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Le présent versus l’avenir
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Le présent versus l’avenir
La réforme des pensions suscite une indignation compréhensible pour beaucoup de Mauriciens car elle remet en cause un acquis. Mais le véritable débat nous semble peut-être ailleurs : il ne s’agit pas seulement de ce que nous donnons aujourd’hui à nos aînés, mais de ce que nous laisserons demain à nos enfants.
Depuis des semaines, au prix d’un climat social délétère, qui pèse déjà sur l’économie et la croissance, le pays se déchire. Les manifestations risquent de se multiplier. Le gouvernement invoque l’insoutenabilité des finances publiques ; ses opposants dénoncent une rupture du contrat social. Les deux ont raison sur un point : la pension est bien plus qu’une ligne budgétaire. Elle incarne une promesse envers nos aînés.
Cette interrogation dépasse d’ailleurs largement les frontières mauriciennes. Dans une tribune publiée en début de semaine par Le Monde, l’ancien ministre français de l’Économie Éric Lombard rappelle que «le déficit nuit gravement à la jeunesse». Et d’ajouter : «Chaque euro consacré aux intérêts de la dette est un euro qui ne finance ni l’école, ni l’hôpital, ni la transition écologique, ni notre sécurité». Derrière les colonnes d’un budget se joue en réalité une question de justice entre les générations. C’est précisément cette seconde promesse qui manque aujourd’hui au débat : celle que nous devons aux générations qui hériteront de la dette que nous leur léguons. Une société ne se mesure pas seulement à la manière dont elle protège ses aînés. Elle se juge aussi – et surtout – à sa capacité à ne pas hypothéquer l’avenir de ses enfants.
Chaque roupie publique possède un coût d’opportunité. Dépenser ici, c’est renoncer ailleurs. Cette vérité économique paraît froide. Elle est pourtant profondément humaine.
Une nation qui consacre une part toujours plus importante de ses ressources aux dépenses de consommation publique dispose mécaniquement de moins de moyens pour préparer l’avenir. Moins pour l’école, moins pour les universités et la recherche. Moins pour l’intelligence artificielle, la cybersécurité, les infrastructures numériques, la transition énergétique, les hôpitaux de demain. Moins pour former cette génération qui devra évoluer dans un monde infiniment plus compétitif que celui de ses parents.
Le véritable conflit n’oppose donc pas les retraités aux actifs. Il oppose le présent à l’avenir. Pendant des décennies, Maurice a bénéficié d’une démographie exceptionnellement favorable. Une population jeune, un nombre limité de retraités, et une croissance relativement soutenue permettaient de financer un modèle social généreux sans remettre en cause les grands équilibres. Cette parenthèse se referme. Nous vieillissons rapidement. Les actifs sont proportionnellement moins nombreux. Les dépenses sociales augmentent plus vite que la richesse créée. La croissance ralentit. Les marges budgétaires s’érodent.
Aucune majorité politique ne peut modifier cette réalité démographique. Elle peut seulement choisir de l’ignorer. Ou d’y répondre. La réforme des pensions n’est donc pas d’abord une question idéologique. Elle est la conséquence d’une équation mathématique devenue impossible.
Reconnaître cette réalité ne signifie pas que toutes les décisions gouvernementales sont bonnes, ni que leur mise en œuvre a été exemplaire. L’absence de concertation, les maladresses de communication et le déficit de pédagogie ont largement alimenté la colère. Mais une mauvaise pédagogie ne transforme pas une réalité démographique en illusion. La véritable responsabilité politique consiste désormais à répondre à une question plus exigeante.
Que ferons-nous des ressources ainsi économisées ? C’est là que se jouera la crédibilité de la réforme. Si ces économies servent uniquement à réduire temporairement le déficit ou à financer de nouvelles dépenses courantes, alors le sacrifice demandé à une partie de la population apparaîtra vain.
En revanche, si elles deviennent le moteur d’un immense investissement dans le capital humain, alors la réforme changera de nature. Imagine-t-on ce que représenterait, pour Maurice, un plan national de formation aux métiers de l’intelligence artificielle, de la robotique, des biotechnologies, de la cybersécurité ou des sciences marines ?
Imagine-t-on des écoles entièrement modernisées, des laboratoires de recherche capables de retenir nos meilleurs talents, des universités connectées aux grands réseaux internationaux d’innovation, un système de santé utilisant pleinement les technologies numériques ? Imagine-t-on une jeunesse qui ne rêve plus d’émigrer parce qu’elle trouve ici les opportunités de demain ?
Voilà le véritable retour sur investissement. Le meilleur héritage qu’une génération puisse transmettre n’est pas seulement un revenu garanti. C’est une capacité à créer davantage de richesse que la génération précédente.
L’histoire économique montre que les pays prospères ne sont pas ceux qui distribuent le plus. Ce sont ceux qui investissent le mieux. Ils investissent dans les compétences. Dans la connaissance. Dans la productivité, l’innovation et la confiance. Dans cette capacité collective à produire davantage demain qu’aujourd’hui.
Il existe une profonde ironie dans notre débat national. Beaucoup de parents et de grands-parents qui manifestent aujourd’hui pour défendre leurs droits se sont privés toute leur vie afin d’offrir une meilleure existence à leurs enfants. Ils ont travaillé dur, économisé, sacrifié leurs loisirs, financé des études parfois au prix d’efforts considérables. Parce qu’ils savaient intuitivement qu’investir dans un enfant rapporte toujours davantage que consommer pour soi-même. Cette sagesse familiale devrait inspirer notre politique publique. Un État ne devrait jamais faire moins bien qu’une famille. Il devrait penser sur une génération, non sur une échéance électorale.
Le courage politique ne consiste donc pas seulement à annoncer des réformes impopulaires. Il consiste surtout à expliquer pourquoi elles sont nécessaires, où elles conduisent et comment leurs bénéfices seront équitablement partagés. Sans cette vision, toute réforme ressemble à une sanction. Avec cette vision, elle peut devenir un pacte. Au fond, la question qui nous est posée dépasse largement celle des pensions. Quel héritage voulons-nous laisser ? Une dette toujours plus lourde ? Des dépenses toujours plus difficiles à financer ? Ou une jeunesse mieux formée, plus innovante, plus compétitive, capable de soutenir demain le modèle social auquel nous restons tous attachés ?
Le véritable patrimoine d’une nation ne se mesure ni au montant de ses pensions, ni à la taille de son Budget. Il se mesure à ce qu’elle ose investir dans ceux qui écriront son prochain chapitre.
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La volte-face sur le means test n’est donc pas sans prix. Le Premier ministre l’a reconnu hier au Parlement : son abandon entraînera une dépense supplémentaire de Rs 6,2 milliards sur les six premiers mois de 2027, soit 0,7 % du PIB. Mais plutôt que de rouvrir son Budget, le gouvernement choisit d’absorber le choc par une vaste opération de redressement de l’État.
Le remède annoncé est révélateur. Révision des projets d’investissement, chasse aux dépenses inutiles dans tous les ministères, comité piloté personnellement par le Premier ministre pour traquer les doublons et le gaspillage, réforme en profondeur du système fiscal avec l’appui du FMI, cession d’actifs publics non stratégiques et même ouverture du capital de certaines entreprises d’État : l’exécutif affirme vouloir transformer une concession politique en accélérateur de réformes.
Le message envoyé est double. D’un côté, le gouvernement reconnaît que la pression populaire peut infléchir une décision budgétaire. De l’autre, il insiste sur le fait que l’équation financière demeure inchangée : chaque roupie dépensée devra être compensée ailleurs. Le véritable test commence maintenant. Les annonces de rationalisation sont devenues un classique des discours budgétaires. Ce qui fera la différence, cette fois, ne sera pas la création de nouveaux comités, mais leur capacité à produire enfin des économies réelles, mesurables et durables.
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