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Culte séculaire,martyrs modernes

10 février 2006, 20:00

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Tous prêts. Glaçon râpé, dipain frir, baja, gato piman. Le tracé de la procession du ghoon est à lire dans la présence accrue des marchands ambulants. Vocation improvisée. Au quotidien, le quartier de Plaine-Verte sent déjà bon le kebab et le briani, dès la fin d?après-midi.

Jeudi, dernier des dix jours du ghoon, c?est sur le pas des portes que l?on a installé une table. La nappe y est souvent à carreaux. Dessus : de quoi se restaurer vite fait, de ces préparations qui fondent sous le palais, laissent des souvenirs huileux sur les doigts et les lèvres, avant de se déposer durablement sur les hanches.

C?est cela le ghoon. Mélange du festif et du religieux. L?armée des ambulants qui envahit les rues de Plaine-Verte est le premier signe de forte concentration humaine sur le parcours route Pagoda, route des Pamplemousses, et Bernardin de Saint-Pierre, jusqu?à Vallée-des-Prêtres. Itinéraire soigneusement balisé par les hommes en uniforme.

En souvenir du petit-fils du prophète mahomet

Les scènes qui suivent sont moins simples à digérer. D?abord le battement des tambours. Accrochés sur le ventre des joueurs, les percussions résonnent sous les coups de batteurs qui changent fréquemment. Condition sine qua non pour battre la mesure : porter le bonnet de prière, que l?on se refile d?ailleurs de joueur à joueur.

Ils sont une demi-douzaine à accompagner cette célébration en souvenir du martyr du petit-fils du prophète Mahomet. L?un d?eux porte une chemise blanche et un sac à dos. Indices qui portent à croire qu?il est venu directement après l?école.

Il est 16 heures dans cette rue inondée de soleil. Au-dessus des têtes, dépasse le ghoon. Ce mot désigne à la fois la fête elle-même, et le mausolée en carton posé sur un chariot, qui précède la procession dans les rues.

De l?encens pour les martyrs

Les tambours nous attirent comme un aimant. Obligent notre c?ur à se calquer sur leur rythme. Nos oreilles à ne plus entendre que le chant lancinant de ces voix d?hommes dont certains ont des yeux vagues, troubles. Ouverts sur un ailleurs sentant bon l?encens.

Nous jouons des coudes et des épaules dans la petite foule massée sur le passage du ghoon. La procession est réglée par un sifflet. Elle s?arrête tous les deux mètres pour laisser libre cours aux scènes de mortification.

Une fumée s?élève au milieu du groupe d?hommes principalement vêtus de jeans, de blanc, de rouge et de vert. C?est de l?encens qui est généreusement orienté vers les narines des martyrs.

Les kurtas se tachent peu à peu de sang. Au niveau du ventre. C?est l??uvre de sabres rutilants comme des objets d?art. Point culminant de la danse rituelle effectuée par les participants. Dans le même groupe, un officiant plante méthodiquement des aiguilles sur le torse, puis les bras de ces martyrs modernes. Aucun mouvement de recul, aucun cri n?échappe des lèvres du martyr dont les lèvres mobiles semblent réciter un mantra.

Les participants sont de tous âges. Eklaz, 14 ans en fait partie. Sa bonne bouille d?adolescent contraste avec la mine plus renfrognée de ses aînés. Eklaz participera au ghoon le temps de trois haltes. Chacune apportant son lot d?aiguilles transperçant ses oreilles, son torse et ses bras.

Sa mère et sa s?ur le mitraillent avec leur appareil photo. Sitôt le calvaire fini, sa petite s?ur se précipitera pour dénouer le kurta attaché autour de sa taille, lui prendre le bras et l?aider à traverser la rue. Sa mère l?accueille tout sourire. «Enn sans nou finn resi fer foto la. Souy to zoreil.» Avant de lui acheter à boire. Nous nous approchons. «Ki fer to fer sa ?» Réponse accompagnée d?un sourire candide : «Parski mo kontan. »

LE «GHOON», HISTOIRE D?UN CULTE POPULAIRE

Mine d?information sur la célébration du ghoon, La Rose et le Hénné d?Amenah Jahangeer-Chojoo est une étude des musulmans de Maurice. L?ouvrage a été publié par le Mahatma Gandhi Institute en 2004.

L?auteur écrit que «Le ghoon commémore le martyr d?Hussein, petit-fils du prophète Mahomet, et d?un certain nombre de ses partisans et membres de sa famille, dans le désert de Kerbala, en Iraq, en l?an 680. Par extension, on inclut aussi dans les célébrations son frère Hassan, mort par empoisonnement quelques années auparavant.»

L?événement, appelé «ghoon», «yamsey», «tazia» ou «tajja» est célébré à Maurice depuis les années 1790, au temps de la colonisation française. La procession dans les rues de Port-Louis est rythmée par le battement des tambours et des scènes de mortification. Etalée sur dix jours, le dernier jour est celui du «cassé de Ghoon», procession qui culmine à la Vallée-des-Prêtres, qui symbolise le Kerbala.

Remontant aux origines, Amenah Jahangeer-Chojoo rapporte que les «laboureurs portaient les cénotaphes en procession, avec des manieurs de bâtons, des joueurs de tambours, des danseurs, etc?, allant devant chaque maison pour recevoir une obole. Le ghoon acquit alors un caractère de festival d?amusement, de carnaval même, et toutes sortes de jeux y étaient organisées, notamment des tournois de lutte indienne (cousti) (?) qui donnaient parfois lieu à des débordements. A cette occasion les travailleurs des plantations bénéficiaient de deux jours de congé.»

L?ouvrage s?attache à la recherche d?une «certaine proximité avec le surnaturel», à travers le ghoon. «Dans le passé comme à présent, les gens se tournent vers ce culte afin d?obtenir guérison et de recevoir protection contre des forces maléfiques.» Une attitude qui contraste avec les voix de religieux et d?intellectuels musulmans qui se sont exprimés contre ces pratiques «dès le début du XX e siècle (?). Les excès en tout genre furent fortement condamnés, et la légitimité islamique des commémorations mise en doute.»

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