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25e ! C?est bon !
Notre Salon de Mai a 25 ans. C?est dire l?excellent travail réalisé, pendant le quart de siècle écoulé, par ses promoteurs et ses organisateurs pour la valorisation de la peinture à Maurice. Il ne fera jamais l?unanimité car c?est tellement plus facile de critiquer, plutôt que de reconnaître les mérites d?autres que nous.
À ceux qui trouvent à redire devant une telle réalisation et tout le travail et les préparatifs qu?elle sous-entend, nous ne pouvons que dire : « Que n?organisez-vous pas un autre Salon Artistique pour le plus grand plaisir des amateurs de Beaux-Arts à Maurice ? » Des salons plastiques de cette qualité nous en redemandons.
D?une rapide visite des quatre vastes salles occupées par la soixantaine d??uvres, exposées actuellement, à l?Institut Mahatma Gandhi, à Moka, nous pouvons distinguer les valeurs reconnues et qui se confirment davantage, les oeuvres qui nous séduisent en raison des émotions nouvelles qu?elles suscitent. Il y a enfin, ici et là, des recherches, se voulant nouvelles, originales et même radicales, essayant même de bouleverser nos appréhensions classiques de ce que nous appelons, peut-être trop facilement, des « chefs-d??uvre ».
Nul n?est toutefois et heureusement tenu de se défaire de ses anciennes appréciations pour en adopter de nouvelles simplement parce qu?elles le seraient. Et devant un tel étalage d??uvres picturales, l?on comprendra que nous préférons nous tourner plutôt vers ce qui nous plaît et séduit, même si leur facture demeure assez classique plutôt que de faire semblant d?apprécier la nouveauté, non pas parce qu?elle serait belle, mais simplement parce qu?elle se prétend du jamais vu.
Commençons cette revue des possibles préférences par ce qui nous plaît davantage tout en faisant preuve d?originalité dans la créativité esthétique. La palme d?or pourrait revenir à la ville coloriée (Ghare Baire) de Manoj Auckel. Il superpose les immeubles d?une agglomération jusqu?à créer un village en hauteur où règne l?harmonie de couleurs à la fois douces et déterminées. Les silhouettes humaines sont heureusement indiennes. L??uvre transpire la vie débordante des banlieues indiennes les plus actives. C?est un hymne réjouissant à la famille humaine. On ne savait pas que la fourmilière humaine pouvait être aussi belle.
On peut chercher la deuxième révélation du côté d?Edmond Masson, heureux auteur d?un groupe de glaneuses, regroupant en brassées des têtes de cannes, ayant tort, cependant, de nous faire penser aux anguilles qui peuplaient jadis nos lagons. Masson excelle tellement dans l?art de camper des silhouettes humaines qu?il faut s?approcher de très près pour découvrir qu?on n?a pas affaire à Robert Maurel mais à un Edmond Masson maître dans l?art de transformer un carreau de cannes coupées en un décor d?étendues infinies, propre à un oratoire sinon à un opéra majeur.
Souvenirs éblouissants
Venons ensuite à des peintres confirmant leur immense talent à l?occasion d?un 25e Salon de Mai ne pouvant nous laisser que des souvenirs éblouissants. Roger Charoux, pour commencer, car il change aussi de registre pour caresser de ses pinceaux l?incomparable panorama d?une femme dénudée, procédant à ses ablutions. À la douceur d?un Renoir, Charoux rappelle plutôt les touches chaleureuses et si affectueuses d?un Toulouse-Lautrec. La technique utilisée nous rappelle aussi le souvenir du regretté Serge Constantin qui pensait au Morne quand il brossait le portrait d?une déesse allongée et endormie et qui pensait à elle quand il posait son chevalet devant une de nos montagnes ou dans une des ruelles de ce Port-Louis.
Parlons de ce peintre justement que l?on retrouve à l?angle des rues La Corderie et La Reine. Pour avoir moins d?immeubles que la mini-ville de Manoj Auckel, le Port-Louis de Thomasse est non moins éclatant de vie et d?animation et pas seulement commerciale. La fébrilité sort par tous ses pores. Les taches de couleurs s?interpellent joyeusement, en créole, en abusant des réparties amicales, se voulant fraternellement ironiques.
Fabien Cango peint un Trou Fanfaron, à mi-chemin entre Serge Constantin et l?école merveilleusement représentée par Roger Charoux (où est Bernard ?) et par Yves David. Le coup de pinceau de Cango se veut plus insistant, plus crayonné, que les touches aquarellistes de Thomasse et de Constantin. Il dit bien la souffrance humaine des hommes du bord de mer, attachés à ce Trou Fanfaron pour gagner leur pain à la sueur de leur front et en s?aidant de la bosse qui se développe sur la nuque, à la jonction du cou et des épaules.
Les remorqueurs de Cango sont des lions se préparant à descendre dans l?arène. Les bâtiments environnants font fonction de public et frissonnent dans l?attente d?un dénouement. C?est le Port-Louis dilo, tout autant fébrile que celui des rues passantes et commerciales.
Yves David le thaumaturge. Des herbes folles, un cours d?eau noirâtre mais où se reflète toute la bonté du ciel, des buissons qui auraient beaucoup à raconter s?ils étaient doués de parole, des montagnes qui dominent depuis des siècles toutes nos turpitudes humaines mais sans jamais perdre leur sérénité ni leur majestueuse beauté, des arbres aussi communs que de vulgaires eucalyptus mais que David transforme en cierges lumineux pour assurer la liaison, la religion, entre le ciel et la terre. Nous ne savions pas que Karo-Kalyptis pouvait être aussi beau. Merci Yves pour cette réhabilitation inespérée.
Moorthy Nagalingum, le maître des formes plastiques qu?il triture avec élégance jusqu?à ce qu?elles deviennent formes humaines plus vraies, plus authentiques que tout ce qu?on peut nous présenter de cet ordre. Nagalingum peindrait des corps ressuscités et déjà irradiant de gloire infinie que cela ne nous étonnerait guère.
Il y a les Gupta. Un couple dont chaque conjoint essaye de paraître plus talentueux que l?autre. La femme Mila, multipliant les effets végétatifs et les coloriant avec une rare habilité au point de rejoindre Salvador Dali dans un néo-classicisme exempt de tout excès. L?homme, Lalit Kumar, superpose négligemment des fonds de différentes couleurs, allant du vert prononcé jusqu?au brun chaleureux, en passant par un vert tendre et un reflet, hésitant entre le doré et l?ensoleillé vif. Il pose dessus deux fragments de miroir brisé qui nous renvoie à tous les orages de nos existences humaines.
Le chemin du ciel
Dans le même registre, Alix Le Juge de Segrais. Imaginons un Turner délaissant les ors de Venise pour se prélasser sur un green ou sur une prairie, sans fin ni commencement. Du jaune au milieu pour marquer l?horizon ensoleillé. Un zeste de bleu pour camper, à l?avant-scène, une zone d?ombre. Suivons Turner et laissons-nous engloutir par cet océan végétatif et y ressentir les moindres vibrations.
Il y a encore Thivynaidoo Perumal Naiken qui quadrille élégamment l?entrée d?un bout de tunnel ; Pamela Venkatasamy qui met des oursins entre les mains du maître de la maîtresse de la lumière, Georges de La Tour ; Françoise Hardy participant à la résurrection de notre Chinatown ; Drishti Chummun et sa silhouette blanche, provocante à souhait, s?imposant à des spirales aux différentes teintes brunâtres ; les oiseaux de la liberté de Mala Chummun-Ramyead, la cheville ouvrière de ce 25e Salon de Mai, comme des précédents.
Qu?elle continue pendant longtemps encore à nous montrer le chemin du ciel, le chemin du Beau. Qu?elle continue à jamais à organiser ce rassemblement convivial de nos meilleurs peintres y compris ceux non mentionnés ici, faute de place.
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