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Déclamer pour célébrer l’esclavage
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Déclamer pour célébrer l’esclavage
Mercredi, la compagnie théâtrale réunionnaise « Veli » a rendu un bel hommage poétique au calvaire enduré par les esclaves des Mascareignes ainsi qu’aux séquelles qui en résultent, aujourd’hui encore. Ce spectacle littéraire, comprenant aussi mimes, accompagnement sonore rythmé et bruitage appropriés, porte l’empreinte de son metteur en scène, Éric-Antoine Boyer.
Intitulé « Les voix de la liberté », il reprend poèmes et textes d’auteurs réunionnais dont entre autres : Leconte de Lisle, Axel Gauvin, Alain Lorraine, Gilbert Aubry, Jean-Henri Azéma, Medhi Zaiba, Jean François Sam Long, Jean Albany, Carpanin Marimoutou, Bernard Payet, Jean-Claude Thing Léo. La troupe comprend onze comédiens, une danseuse et un percussionniste.
Les thèmes retenus célèbrent l’abolition de l’esclavage, l’engagisme, la quête d’identité et de liberté !
Cette soirée-déclamation, destinée à un public pas assez nombreux pour justifier l’occupation, même symbolique, des jardins du Centre Charles Baude-laire, nous renvoie au temps béni, quand des acteurs professionnels du calibre de Roger Lecoultre, Denis Julien, Yves Forget, donnaient vie sur scène aux plus beaux poèmes de la littérature française.
Je revois encore cet auditeur, plus enthousiaste que d’autres, témoignant sa vive gratitude à Yves Forget, en lui signalant que, à une roupie le billet d’entrée pour l’entendre déclamer une dizaine de poèmes dûment sélectionnés dans tout le florilège poétique français, le cadeau était inestimable. Le bonheur n’était pas alors dans le pré mais dans ce Plaza d’antan, n’ayant pas besoin d’être rénové de fond en comble, à coup de dizaines de millions, par décennie, mais animé par des acteurs et un public sachant aimer poésie et Belles Lettres.
<B>Des mots porteurs d’espérance et de liberté</B>
Il est vrai que payer dix sous pour entendre Yves Forget célébrer la Mort du loup d’Alfred de Vigny ou encore La nuit d’octobre d’Alfred de Musset, valait son pesant d’or. Ah ! si seulement un pays ami pouvait mettre un professeur d’élocution à la disposition des Mauriciens…
Les grands prêtres de la Francophonie feraient bien d’user leurs méninges pour enrichir le vocabulaire français très pauvre pour qualifier cet acte de foi et d’amour qu’est la… récitation d’un poème, sa lecture publique, sa pompeuse déclamation alors qu’on est simplement dans le domaine de l’art du bien-dire.
Autres temps, autres poèmes. La troupe de comédiens d’Éric-Antoine Boyer puise avec bonheur dans le patrimoine poétique réunionnais pour célébrer la quête d’identité et de liberté des esclaves et des travailleurs indiens engagés des Mascareignes. L’audition-spectacle est forcément trop rapide pour donner le temps, à chaque auditeur, d’apprécier et de s’imprégner, comme il se doit, de chacun des cris de détresse, appels au secours, cris de guerre et de révolte, appels à mobilisation générale de ces hommes et femmes, privés de toute humanité, de toute dignité et qu’on voulait matés, brisés, robotisés.
Il faut le prendre comme un premier mais excellent contact avec la poésie réunionnaise, en regrettant vivement que, à l’heure du sommet de la C.O.I., rien ou presque n’est fait pour une plus libre circulation des œuvres littéraires des pays formant cette commission indocéanique. Ah ! si seulement il était possible, quelque part à Maurice, d’avoir un ou plusieurs lieux permettant à ceux qui le désirent de se procurer, à un prix raisonnable, les poèmes des auteurs précités mais encore ceux de Jean Joseph Rabearivelo ou de Jac-ques Rabemananajara.
« Les voix de la liberté » est un tumultueux torrent de mots, de paroles, de cris de souffrance et de révolte. L’auditeur s’efforce de garder la tête hors de l’eau. Le courant va trop vite pour qu’il puisse s’accrocher durablement à un fil conducteur, ébaucher une synthèse. D’ailleurs l’essentiel est ailleurs. Ce qui importe c’est de savoir que ces mots existent et qu’ils sont porteurs d’espérance, de quête de liberté et de reconnaissance, d’épanouissement, d’enracinement plus riche en sève humaine et en vérité.
On peut toujours aller se réfugier paresseusement et lâchement à fond de cale ou dans une cabine aveugle et insonorisée pour se donner l’impression que la tempête n’existe pas. Mais il est plus enrichissant, sur le plan humain, de rester sur le pont et d’affronter directement la gifle des embruns et des rafales pluvieuses. Il faut donc vouloir faire face et recevoir en pleine figure ces giclées de
<I>Séga séga séga et maloya séga pour les fusils en rémission des exils maloya pour l’île Ou encore retrouver la voix lointaine de l’enfance retrouvée, chantant l’extase de la première romance dans l’odeur d’arack et de guidives mieux que la paillasse l’argamasse mieux que le goni les lits de rabane mieux que le goni l’étreinte des rabanes et le parfum vert du fruit du caféier qui sous l’index se gonfle à crier et se mouille de divine rosée Le poète nous invite à retrouver l’âme d’une île et de son peuple. Au coeur d’un peuple Engendré de Parole Eternelle Les morts ressuscités y bondissent de joie Et la poussière de nos chemins Scintille en rosée lumineuse Car aujourd’hui se livrent des fils de Lumière Hommes libres et forts De certitude immortelle. Le pays Maloya chante doucement le fou de nos souffrances Créole créole lé maléré La pu de riz po manger Et nous chantons doucement au grand couchant du mensonge avec notre Maloya d’or et de tristesse qui chante pour vous tous Pays Maloya visages archipel chapelles la misère Comme un cri d’espoir À qui on passe les chaînes Les barbelés, les prisons.
Le torrent évoque à l’occasion Beaux visages cafrines sous la lampe Pour la volupté de la danse Aux marches de l’amour Pour une alliance de l’océane veillée Et de la terre Qui concerne l’échange Pour une liturgie ascendante de la liberté
Le poète n’est pas toujours triomphateur. On lui reproche, par exemple son indifférence.
Femme cafrine anonyme Accrochée aux morsures de la canne Nul poète n’a bu ta sueur Et tu piétines les champignons Du diable Qui se cachent sous la paille Poc-poc pile pilon calou pilé L’argamasse est ce champ de sucre Plus amer que nos margozes amers Femme cafrine au visage oublié Misère au soleil rouge Soleil de misère noire Brèdes lastrons dans quatre marmites Pour réchauffer le ventre de la faim
Maladroit, le poète ne peut que balbutier quelques paroles retrouvées de son enfance.
Quand je vois une femme noire dans les champs Chapeau de paille tressée et bottes de goni J’ai un visage qui me parle toujours Sans doute le visage de ma grand-mère Que ceux qui l’ont connue Reconnaissent sa voix Inventent de nouveau ses silences d’espoir
Kisa la di Malbar na la tripe goni Kisa la di Malbar na lestoma zanpones Kisa la di mon zanfan zanfan litones Kisa la di kaf péi y san le diab
Ma grand-mère avait la peau noire Mon grand-père avait la peau jaune L’une était d’Afrique et l’autre d’Asie Et ma mère a la peau blanche Mais je ne suis pas d’Afrique Je ne suis pas d’Asie Je ne suis pas de la Gaule Je suis d’ici Et ici ne sera jamais ailleurs Ici je cherche ma Liberté</I>
Que dire d’autre sinon apprécier et remercier, en présentant nos excuses que la poésie et le théâtre mauriciens ne sont pas en mesure de donner, sur le champ, la réplique à cette filiale évocation de la souffrance vécue sur le sol réunionnais.
J’aimerais tant qu’on me contredise ici, non pas par de futiles polémiques, mais par des actes, par une saga-séga mettant en valeur l’hommage des poètes locaux aux esclaves et travailleurs engagés exilés et ré-enracinés dans la glèbe mauricienne. Il ne s’agit pas tant ici d’avoir raison que d’être capable de donner durablement le départ à une œuvre collective de reconnaissance nationale, de rappeler à temps et à contre-temps ce que nous n’avons pas le droit d’oublier.
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