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Education : les illusions perdues des Mahorais

7 septembre 2006, 00:00

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“L’éducation nationale, c’est le domaine de l’illusion à Mayotte. Illusion pour les enseignants d’avoir un travail. Illusion pour les parents que leurs enfants sont à l’école. Illusion pour les élèves enfin, à qui l’on fait croire qu’ils ont les mêmes chances que tous les autres Français.”

Quand il s’agit d’évoquer l’état de santé du système éducatif à Maore, Rivomalala Rakotondravelo, secrétaire général du Syndicat des enseignants (SE) sort la tête des mauvais jours. Pour lui, tout va mal. “De plus en plus mal”, soutient-il. Il n’est pas seul à verser dans le pessimisme. Abdourahamane Ravoay, secrétaire général du Syndicat des instituteurs de Mayotte (Sima), évoque la même impression : “C’est le domaine de l’illusion. Chaque année, cela s’empire, surtout avec Couturaud [l’ancien vice-recteur, parti en juillet dernier, ndlr]”. Camiloudine Djanfar, de la CGT, emploi lui aussi ce terme d’illusion. Rivo parle également de “léthargie générale” : “Tout le monde dort. Les enseignants ont perdu tout espoir, toute envie. Ils vont au travail en traînant des pieds. Du coup, les élèves le ressentent. Les parents ne sont pas assez présents et se fichent pas mal de ce qui se passe au sein de l’établissement, tant que leurs enfants sont à l’école.”

“Les politiques n’ont aucun projet. Et le vice rectorat gère l’urgence, sans véritable plan d’actions à long terme.” Même le Syndicat autonome des enseignants de Mayotte (SAEM), habituellement plus modéré, s’inquiète. Dans un communiqué envoyé mercredi à la presse, il dénonce une rentrée délicate.

Ce constat d’échec ne s’arrête pas au CM2. Nombre d’enseignants du secondaire avouent leur impuissance. “On fait de notre mieux, mais il y a un réel souci”, indique un professeur de français dans un lycée. “On sent qu’il y a un problème général.” Pablo Guevara, de Sud-Education- Mayotte, parlait de casse du système éducatif en juillet dernier. “Il n’y a aucune politique éducative à Mayotte. Il n’y a aucun projet”, disait-il.

Si la situation n’est pas comparable avec le chaos qui règne actuellement dans les Comores indépendantes, et si elle est à placer dans le contexte récent de la scolarisation publique de masse à Maore -on est passé de 2.900 élèves en 1973 à 67.600 cette année-, tous affirment que la situation est grave. Et tous réclament des Etats généraux de l’Education nationale à Maore. Même Ahamada Soilih, président de la Fédération des parents d’élèves (FCPE) section Maore, pour qui la situation n’est pas aussi désastreuse que voudraient le faire croire les syndicalistes, pense que “ça serait une bonne chose”.

Croissance démographique et immigration clandestine</B>

Le nouveau vice-recteur, Jean-Claude Cirioni - qu’un emploi du temps chargé ne nous a pas permis de rencontrer à temps, ce n’est que partie remise- hérite ainsi d’une situation délicate. Les difficultés rencontrées sont nombreuses. La plus visible, la plus souvent dénoncée par les enseignants et les parents, est celle du manque de classes, qui gangrène l’ensemble du système éducatif, quitte à cacher les autres problèmes pédagogiques ou sociaux.

En juillet, les instituteurs avaient manifesté contre l’absence de constructions dans le grand Mamoudzou pour cette rentrée. Cela n’a rien donné, sinon une prise de conscience temporaire de l’ensemble des responsables. Si le problème est complexe : manque de foncier, conjonture économique défavorable, etc… les conséquences sont dramatiques. Confronté à la forte croissance démographique et à l’immigration clandestine, le système éducatif n’est plus capable d’accueillir tous les enfants en âge (6-16 ans) d’être scolarisés.

Ainsi pour cette rentrée, le vice-rectorat dénombre 44.511 élèves dans le primaire, soit 1.500 de plus que l’année dernière… et aucune nouvelle école -juste quelques salles supplémentaires. Résultat: le système des rotations –cours matin et après-midi-, guère adapté à la société mahoraise, devient la norme. Dans le grand Mamoudzou, pas une école ne fonctionne différemment.

Même en brousse, cela se développe. “C’est dramatique pour les enfants”, affirment les syndicalistes. “Mais aussi pour les enseignants. Tout le monde sait que travailler l’après-midi n’est pas une bonne chose”, dit Rivo. “C’est aussi mauvais pour les parents. Comment font ceux qui travaillent pour garder leurs enfants le matin ?” ajoute Camiloudine.

Pis : le système de rotation, après avoir été expérimenté dans quelques classes l’année dernière, s’étend dans les écoles maternelles. “Un drame”, estime une maîtresse de Mamoudzou.

Le manque de classes touche également le second degré, où l’on compte cette année 2.180 élèves supplémentaires, soit un total de 23.084. Les constructions annoncées en grande pompe par le vice-rectorat vont moins vite que prévu. Cette année, le nouveau collège de Tsingoni devrait tout de même accueillir 660 élèves. D’autres établissements ont gagné quelques salles. Mais il manque toujours de la place, ce qui aboutit à des aménagements peu appréciés.

Ahamada Soilihi avoue ne pas comprendre les “bricolages” effectués : “On implante des BEP ou CAP au collège parce qu’il n’y a pas de place dans les lycées. Du coup, non seulement ça déstabilise les élèves, avec des différences d’âge importantes, mais en plus on manque de place. Alors, cette année, on envoie des élèves de 6ème dans des écoles primaires, ce qui créé les mêmes problèmes. En plus, ils ne bénéficient pas des salles comme celles de SVT (Sciences et vie de la terre) ou sciences physiques”.

Ainsi des dizaines d’élèves de la commune de Ouangani, admis en 6ème, se retrouvent en cette rentrée dans l’école primaire de Barakani, ce qui mécontente leurs parents.

S’ajoute une multitude d’autres difficultés : pédagogie mal adaptée, enseignants peu formés, fournitures absentes, restauration scolaire inexistante, etc... qui, selon les syndicalistes, expliquent le mal-être de l’ensemble des acteurs de l’éducation. Un instituteur qui enseigne dans une école du sud : “Cela fait 11 ans que j’ai une classe. Jamais je n’avais ressenti ce sentiment général de malaise. Les instituteurs ne croient plus en ce qu’ils font, ou très peu. Même les élèves ont changé. Ils ne sont plus aussi assidus. Ça devient pesant d’aller en classe.” Selon lui, cette situation s’explique par “l’impression qu’on nous raconte des conneries pour nous faire patienter, mais qu’au final, rien ne vient.”

Intéressement des politiques</B>

Le dossier de l’intégration dans la fonction publique d’Etat n’est pas étranger à ce manque de confiance entre l’administration et les enseignants. “On s’est fait berner. On a un corps propre, les salaires ne suivent pas. Surtout, on attend toujours les formations”, indique Rivo. “Rien n’est fait dans ce sens”, continue-t-il. “Et après on s’étonne que l’enseignement ait des carences !” Si pour l’ensemble des syndicalistes du primaire et du secondaire, un effort doit être fait en terme de moyens - “c’est la première des priorités”, indiquait Henri Barande, du Snuipp, en juillet dernier-, les instituteurs demandent à ce que les politiques mahorais s’intéressent à la question.

Car en attendant, les résultats de ressentent de ce malaise. “Le niveau n’est pas bon”, affirmaient plusieurs enseignants du lycée de Mamoudzou l’année dernière. “Ceux qui ont le bac n’ont pas les mêmes bases que des métropolitains.” Si chaque année, les résultats du bac gagnent quelques points en pourcentages, ils reflètent mal la réalité. Ainsi, tout le monde se félicitait après les résultats du bac 2006 de la hausse des admis. Ils étaient 58,2% contre 56,4% en 2005.

“Mais si l’on regarde dans la tranche d’âge”, riposte Rivo, “on s’aperçoit qu’il y a un réel fossé. Dans une même tranche d’âge, sur 100 enfants, 50 seulement passent en 6ème. Les autres partent en PPF, souvent une voie de garage, ou disparaissent dans la nature. Et sur ces mêmes 100, 15 passeront le bac !” Parmi ces 15, certains partiront étudier en France. Nombreux reviendront bredouilles (lire ci-contre). L’échec d’un système en crise.

<B>R. C.</B>

<I>Kashkazi</B></I>

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