaut le mauvais temps. Ainsi, tout en maintenant le système de ?zoning? à l?intérieur du lagon, le ministère a donné son accord de principe pour que ceux qui pêchent dans le lagon puissent pratiquer la pêche hors du lagon. Du coup, ils bénéficient de la même allocation que leurs collègues disposant des cartes pour la pêche hauturière uniquement. Interrogé, hier, Judex Ramphul, président du syndicat des pêcheurs se dit satisfait de la réunion avec le ministre et se dit confiant de pouvoir, d?ici demain, signer l?accord. Le syndicat attend une communication du ministre de l?Agro-industrie après la réunion du Conseil des ministres de demain. Il existe actuellement trois catégories de pêcheurs. Ceux du lagon (400), ceux qui ont des cartes pour pêcher dans le lagon et hors du lagon (701) et ceux qui pêchent hors du lagon (1 200). Ils sont 2 301 à Maurice et 2 000 à Rodrigues. Parmi les 400 pêcheurs du lagon, 92 ont atteint 60 ans. Le syndicat demande qu?ils puissent choisir entre continuer à pêcher ou percevoir une allocation mensuelle de Rs 1 600.
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