Publicité
« Il faut supprimer le CPE »
<B>Que reprochez-vous exactement au système éducatif mauricien ?</B>
Il ne favorise pas l’épanouissement de l’enfant et ne tient pas compte des late developpers. Il est même criminel dans la mesure où il impose à l’enfant le stress du Certificate of Primary Education (CPE). Il produit des citoyens passifs, asservis, limités au niveau de la réflexion créative et critique. L’économie en souffre et le pays n’arrive pas à optimiser ses investissements considérables dans l’éducation. Je ne vois pas comment Maurice pourra réaliser son ambition de devenir un knowledge hub avec le système d’éducation qu’elle a.
<B>La réforme est en cours. La compétition a été supprimée dans le primaire et l’inscription au collège se fait sur une base régionale. Cela ne suffit pas ?</B>
Il ne faut pas faire les choses à moitié. La réforme aurait dû avoir commencé par l’élimination du CPE lui-même. Tout ce qu’on a réussi en supprimant le ranking, c’est de soulager les parents de la pression, d’assurer à leurs enfants une place dans les écoles d’élite. L’enfant, lui, continue à vivre dans la hantise de l’examen du CPE et on le prive de son innocence et de son âge d’or. L’enfant doit être traité en tant que tel et pas en tant qu’adolescent. Avez-vous déjà essayé de regarder un enfant dans les yeux le jour de l’examen ? Celui qui ne réussit pas est éliminé du système pour toujours. Quatre enfants sur dix inscrits au CPE tombent dans cette catégorie chaque année. Ce n’est pas normal que l’avenir d’un enfant se décide à l’âge de dix-douze ans.
<B>Le système prévoit la prise en charge des recalés, même s’il est vrai que le résultat est parfois décevant. Vous suggérez peut-être que cette deuxième voie soit rendue plus performante ?</B>
Absolument pas. Je dis qu’il faut supprimer la notion même d’un examen durant les neuf premières années de la scolarité. À la place, il existerait une formule d’évaluation informelle qui serait appliquée tous les trois ans pour vérifier si l’enfant réagit bien au programme. L’instituteur procéderait à cette évaluation dans le cadre normal de son travail, de sorte que l’enfant ne s’en rende pas compte. Du coup, les parents ne sentiront plus le besoin de traumatiser leurs enfants avec des leçons particulières. Le gamin, lui, renouera avec son enfance.
<B>Que pensez-vous de la tentative d’intégrer les recalés avec le Prevoc ?</B>
Recalé ? Vous imaginez les dégâts que ce mot peut provoquer chez l’enfant ? Il détruit l’estime en soi, en fait un raté, peut-être pour le reste de sa vie. Et tout cela sur la base d’un simple examen. Il est très difficile alors de reconstruire l’enfant. Les recherches ont démontré qu’il faut onze interventions positives pour gommer l’impact d’une autre, négative, sur l’enfant. Alors, plutôt que d’essayer de rattraper le coup maladroitement en isolant les « recalés » dans des classes Prevoc, il vaudrait mieux réformer le système de sorte qu’il n’en produise plus.
<B>Comment gérer les enfants moins doués si ce n’est en leur donnant cette attention ?</B>
Ailleurs, où on a le souci de bien faire les choses, le late bloomer s’assoit dans la même classe que ses pairs et suit les mêmes leçons. Un deuxième instituteur se met à ses côtés et l’aide à suivre. On n’en est peut-être pas encore là à Maurice. Mais il est possible de tenir compte des inégalités au niveau des aptitudes des enfants. Il suffit que les classes soient moins fournies, que l’instituteur ait été formé convenablement pour utiliser des techniques d’enseignement innovantes et que le programme d’études soit attrayant.
<B>De nombreux éducateurs estiment que l’échec scolaire serait vaincu si le créole était la langue d’enseignement. Vous partagez cet avis ?</B>
Non. A mon sens, il faut maintenir l’anglais, ne serait-ce que dans un esprit de continuité vu que la grande majorité des universités où étudient les enfants mauriciens enseigne en anglais. Si l’enfant échoue et reste analphabète, ce n’est pas tant la faute de l’anglais, mais plutôt celui de la mauvaise maîtrise de cette langue par les instituteurs. Le fait que l’enfant soit très peu exposé à cette langue n’arrange pas les choses.
<B>Il suffirait donc que l’instituteur parle mieux l’anglais pour que l’enfant soit plus réceptif ?</B>
Cela paraît étrange, mais oui, il suffit que l’instituteur parle couramment un anglais de bon niveau avec ses élèves. Comprendre, écrire et lire cette langue n’est pas suffisant. Il faut aussi la parler. Venir prétendre que trop de langues étrangères perturbent l’enfant, c’est engager un faux débat. Les études ont démontré que celui-ci a les aptitudes pour assimiler plusieurs langues à la fois.
<B>Comment atteindre ce niveau ?</B>
Ce n’est pas le plus difficile. Ils devront être formés. Mais pas uniquement à parler l’anglais. We need to teach teachers how to teach. La méthode utilisée actuellement est uniforme et ne tient pas compte des aptitudes de chaque enfant. Il faudra montrer aux instituteurs comment rendre les leçons amusantes, comment développer le sens de l’observation et de l’analyse. L’Institut de pédagogie, je regrette de le dire, est complètement dépassé. S’il avait fait son travail convenablement, nous n’en serions pas là.
<B>Jusqu’où une telle amélioration des compétences est-elle possible, étant donné les compétences actuelles des enseignants ?</B>
Seuls 3,6 % des 4 300 instituteurs détiennent un diplôme universitaire. C’est hallucinant. Mais tout n’est pas perdu. La qualité du personnel peut être peu à peu améliorée grâce à la formation continue. On n’a d’ailleurs pas de choix. Cette amélioration des compétences est impérative, car c’est là, à l’école primaire, que tout se joue. Ne pas réussir, c’est compromettre tout le système.
<B>Après votre expérience à l’université de Toronto, où vous avez enseigné pendant dix ans, et avec celle à la «DCDM Business School» où vous travaillez depuis deux mois, l’insuffisance du système éducatif est-elle perceptible chez l’étudiant mauricien à qui vous enseignez ?</B>
Très certainement. L’objectif ultime de l’éducation est de permettre à l’enfant de réfléchir de manière créative. Or, l’étudiant mauricien a du mal à s’y faire. Il manque d’entraînement. Les prouesses de certains qui arrivent à briller dans leurs études se font entendre de temps à autre. Mais ceux-là sont des exceptions qui ont peut-être fréquenté une école privée où qui ont été encadrés par des parents.
<B>Ils sont nombreux à pleurer le système élitiste d’hier. Les enfants qui sont plus doués que les autres n’ont-ils pas besoin d’être pris en charge et stimulés autant que les « late bloomers » ?</B>
Le système est encore élitiste. Il partage les enfants en deux catégories, les brillants et les « idiots ». C’est inadmissible. Il faut comprendre que le concept de l’émulation est très important dans l’éducation. Il se fonde sur le constat que l’enfant va toujours essayer de s’élever pour ressembler au meilleur dans son entourage. De ce point de vue, il est sain d’avoir en classe un mélange d’aptitudes.
<B>« Le système est encore élitiste. Il partage les enfants en deux catégories, les brillants et les “idiots”. C’est inadmissible. »</B>
<B>Il n’y pas que la méthode d’enseignement. Il y a aussi le programme.</B>
Le programme d’études doit encourager et encadrer le développement naturel de l’intellect de l’enfant. Certaines matières ne devraient pas être enseignées en première. A ce stade, il suffit d’apprendre à l’enfant à lire et à compter. Les autres matières devraient être introduites en cours de route, l’anglais, les maths et les sciences devenant obligatoires jusqu’à la fin du cycle primaire. Il faudrait faire plus de place à l’éducation physique et aux jeux. L’école doit être amusante. Comme le disait Molière, « il nous faut en riant instruire la jeunesse et reprendre ses défauts avec grande douceur… »
<B>Qu’attendez-vous du gouvernement ?</B>
L’ancien régime a beaucoup investi dans les infrastructures. C’est bien. Mais cela n’équivaut qu’à soigner la forme. Le fond du problème, qui concerne la méthode d’enseignement et le programme d’études, a été négligé. Le système éducatif a conservé sa base post-indépendance quand la priorité du pays était de rendre ses citoyens rapidement fonctionnels. Depuis, les choses ont évolué. Les priorités du pays ont changé. Il nous faut à présent des citoyens qui réfléchissent, qui ont le sens de l’initiative, qui soient créatifs. L’actuel ministre de l’Education a dit qu’il veut des changements. Souhaitons, dans l’intérêt des enfants, qu’il tienne parole.
<B>Si vous étiez à la barre, par quoi auriez-vous commencé ?</B>
J’aurai d’abord investi dans la formation du personnel enseignant afin qu’il ait une meilleure maîtrise des langues et des méthodes d’enseignement moder-nes. J’aurai équipé chaque école d’une bibliothèque digne de ce nom pour encourager la lecture, surtout chez les garçons. Et là, il faut qu’il y ait des livres qu’ils aiment lire, surtout pas du type Rémi et Marie. En même temps, j’aurai équipé les salles de classe d’outils pédagogiques modernes, à commencer par des ordinateurs.
Publicité
Publicité
Les plus récents