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Jeux de massacre
S?amuser. Nous en avons chacun un concept. Dans le froid vif de la nuit, les lycéens, eux, ne se posent pas de questions. Des rires idiots, des phrases dérisoires. Des portables scotchés à l?oreille sur lesquels on demande, on supplie, on braille : «T?es où ?»
Quinze-seize ans à tout casser. Des visages pas encore sortis de l?enfance. Et déjà la permission de minuit. Sans compter celle de se gaver d?alcool. Les gars se la jouent séducteur entre T-shirts griffés et cheveux tout raides à cause du gel. Les filles défilent. Jupettes légères, petits hauts minimalistes. Minces emballages juchés sur d?immenses talons aiguilles. Mais comment font-elles ? Alors que plusieurs couches de laine protègent mal notre corps, la tenue estivale est de rigueur dans ce Grand-Baie glacé comme une banquise.
Pour se réchauffer, les solutions ne manquent pas. Cigarettes grillées coup sur coup. Les couples s?enlacent, s?embrassent à perdre haleine. Des mains s?égarent dans des décolletés.
La fête, ce n?est pas seulement sur la piste de danse mais aussi dans le parking. Là, les véhicules se comptent sur les doigts d?une seule main. Chose normale. Il n?est «que» mercredi. Attroupé autour d?une voiture au coffre ouvert, un groupe majoritairement masculin arrose le départ de l?un d?entre eux pour des études en France. Le rhum se boit à même la bouteille. Les longues gorgées viennent aggraver un état d?ivresse déjà avancé.
<B>«Il a juste trop bu»
Thibault titube, écarte les bras comme les ailes d?un avion. Il vole dans sa tête. Puis vient à nouveau se poser sur le bord du coffre. Une rasade. Encore une. L?alcool lui coule sur le menton, tombe sur sa chemise grande ouverte. Thibault décolle à nouveau et va se balader du côté de la route principale, celle qui longe une enfilade de discothèques, des plus à la mode aux plus mal famées.
Un copain bien intentionné passe un bras autour du cou de Thibault et le tire dans la relative sécurité du parking. Mais Thibault ne se laisse pas faire. Il sort un chapelet de jurons qui se termine par des ricanements de fou. C?est aussi cela s?éclater.
Deux heures du matin. Scénario identique devant les night-clubs. Les langues sont pâteuses. Les regards hagards. à l?intérieur, la sono résonne jusque dans nos tripes. Cela n?a pas l?air de déranger le sommeil de l?un des fêtards. Affalé de tout son long sur le sofa léopard de la discothèque, il est allongé avec les pieds nus négligemment posés sur le dossier. Comme une poupée désarticulée, de celle que l?on renverse dans les jeux de massacre.
Pour rigoler, une jeune fille essaie de le réveiller. Après l?avoir secoué sans succès, lui avoir pincé les joues et l?avoir chatouillé, elle opte pour la méthode radicale. Sans gêne, elle s?assied sur le ventre du dormeur et se met à bouger au rythme de la techno poussée à fond par le D.J. Le petit manège dure quelques minutes. Sans succès. Lui ne bouge pas d?un poil. La langue tirée, un demi-sourire sur les lèvres, le fêtard dort comme un bienheureux.
«Qu?est-ce qu?il a ?» tente-t-on de savoir en hurlant plus fort que la musique. Haussements d?épaules indifférents du couple assis à l?autre bout du sofa. «Il a juste trop bu», répond quelqu?un d?autre.
Dans un bar voisin, pas question de s?assoupir. Pas de contrôle d?identité, ni à la porte, ni au bar. Parmi les clients, les jeunes élèves d?une école de danse de Grand-Baie, qui monte régulièrement des spectacles au Club Med. Une bonne partie de la distribution est là. Elle a troqué les costumes de cancan pour les vêtements à la mode.
<B>Fêter des instants d?insouciance</B>
Vodka Red Bull et Smirnoff ice pour tous les âges. Histoire d?oublier. «Je repars déjà dans une semaine, à mon grand regret», raconte Claudia, 17 ans l?air dépité. Venant juste de passer son bac, Claudia s?apprête à fermer un chapitre de sa vie pour en ouvrir un nouveau : la vie d?étudiante à Paris. Avec ses amis de classe, elle fête ses derniers instants d?insouciance. «J?appréhende la suite», confie-t-elle le c?ur gros. Pour oublier : boissons à volonté. Avant de grimper sur le bar pour s?y déhancher.
Les semelles compensées laissent des grosses traces de boue sur le bar. Ce qui n?a pas l?air de déranger ni le propriétaire qui encourage d?ailleurs ses clients à se laisser aller, ni les serveurs obligés de slalomer entre les jambes des danseurs, ni les consommateurs indifférents aux règles d?hygiène et de sécurité.
Autant d?énergie dépensée sur la piste de danse donne faim. Rien de tel qu?un bon kebab dégoulinant de mayonnaise pour tenir le coup. L?odeur alléchante vient d?une petite échoppe ouverte juste en face du bar. De temps en temps, les danseurs affamés viennent y reprendre des forces.
Dans le lot, un Finlandais excédé. Sa version des faits : «On n?a pas voulu laisser entrer mon ami dans le bar parce qu?il est noir.» Accusation grave qui mérite des éclaircissements. L?histoire du propriétaire prend une toute autre? couleur. «Les gens qui accompagnent le Finlandais, sont notoires dans le quartier. La sécurité m?a dit que les filles sont des habituées qui font la tournée des boîtes en quête de clients potentiels. Nous, on vient d?ouvrir, on ne veut pas de ce type de comportement.»
Faut croire que les parents des adolescents défoncés, eux, ne sont pas embarrassés outre mesure par le train de vie de leur progéniture. Tous ceux à qui nous poserons la question nieront la présence ou la consommation de substances illicites. «Ils sont trop jeunes pour cela», minimise un employé. Chacun de nos périples dans les toilettes des discothèques, elles aussi lieu de rencontre et d?échange, reste bon enfant. Seuls les rouges à lèvres ont eu l?air de changer de mains.
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