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La région dans tous ses états
Un rideau de pluie recouvre Mahébourg depuis quelques jours. Au grand désespoir de Dewantee Jodhun. L?ondée aurait été la bienvenue en cette période de fortes chaleurs mais, pour elle, la pluie est synonyme de conditions propices à la multiplication de l?aedes albopictus, le moustique vecteur du chikungunya.
L?ouvrière textile de 53 ans a désormais une sainte horreur de cet insecte, estimant que la mort de ses deux s?urs, survenue en l?espace de trois jours, est due au virus. Palmawtee, 58 ans, a trépassé samedi dernier après un accès de fièvre alors que Chandinee, 51 ans, a été terrassée dans les mêmes circonstances mardi. Il n?en faut pas plus pour attiser la peur qui grandit dans le village.
Le ministère de la Santé a beau affirmer que ces décès ne sont pas liés au virus, que les s?urs Jodhun ont succombé à d?autres complications, rien n?y fait. La psychose continue à gagner du terrain.
« Zot pas pe kwar malad la ine affecte nu lendrwa »
Les habitants ont commencé à faire le décompte des disparitions suspectes et s?interrogent, entre autres, sur la mort subite d?Eramah Potiah, 93 ans, mardi. Elle habitait Goordhin Lane, à quelques pâtés de maison de Doolur Lane, la rue des s?urs Jodhun.
Dans ces deux familles, le chikun-gunya a frappé plusieurs personnes et c?est la raison pour laquelle il est associé aux trois décès. Dewantee a encore des enflures aux chevilles et déplore que « tou mo zeneration fine malad ! ».
La pauvre femme est « traumatisée » et fait la chasse aux moustiques, de peur que le virus qu?ils propagent ne soit mortel, contrairement à ce qui est dit ici. N?a-t-elle pas appris qu?il a déjà tué à la Réunion ?
« Zot pa pe kwar malad la ine affecte nu lendrwa », soupire Dewantee, en faisant référence aux autorités qui martèlent que le virus est sous contrôle et qu?il n?y a qu?environ deux cents malades dans le pays.
Le sentiment de Dewantee est partagé par les proches d?Eramah Potiah car ils sont nombreux à avoir été touchés par le virus. Pour eux, ce chiffre ne représente que le quart des malades à Mahébourg.
Ils se basent sur le fait que même leurs voisins sont tout aussi atteints. Ils font appeler Ninagu Armoogum, 53 ans, et sa bru Rachida, 23 ans, qui peinent à descendre de leur escalier.
En proie à des douleurs articulaires, les deux femmes parviennent difficilement à marcher. Les chevilles de Ninagu ont presque doublé et Rachida peut difficilement prendre son bébé dans ses bras. Ses phalanges et ses jambes ont enflé. Rachida couve une fièvre depuis deux jours et n?a pas encore décidé si elle va consulter un médecin ou pas. Elle a surtout peur pour son enfant.
Aux quatre coins de Mahébourg, le virus est sur toutes les lèvres. À Villenoire, une famille de pêcheurs s?interroge sur le mal mystérieux qui a frappé leur fille de trois ans. À Cité-Tôle, à l?entrée de Pointe-d?Esny, les femmes parlent d?une dame qui est subitement tombée malade et elles ne cessent de s?interroger sur l?origine de son mal. Elles ont bien raison car les enfants en bas âge, qui traînent du côté des sentiers boueux, sont des cibles faciles pour le chikungunya.
Dans ce camp de squatters perché sur les berges d?un important cours d?eau ? où la petite Marie-Anita a connu une fin tragique en juillet 2004 ? une épidémie est vite arrivée et très difficilement maîtrisable.
À quelques encablures de là, à Beau-Vallon, Devi et Samy Papayah, 72 et 77 ans, ne savent plus qui croire quant à l?origine de la maladie qui les afflige depuis plusieurs jours. Surtout aux chevilles. « Eski chikungunya la gagney vraimem ek moustik sa ? Kot malad la vini sa », s?interroge Devi dont le gendre est, pourtant, médecin.
La salle d?attente ne désemplit pas
« Nous ne comprenons pas, nous avons une bonne hygiène de vie », lance Devi en s?inquiétant des complications liées au virus. C?est clair qu?il y a un manque de communication des autorités, et Devi a de quoi s?inquiéter car sa belle-mère, Gango, 92 ans, est souffrante depuis trois semaines.
Alité, Gango montre ses bandages aux genoux et ses chevilles enflées. D?une voix chevrotante elle explique qu?elle est « feb, feb net ». Sa cour qui très arborée pourrait expliquer pourquoi elle a été piquée par des moustiques.
Cependant, les insectes rodent partout dans Mahébourg. Même à côté de l?hôpital. Sooriawatee Cunniah, 53 ans, qui habite à côté de l?établissement arbore des chevilles gonflées et a du mal à saisir quoi que ce soit avec ses mains. Elle est le témoin des allers et venues des patients et ce jeudi, à 13 heures, la salle d?attente ne désemplit pas.
Marie Luciana, âgée de 82 ans, vient d?arriver de Beau-Vallon, ne pouvant plus supporter ses douleurs. Elle a pris un taxi pour Rs 50 et explique à l?infatigable travailleur social George Ah-Yan, ses symptômes. Ce dernier lui suggère de rester à l?hôpital plutôt que de faire de nombreux allers-retours sous l??il approbateur de Mantee Mookaram, 49 ans, et Rose Kisnawtee, 52 ans, deux femmes déjà atteintes du virus.
À bord de sa vieille guimbarde, George Ah-Yan arpente le village pour savoir si la maladie gagne du terrain et en profite pour féliciter ceux qui étaient à ses côtés, il y a deux ans, pour réclamer que l?hôpital de Mahébourg ne soit pas fermé.
À Mahébourg, le chikungunya touche surtout les familles à faible revenu. Richard Clair, 32 ans et maçon à Cité-Tôle, en est l?exemple. Il a attrapé le virus depuis une semaine et ne peut pas travailler depuis trois jours. Il a les mains enflées mais il s?est entêté malgré tout à aller travailler, car pas de travail signifie pas d?argent et une marmite vide. Il se demandait jeudi, sur les bancs de l?hôpital, comment il allait faire pour nourrir sa famille si le virus le met hors circuit pendant des jours.
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