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Sauver les meubles

29 janvier 2006, 20:00

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par Aline GROËME

Et dire qu?il y a certains qui risquent d?oublier. Que pour qu?il y ait abolition, il y a eu action. Celle de fouetter, de marquer au fer rouge, de pendre haut et court, de chosifier des êtres humains avec la plus extrême cruauté.

Jour de commémoration ? la 171 ème cette année ? est jour de souvenir. Alors, souvenons-nous que le Code Noir, promulgué par Louis XIV et repris par son successeur Louis XV ? texte codifiant l?esclavage et la traite négrière - qualifie l?esclave de « bien meuble. » Souvenons-nous que ce document censé freiner les abus des maîtres à l?égard de ces subalternes forcés, n?a fait que renforcer l?inhumanité de la condition d?esclave. Une situation justifiée en ce temps-là par l?Eglise et les philosophes. Sans plonger dans la théologie, souvenons-nous que Jean Paul II a su demander pardon.

Souvenons-nous que l?abolition de l?esclavage n?est pas la commémoration d?une seule composante de la nation mauricienne. Dépassons les clichés. Pas zis fet kreol sa. Certes, la majorité des esclaves avaient des origines malgaches, mozambicaines, sénégalaises et guinéennes. La majorité des maîtres étaient Blancs. Mais l?Histoire n?est jamais manichéenne. L?historien Jocelyn Chan Low l?a dit : « Il y a un problème quand on dit que le 1 er Février est la fête des Mauriciens d?origine africaine et le 2 novembre celle des Mauriciens d?origine indienne.»

Des esclaves d?origine indienne suaient dans le Mauritius des Hollandais bien avant l?arrivée des Français et des Anglais. Mais vous avez raison. Jour de commémoration n?est pas jour pour disputer sur les versions de l?Histoire.

Faisons plutôt de cette date un jour de réconciliation. Vingt-quatre heures ( à répéter ad infinitum) pour célébrer les valeurs de la liberté. Car comme le dit Doudou Diène, docteur en philosophie et Rapporteur spécial des Nations Unies sur les formes contemporaines de racisme, de discrimination raciale et de xénophobie, « Ce serait injuste de réduire l?esclave à un être de douleur. Ce serait trop conforter l?esclavagiste dans son dessein de néantiser l?homme. L?esclavage fut une histoire de résistance physique et surtout culturelle contre une idéologie, un système juridique, philosophique, politique et militaire. »

A Maurice, cela fait cinq ans depuis que le 1er février est jour férié. Qu?est-ce qui a changé ? La reconnaissance officielle a ?t-elle amélioré la connaissance de l?Histoire ? La réponse- qui peut rester tapie à l?intérieur de chacun de nous pendant longtemps ? resurgit dès le moment qu?il s?agit de la léguer aux enfants. De se pencher sur la manière d?enseigner l?histoire à l?école. Entre l?aride énumération de dates et les pique-nique vers les sites classés patrimoine national, il existe un juste milieu.

Celui qui ouvre la voie de la reconstruction. Pour que soit surmontés les complexes d?infériorité. Celui attaché à la réconciliation avec les noms de famille, par exemple, comme nous le rappelle avec à-propos Alain Romaine.

Si les chaînes physiques sont tombées, il y a 171 ans, d?autres plus iniques demeurent. Celles qui emprisonnent la culture créole dans une paresse intellectuelle. Cantonnant ainsi la créativité à des formes usées jusqu?à la corde. Nous sommes capables de penser l?Afrique autrement qu?en nous grimant, qu?en nous affublant de grandes robes aux couleurs vives pour faire « Afro. » Nous sommes capables d?originalité. Et non plus seulement de sauver les meubles.

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