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Le Port-Louis de nos photographes
La galerie d?art nationale, que dirige Thivy Naiken, a l?heureuse idée d?exposer environ 150 photographies sur le Port-Louis d?aujourd?hui, tel qu?il s?offre à notre regard, pour peu que nous sachions prendre la peine et le temps de le contempler.
Nos photographes exhibitionnistes (car exposant), mais aussi voyeuristes (car multipliant les clichés pris sur le vif, le flagrant délire) révèlent tour à tour le Port-Louis des Affaires, de la construction en hauteur, du béton/goudron dévorant le vieux Port-Louis, maison par maison, case par case, boutique par boutique, pont par pont.
Ils montrent sans complaisance le Port-Louis musée, le Port-Louis pollué, le Port-Louis embouteillé, le Port-Louis automobile, le Port-Louis des escaliers et des rampes, le Port-Louis des derniers pavés de bonnes intentions, le Port-Louis du bazar et des marchands ambulants.
Ils montrent le Port-Louis des transports, y compris d?allégresse politique et électorale, de l?automobile omniprésente et envahissante au pedibus cum jambis, le Port-Louis panoramique, le Port-Louis marin, le Port-Louis chinois et musulman, le Port-Louis sinistré, rescapé de quelques incendies, accidentels ou criminels, involontaires ou mystérieusement opportuns.
Ils osent même montrer, sans pudeur aucune, le Port-Louis des pauvres, le Port-Louis des taudis, le Port-Louis des gravats, le Port-Louis des enfants des rues dont le scoutisme ne veut apparemment pas entendre parler.
Tags visuels sur un mur lépreux
Rassurez-vous, bonnes gens et autres embourgeoisés. Port-Louis la pauvreté n?a droit qu?à un seul panneau sur une bonne quarantaine. Il est quand même situé en face d?une des portes d?entrée de l?exposition. Exactement ce qu?il faut pour faire pour que s?enfuient les pharisiens que nous sommes et qui avons horreur qu?on ne réveille notre mauvaise conscience, en nous faisant accroire qu?il y aurait encore des pauvres parmi nous, à l?heure où la Banque de notre île Maurice construit un immeuble un quart de fois plus élevé que ceux de la Banque d?état et de la Banque commerciale. Il paraît que, d?en haut, la vue sur la Montagne des Signaux est imprenable. Tant mieux ! Car de la rue, on ne sait plus si Port-Louis est encore une cuvette dont les bords sont constitués de la chaîne de montagnes de Moka. Nous le saurons de nouveau, lors de la prochaine inondation.
L?exposition de photos de la galerie d?art nationale restera ouverte au Mauritius Institute pendant les jours et les heures ouvrables seulement, jusqu?à la mi-août. Cela nous fait penser que nos photographes n?ont pas vu le Port-Louis des chats errants, des chiens vagabonds et celui des corbeaux croassant sinistrement pour nous rappeler qui nous gouverne.
Des prix sont offerts à trois photographes : Jean-Philippe Amadis (un banc public de gare routière, vu de nuit), Amé-dée Labonté (une façade Potemkine de vieille case créole, essayant de masquer le béton armé et surélevé envahissant tout et même le sous-sol portlouisien) et J. Moha-mad Yeadally (la BOM vue d?en-bas).
Le visiteur a le droit d?apprécier davantage d?autres photos, comme le montage de photos de maisons créoles sur fond de muraille en pierres (Shanti Bhugut) ou encore les photos s?affichant en autant de tags visuels sur un mur lépreux à souhait (du même photographe), le Bertrand François Mahé de Labourdonnais au masque de gaz, pour pester contre la pollution ambiante (Anoop Sharma Joysurun), les voitures sont entrées dans Port-Louis (de Kavinash Thomoo), les religions reliées (Bagooaduth Kallora),
les photos dessinées et coloriées par S. Kumar Davy Reetoo. Que dire aussi de ce séraphin en statue, contemplant un vieux Port-Louis en voie de disparition ?
Des roupies à la place du c?ur
Faisons plutôt le tour des panneaux pour regretter que ni la galerie d?art nationale ni le Mauritius Institute n?ont pas trouvé un homme de légendes pour éclairer la lanterne du visiteur qui aurait aimé savoir si telle photo est prise du dernier étage de l?immeuble IKS ou de l?S. Cargo Express, s?il est vrai que la place Muamar-Kadhafi devient aussi belle que le Front de Mer du Caudan. Une belle photo doit-elle être légendée si elle est parlante en soi ?
Il est vrai qu?une belle photo n?a pas besoin de légende, tout comme certains gâteaux n?ont pas de cerise.
Nous avons aimé en tout cas ces dormeurs ronflant dans le dos d?Edward VII ou bercé par les ségas de Ti-Frère statufié, quand ils ne sont pas disciples d?Onan. Le nouvel immeuble de la BOM. a un côté oursin, disant bien que qui s?y frotte s?y pique. Nous découvrons de nouveaux immeubles. D?autres photos interrogent : Peut-on faire du neuf sans tuer le vieux ? Saluons la gare Victoria avant qu?elle ne disparaisse, sous les coups de boutoir des spéculateurs ayant des roupies à la place des yeux et du c?ur.
Un photographe a même choisi de décapiter Adrien d?Épinay. Et pan ! pour la liberté de la presse. Un autre coup de têtu pour la démocratie parlementaire. Un cliché fait des adieux émouvants au défunt Corner House. Il y a le moulin à vent aux ailes plombées, la prison-théâtre élisabéthaine pour voitures mal garées, la police Fanfaron, la boutique rouge et maison grise. La Banque d?état n?a jamais été plus sinistre ni fantomatique. Bowen essaye tant bien que mal d?occuper la place et de la masquer. Saluons l?exploit de celui réussissant à photographier l?intra-urbaine un jour de grève des voitures.
Un seul regret : que toutes ces belles photographies ne soient pas rassemblées et bien légendées dans un bel album que les bibliophiles pourraient feuilleter à loisir pendant encore au moins un quart de siècle. Que la galerie d?art nationale prenne conseil de la Mauritius Telecom de Megh Pillay.
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