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Écrire avec ses tripes

18 décembre 2005, 20:00

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par Aline GROËME

Tremper sa plume dans l?eau de ses viscères pour en faire un texte digeste. Combien d?auteurs savent faire cela ? éviter de tomber dans l?excès. Sonner juste à chaque phrase, même s?il y a un monstre qui s?y cache.

Autant de questions qui se bousculent dans notre tête de lecteur moyen, après s?être jeté avec boulimie sur Eve de ses décombres d?Ananda Devi.

L?art de traduire le ressenti ne s?apprend pas, il se travaille. Cette progression, c?est la romancière elle-même qui nous propose de la constater. En mettant en relation Paule, née, il y a 16 ans à la Rue La Poudrière et l?Eve de Troumaron.

Pour avoir rencontré la romancière en octobre dernier, lors de son passage à Maurice, quand elle était venue participer à un colloque de psychanalyse, nous savons qu?elle n?a pas peur d?utiliser les mots.

Celui de la schizophrénie par exemple. Pour mettre un nom sur ce processus ( que nous imaginons douloureux) de faire sortir des voix totalement différentes de la sienne propre. Une psychose dont l?écrivain souffrirait ?sans le savoir. Sa seule chance est que cette schizophrénie-là s?exprime par le biais de l?écrit plutôt que des actes.?

L?acte d?écrire. Engagement ou pas ? Eternel débat. Si ses ?Je ? ne sont pas totalement elle-même, cela ne l?empêche pas de prendre position. De chercher à savoir s?il y a des raisons qui poussent vers la prostitution.

?Ne me dites pas qu?il n?y avait pas une autre voie, pour elle. Ne me dites pas que de possibilités, il n?y en avait pas ?, fait-elle dire à Sad, voix masculine ?stable? de son dernier roman. Vendre sa peau. Monnayer sa chair. Au fil de son ?uvre, nous sentons bien la fascination d?Ananda Devi pour ce milieu.

Le besoin d?explorer tous les plis, les fentes et les trous. D?éructer sans retenue toutes les sécrétions humaines, de la salive à la sueur, en passant par le sperme. Sans tabous. Avec une vérité si saisissante que cela ?sent? le vécu. L?écriture Ananda Devi, c?est la construction de corps pour mieux les détruire, pas jouer à Dieu, mais plutôt au diable. Un Lucifer qui nous piquerait la conscience à la fourche de ses mots brûlants.

Pour mieux nous consumer, Ananda Devi sème son récit de phrases en créole. Sempiternelle question qui lui est posée : pourquoi s?exprimer en français et pas dans la langue maternelle ?

Dans Francophonia, revue littéraire italienne, la romancière s?explique ? et non pas pour justifier ? ses choix. ?L?utilisation du créole dans mes romans est liée surtout aux dialogues, par conséquent je pourrais même dire que c?est une question d?écoute et de musicalité(?). Souvent les dialogues viennent en créole pour répondre à l?envie de faire écouter les sons du pays (?). Dans le créole, il y a quelque chose de plus viscéral (?), le fait d?écrire les dialogues en français est une sorte de convention, surtout pour les personnages que je décris qui ne viennent pas des milieux bourgeois. ?

Écrire avec ses tripes, c?est aussi faire silence. Laisser sourdre la douleur intérieure, d?un c?ur brisé, d?un ventre qui a mal, d?un utérus stérile. Imaginez un peu. Restituer le silence qui est une inhérence des personnages, en mots articulés. Ananda Devi nous livre sa technique pour s?en sortir indemne : ?L?acte littéraire est un acte de traduction, pas d?une langue à l?autre, mais d?une pensée à une autre.? Pour qu?elles percutent les nôtres.

Et pas qu?à la tête.

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