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L?INFORMATIQUE POUR ALPHABÉTISER
Jennifer Decruz Owen Allan qui coiffe Sainte Catherine, du moins jusqu?à l?an prochain, projette l?image d?une jeune femme bien comme il faut. C?est appa-rent dans sa tenue vestimentaire d?une grande sobriété : son tailleur jupe gris souris à fines rayures blanches est bien coupé. Les talons de ses mules imma-culées sont d?une hauteur raisonnable. Pour bijoux, elle s?en tient à un collier de perles, des boucles d?oreilles assorties, une montre de femme discrète dans un bras, un bracelet fantaisie torsadé blanc dans un autre et un fin anneau d?or serti d?une pierre à un doigt.
On s?attend par conséquent à une personnalité lisse. Or, rien n?est moins vrai. Jennifer Decruz Owen Allan est en réalité la fraîcheur même. C?est ainsi qu?elle demande qu?on passe sous silence son âge «car je fais plus jeune. Souvent dans l?autobus, les receveurs veulent me faire payer moitié tarif. Je dois les détromper,» avoue-t-elle en riant sous cape. Tout comme c?est sans se faire prier qu?elle explique l?origine de son nom de famille à rallonge. «Cela vient de mes aïeux qui étaient, comment dire, un peu farfelus et qui ont voulu conserver tous leurs noms», précise-t-elle en dévoilant des bribes de l?arbre généalogique des Decruz Owen Allan.
<B>Un sacré retard à rattraper </B>
On savait que l?amour accomplissait des miracles mais pas au point de faire aimer l?informatique? C?est pourtant ce qui est arrivé à Jennifer. L?informatique n?est en effet pas le premier choix d?études tertiaires de cette ancienne étudiante du collège Notre-Dame qui s?était concentrée jusque-là sur la comp-tabilité, l?économie et les mathé- matiques. En fait, c?est vers l?hôtellerie qu?elle se destinait et avait d?ailleurs obtenu un emploi au département de réservations d?un grand hôtel. Elle était tellement persuadée d?être sur la bonne voie qu?elle suivait en pa-rallèle des cours du soir en marketing et relations publiques dans une école privée.
Elle a déchanté quand elle a réalisé que les mentalités de certains de ses supérieurs ne corres-pondaient pas aux siennes. «Certains affichaient carrément du mépris pour des employés qui nettoyaient par exemple les toilettes. Je ne suis pas de cette coterie-là. Pour moi, tous les gens se valent et il n?y a pas de sot métier ou d?occupation plus idiote qu?une autre.» Pour être certaine de ne pas se tromper, Jennifer s?essaie à la réservation et aux relations avec les clients chez des tours-opérateurs. Sentant toutefois que ses chances de promotion sont presque nulles, elle se résigne alors à changer de créneau.
L?informatique n?est pas sa tasse de thé. Elle l?a essayée en autodidacte et l?a trouvée «rébarbative et détestable». Son fiancé, Fabrice Claite, qui est dans l?informatique et les technologies, a vite fait de lui faire changer d?avis. Jennifer apprend vite. Pour savoir si elle est vraiment faite pour l?informatique, elle trouve un emploi d?assistante de projets au sein d?une société française qui crée des logiciels. Son rôle consiste à accompagner le manager des projets lors de rencontres avec des compagnies voulant s?équiper de logiciels appropriés, à noter les besoins exprimés et les relayer aux programmeurs pour leur conception. Une fois le logiciel réalisé, elle retourne chez le client pour expliquer son fonctionnement.
Au bout de neuf mois, la société procède à un dégraissage. Et les derniers arrivés sont bien évidemment les premiers à prendre la porte de sortie. Jennifer fi-gure dans le lot. Loin d?être découragée, elle en tire une leçon de vie. «Dans chaque situation que l?on vit, il y a du positif et du négatif. Je préfère ne regarder que le positif car c?est ce qui fait avancer».
Consciente que c?est vers l?informatique qu?elle veut s?orienter et dans le but d?approfondir son initiation, la jeune femme prend un cours de technologies de l?information auprès de l?Industrial and Vocational Training Board (IVTB) dans le but d?obtenir un diplôme. Elle se démarque une première fois en tant que team leader d?une équipe de l?IVTB qui remporte le deuxième prix d?un concours organisé par le National Computer Board après soumission d?une thèse sur le thème : «Information and Communication Technologies as an engine of economic growth for Mauritius».
Son diplôme empoché, elle passe à l?étape supérieure qui est le Bachelor in Information Techno-logy de l?université de Maurice, tout en travaillant à mi-temps comme secrétaire pour un avocat puis pour un entrepreneur. Ce cours a été élaboré par l?université mauricienne en collaboration avec le CDAC-Centre for Development of Advanced Compu-ting de l?Inde. Ces études lui permettent de réaliser qu?elle veut enseigner l?informatique dès l?école primaire.
Elle est d?ailleurs sidérée en voyant que pour son petit cousin de cinq ans vivant en Australie, l?informatique est un jeu d?enfant. «Quand je compare cette maîtrise de l?outil informatique avec les connaissances des enfants d?ici qui sont initiés trois-quatre ans plus tard, je me dis que Maurice a un sacré retard à rattraper. Nos enfants sont à la traîne en matière d?informatique. Si l?on veut créer une cyber île, il faut commencer tôt avec les enfants de la maternelle mais avec un logiciel approprié à leurs besoins. à cet âge-là, les enfants sont curieux de tout et très aventureux. Il faut en pro-fiter pour renforcer leurs capacités. Ce n?est qu?ainsi qu?on fera du knowledge hub une réalité.»
Cette réflexion l?amène aussi à penser qu?avec un logiciel particulièrement interactif, un adulte analphabète peut s?alphabétiser. «Beaucoup croient que pour manier l?informatique, il faut être un expert. C?est un mythe qu?il faut briser. Il y a des analphabètes qui conduisent. Si l?on conçoit un logiciel interactif avec des couleurs, des formes, des images, de la musique et qu?on leur explique le fonctionnement du clavier, je suis persuadé qu?ils peuvent apprendre à lire et écrire. Pour un adulte, ce n?est pas évident de reprendre le chemin de l?école. Avec un tel logiciel, ils peuvent apprendre par eux et à domicile. N?importe quelle matière rébarbative peut devenir attrayante avec un logiciel adapté. C?est ce que j?appelle le fun learning.»
<B>Un homme et une famille</B>
Jennifer veut exposer ses idées mais ignore où s?adresser, jusqu?à ce qu?elle entende parler du concours du meilleur National Business Plan de la Jeune Chambre Internationale de Maurice. Les participants doivent réaliser un projet de montage de société. Jennifer se jette à l?eau. Ses notions de comptabilité et de marketing lui sont d?un grand secours. C?est ainsi qu?elle rédige son projet de montage d?une future société fabriquant des logiciels attrayants. Compagnie qu?elle nomme Funlearn et qui va démarrer avec un capital souscrit de Rs 355 000. Son plan finalisé, elle le soumet à la fin de juin et apprend la semaine suivante qu?elle fait partie des sélectionnés pour la finale.
Samedi dernier, au cours de la soirée de remise des prix du concours, Jennifer découvre qu?elle est la gagnante. «Même si je crois que mon projet est applicable et peut réussir, j?étais totalement surprise d?obtenir le premier prix car les deux autres finalistes avaient aussi des projets novateurs.»
Elle doit encore se pincer pour réaliser sa chance. «On dit que derrière chaque homme qui réussit, il y a une femme. Mais derrière une femme qui réussit, il y a aussi un homme et une famille. Dans mon cas, il y a eu mon fiancé et autant sa famille que la mienne.»
Puisque son business plan a impressionné, se lancera-t-elle dans les affaires à la fin de ses études tertiaires ? C?est trop tôt pour le dire. «Ma priorité est de compléter mes études et de me ma-rier. Ensuite, c?est encore flou. Ce sera peut-être l?enseignement de l?informatique. Mais je n?abandonne pas pour autant l?idée de monter ma compagnie de logiciels.» Comme elle ne manque pas de suite dans les idées, Jennifer Decruz Owen Allan risque encore de faire parler d?elle?
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