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La puissance commence par un marché commun
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La puissance commence par un marché commun
«Economic growth must translate into better lives for Africans.» La formule, adoptée au terme du 46e sommet de la SADC à Durban, est conçue pour être de celles qui ne peuvent qu’emporter l’adhésion. Qui pourrait être contre une croissance qui améliore la vie des gens ? Mais elle pose une question plus embarrassante : si cette évidence doit encore être rappelée après plus de 40 ans d’intégration régionale, qu’estce qui a donc empêché l’Afrique australe de la traduire dans les faits ?
La réponse tient peut-être dans le fossé qui sépare depuis trop longtemps les ambitions proclamées des mécanismes capables de les réaliser. La SADC n’est pas née hier. Elle a été créée en 1980 sous le nom de SADCC, précisément pour réduire la dépendance économique de l’Afrique australe et favoriser une coopération entre ses membres. Quarante-six ans plus tard, elle dispose d’institutions, de stratégies, de protocoles et désormais d’une Vision 2050. Mais son marché régional reste étonnamment fragmenté. La part du commerce intra-SADC dans le commerce total est passée de 22 % en 2015 à 19,1 % en 2024. Pour Maurice, elle ne représente que 12 %.
C’est le chiffre qui devrait davantage inquiéter les dirigeants que les discours de sommet. Une communauté économique ne devient pas une puissance simplement parce que ses dirigeants se réunissent régulièrement. Elle le devient lorsque ses entreprises produisent ensemble, lorsque ses capitaux circulent, lorsque ses travailleurs peuvent se déplacer, lorsque ses infrastructures sont connectées et lorsque ses gouvernements acceptent de partager une partie de leur souveraineté pour gagner collectivement en puissance. C’est précisément ce qui manque encore.
La SADC reste une addition d’États souverains davantage qu’un véritable espace économique intégré. Chaque pays protège ses recettes douanières, ses industries, ses marchés et parfois ses intérêts politiques immédiats. Les barrières tarifaires ne sont qu’une partie du problème. Les normes différentes, les procédures douanières, les contrôles aux frontières, les restrictions sur les services, les difficultés de paiement et les infrastructures insuffisantes constituent autant de frontières invisibles.
L’Afrique australe possède pourtant presque tous les ingrédients d’une puissance économique : minerais critiques, terres agricoles, énergie, ports, corridors commerciaux, ressources humaines et un marché de plusieurs centaines de millions de consommateurs. Le sommet de Durban a lui-même identifié les priorités : industrialisation, chaînes de valeur régionales, agro-industrie, minerais critiques, infrastructures et corridors économiques. Il a également approuvé l’accord instituant un SADC Tourism UNIVISA.
Le problème n’est donc plus de savoir ce qu’il faut faire. Le problème est de savoir pourquoi cela n’est pas fait. Il y a d’abord une faiblesse politique. Les États africains ont historiquement préféré conserver la totalité de leur souveraineté plutôt que d’en mutualiser une partie. C’est compréhensible. Après des décennies de colonialisme, la souveraineté nationale est devenue une conquête presque sacrée. Mais dans une économie mondiale dominée par des blocs continentaux, cette souveraineté solitaire peut devenir une forme d’impuissance.
L’Europe pré-Brexit l’a compris après 1945. Elle a commencé par mettre en commun le charbon et l’acier, c’est-à-dire précisément les ressources qui avaient alimenté ses rivalités. Elle a ensuite construit un marché commun, puis supprimé progressivement les frontières économiques. Les États-Unis offrent une autre leçon : leurs États disposent d’une large autonomie politique, mais ils partagent un marché, une monnaie, des infrastructures, des règles commerciales et une immense capacité d’investissement.
La SADC n’a pas besoin de copier Bruxelles ou Washington, DC. Mais elle doit comprendre leur logique : la puissance économique naît de la taille organisée, pas de la simple addition des territoires. Cette transformation exige aussi de changer la manière de regarder les ressources africaines. Le véritable enjeu des minerais critiques n’est pas seulement de vendre davantage de cuivre, de cobalt, de lithium, de manganèse ou de graphite. C’est de transformer davantage ces ressources dans la région. Extraire au Botswana, transformer ailleurs, fabriquer encore ailleurs et exporter le produit fini doit progressivement remplacer le modèle consistant à expédier la matière première et à importer ensuite sa valeur ajoutée.
Même logique pour l’agriculture. La sécurité alimentaire de l’Afrique australe ne devrait pas dépendre de chaînes d’approvisionnement extérieures alors que la région dispose de terres, d’eau, de producteurs et de marchés complémentaires. L’intégration doit permettre à une région excédentaire d’alimenter une région déficitaire, à condition que les routes, les chemins de fer, les ports, l’énergie et les frontières fonctionnent.
Voilà pourquoi les infrastructures sont beaucoup plus qu’un sujet technique. Elles sont l’architecture politique de l’intégration. Mais les infrastructures physiques ne suffiront pas. Il faut également construire l’infrastructure réglementaire : normes communes, paiements transfrontaliers, reconnaissance des qualifications, procédures numériques, libre circulation accrue des services et des personnes. Le SADC Tourism UNIVISA, s’il devient réellement opérationnel, peut sembler modeste. Il touche pourtant à quelque chose d’essentiel : permettre aux Africains de circuler plus facilement dans leur propre espace économique.
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Notre intérêt est précisément de comprendre que notre avenir économique passe par notre capacité à devenir une plateforme de l’Afrique australe : finance, assurance, arbitrage, logistique, services professionnels, numérique, données, intelligence artificielle et économie bleue. Maurice ne peut rivaliser avec un continent par ses volumes. Elle peut en revanche proposer des services sophistiqués et fiables, comme alternative à ce qui se consomme actuellement.
Il faut enfin s’émanciper d’une autre dépendance : celle qui consiste à attendre que les capitaux, les technologies et les solutions viennent toujours d’ailleurs. L’Afrique dispose de capitaux privés, de fonds de pension, de banques, d’entrepreneurs et d’une diaspora considérable. Mais ces ressources restent trop souvent fragmentées. La nouvelle architecture financière africaine doit servir à financer les infrastructures et les chaînes de valeur africaines, plutôt qu’à multiplier les conférences sur leur nécessité.
Le défi de la SADC n’est donc pas de produire une résolution plus ambitieuse. C’est de rendre politiquement coûteux le fait de ne pas appliquer celles qui existent déjà. Le sommet appelle d’ailleurs les États à accélérer la signature et la ratification des instruments régionaux encore en attente.
Après notre participation au sommet Africa Forward à Nairobi, l’express relevait que l’Afrique risquait de rester une géographie convoitée par les puissances faute de devenir une puissance elle-même. Durban apporte cette fois-ci la même leçon à une échelle plus concrète. L’Afrique australe ne manque ni de ressources ni de marchés. Elle manque encore de mécanismes pour transformer sa proximité géographique en interdépendance économique. «Economic growth must translate into better lives» ne doit donc pas devenir une nouvelle formule de sommet. Elle devrait devenir un critère de gouvernement. Un chemin de fer transfrontalier qui réduit le prix des marchandises. Une centrale qui sécurise l’électricité d’une région. Une usine qui transforme localement un minerai. Un agriculteur qui trouve un marché de l’autre côté de la frontière. Un jeune qui peut travailler dans un autre pays de la région. Une entreprise mauricienne qui vend ses services à Johannesburg, Lusaka ou Maputo aussi facilement qu’à Londres. Voilà à quoi ressemble une intégration réussie.
Le vrai test de la SADC ne sera pas le nombre de communiqués qu’elle adoptera. Ce sera le moment où un citoyen de l’Afrique australe cessera de penser à son voisin comme à un marché étranger. Alors seulement, la croissance pourra commencer à devenir ce qu’elle devrait toujours être : non pas un chiffre dans un rapport, mais une amélioration visible de la vie, à chaque recoin du continent.
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