Publicité
Pétrole, revers de fortune des pays producteurs
Par
Partager cet article
Pétrole, revers de fortune des pays producteurs
La rente pétrolière a recommencé à gonfler au début des années 2000 et coule à flots dans les caisses des pays producteurs depuis 2004. A plus de 65 dollars le baril, ils engrangent 2 milliards de dollars par jour, et la banque Goldman Sachs a prévu, dans une étude publiée jeudi 18 août, un prix moyen de 60 dollars dans les années à venir. Ainsi disposent-ils d’une force de frappe financière que certains sont tentés de convertir en arme politique. On est pourtant loin du compte, même si ce surcroît inespéré de recettes leur a souvent permis d’assainir les finances publiques, d’investir dans les infrastructures et d’acheter une relative paix sociale.
A l’exception du président vénézuélien Hugo Chavez, qui puise dans les 31 milliards de dollars de réserves de change pour exporter sa révolution bolivarienne en Amérique du Sud, les pourvoyeurs d’or noir de la planète manient l’arme pétrolière avec précaution. Quand ils disposent encore de cette arme ! Redoutée dans les années 1970, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) (40 % de l’approvisionnement mondial) a perdu de son influence en 2004 quand elle s’est révélée incapable de calmer les marchés faute d’une capacité de production suffisante sur le moyen terme.
Cette perte d’influence a été renforcée par les divisions stratégiques du cartel, où deux approches s’affrontent. Peu peuplés et riches en réserves, les pays du Golfe ont “une logique de parts de marché” qui les pousse à préserver leurs intérêts à long terme et à défendre des prix relativement modérés tout en assurant la sécurité de la demande des pays consommateurs, analysent les auteurs de Géopolitique du pétrole (Editions Technip, février 2005). A l’inverse, des pays très peuplés (Nigeria, Iran...) sont tentés de privilégier “une logique de revenu” pour financer des programmes sociaux urgents. Une dichotomie qui se réduit cependant, le royaume saoudien devant lui aussi répondre à une très forte pression sociale.
Recentrée sur la politique des prix, l’OPEP laisse ses onze membres mener une stratégie différente. L’inscription de l’Iran sur la liste des “Etats voyous” par Washington n’a pas empêché la République islamique de multiplier les accords énergétiques (Japon, Inde, Chine) sans craindre de représailles. Comment sanctionner un pays qui détient les deuxièmes réserves mondiales de pétrole et de gaz, alors que toute tension supplémentaire risque de porter les cours du brut à des sommets ?
La Russie tente, pour sa part, de regagner l’influence perdue dans ses anciennes républiques de l’ex-URSS, avec lesquelles elle envisageait naguère la création d’une OPEP-bis. Depuis 1999, sa croissance a été généreusement alimentée par la hausse de sa production d’hydrocarbures (qui stagne désormais) : elle a rempli les caisses de l’Etat, permis une rallonge budgétaire de 13,5 milliards de dollars en juin et nourri les ambitions internationales des sociétés russes.
Mais ni cette bonne fortune ni l’emprise croissante du Kremlin sur le secteur énergétique n’ont pu empêcher ses revers en Géorgie, en Ukraine et en Asie centrale. Dernier symbole : la récente mise en service de l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan, grâce auquel le pétrole de la Caspienne parvient en Europe sans transiter par la Russie. Moscou se console avec ses réserves de Sibérie orientale, qui lui permettent de tenir sous une relative dépendance de gros consommateurs (Chine, Japon, Inde).
Encore traumatisés par le souvenir des surcapacités des années 1980 qui avaient conduit à la chute des cours, les pays producteurs doivent aussi investir dans l’exploration-production pour maintenir leur position stratégique et multiplier leurs recettes. L’Arabie Saoudite prévoit 50 milliards de dollars d’investissements de plus sur cinq ans par rapport à 2000-2004, et le Mexique 13 milliards en 2005. Après vingt-sept ans de guerre civile, l’Angola espère entrer dans une ère plus prospère en doublant sa production d’ici à 2008.
L’Agence internationale de l’énergie (AIE) a prévenu qu’une telle relance implique une ouverture plus grande aux compagnies étrangères (ExxonMobil, BP, Shell, Total), qui disposent des technologies permettant d’améliorer le taux de récupération des puits exploités et d’en découvrir de nouveaux. Or les tensions se multiplient entre ces compagnies et des pays qui, comme le Venezuela ou la Russie, leur réclament plus de royalties.
Dans des Etats où les recettes des hydrocarbures représentent de 30 % à 90 % des ressources budgétaires où opacité et corruption sont la règle, la grande difficulté réside dans la répartition des surplus entre les dépenses courantes (éducation, santé...) et l’investissement dans l’exploration, la production et le raffinage. Une équation fort différente d’un pays à l’autre. La Norvège, dont les habitants ont le niveau de vie le plus élevé du monde, peut alimenter son Fonds pétrolier pour les retraites. Les Etats du Golfe vont investir à l’étranger 290 milliards d’euros en 2005 et 2006. Mais le Nigéria, dont les trois-quarts des 130 millions d’habitants vivent avec moins de 1 dollar par jour, doit toujours subventionner des produits de première nécessité.
Les promesses de l’or noir ont souvent tourné à la “malédiction” en interdisant l’émergence d’une économie diversifiée. Le risque est toujours là. Il y a quelques semaines, le ministre russe des Finances estimait que l’afflux de devises dans son pays ressemblait à “la dépendance d’une drogue”. Cette richesse a aussi exacerbé les tensions internes : en Irak, le conflit sur la répartition des ressources pétrolières entre Kurdes, chiites et sunnites explique en partie le retard sur la Constitution.
Au sein de populations appauvries depuis au moins deux décennies par l’effet conjugué de la baisse des cours et du boom démographique (sept pays de l’OPEP ont vu baisser le produit national brut par habitant depuis 1973), la question revient, lancinante : que faites-vous de l’argent du pétrole ? Des puits ont été occupés ces derniers jours en Equateur, obligeant la compagnie nationale Petroecuador à suspendre le pompage et l’exportation. Dans le delta du Niger, des groupes armés prélèvent directement leur dîme sur les oléoducs. Et c’est bien une crise autour de la propriété des hydrocarbures qui a ébranlé la Bolivie en juin.
<B>© Le Monde 2005
Distribué par
The New York Times Syndicate</B>
Publicité
Publicité
Les plus récents