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Plumes engagées
L’architecte imposteur
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Plumes engagées
L’architecte imposteur
Sarah-Amélie Goder.
À l’heure du tout à l’image et du buzz sans suite, «l’express» souhaite faire découvrir la plume de poètes, de chanteurs, d’écrivains et de tous ceux qui jettent leur âme sur le papier, et qui mettent en mots des réflexions profondes.
Je crois que certaines personnes passent leur vie entière
à essayer de mériter une place qu’elles occupent déjà.
Je fais partie de celles-là.
Je suis née dans les gravats d’un chantier inachevé, parmi les
phrases murmurées trop bas, les silences trop lourds et cette
étrange sensation d’être toujours un peu de trop.
Alors j’ai appris à construire.
Pas des maisons. Des versions de moi-même,
des façades solides, des réponses convaincantes.
Des sourires qui donnaient l’impression que je savais
exactement où j’allais.
J’ai appris les mots qu’il fallait utiliser.
Les références qu’il fallait connaître, les codes,
les postures, les manières.
À force de les répéter, les autres ont fini par y croire.
Parfois même, j’ai failli y croire moi aussi.
Aujourd’hui, on m’invite à la table des personnes compétentes.
Celles qui ont des titres. Des certitudes. Des parcours
que l’on admire.
Je les écoute parler et une partie de moi continue d’attendre le
moment où quelqu’un se lèvera pour dire :
«Excusez-nous. Il y a eu une erreur.»
Comme si chaque réussite était une porte franchie sans
autorisation.
Comme si chaque étape atteinte avait quelque chose
d’un cambriolage.
Je connais pourtant cette peur.
Elle ne vient pas d’un manque de compétence.
Elle vient souvent de beaucoup plus loin.
Du trauma des enfants à qui l’on a appris à se faire petits.
À ne pas déranger.
À ne pas parler trop fort.
À ne pas prendre trop de place.
Ces enfants deviennent des adultes qui s’excusent avant même
d’entrer dans une pièce.
Des adultes qui remercient la vie de leur avoir accordé des
choses qu’ils ont pourtant gagnées eux-mêmes.
Pendant longtemps, j’ai cru être seule à porter cela.
Puis j’ai commencé à regarder autour de moi.
Vraiment regarder.
Les personnes que j’admirais le plus.
Les plus brillantes.
Les plus impressionnantes.
Et j’ai aperçu les fissures, pas les mêmes que les miennes.
Mais des fissures quand même.
J’ai compris alors quelque chose que personne ne nous
enseigne : la plupart des adultes improvisent.
Sous les costumes, les diplômes, les fonctions et les grandes
déclarations, il reste souvent un enfant qui espère
ne pas être découvert.
Nous sommes nombreux à construire des cathédrales
avec des matériaux récupérés sur nos ruines.
Nombreux à faire tenir debout des édifices magnifiques avec
du doute, de la peur et des morceaux de nous-mêmes.
Et peut-être que la véritable expertise ne consiste pas
à ne plus avoir de fissures.
Peut-être qu’elle consiste simplement à apprendre
à bâtir avec elles.
À accepter que nos fondations ne seront jamais parfaites.
À comprendre que la valeur d’une œuvre ne dépend pas de
l’absence de blessures, mais de ce que nous choisissons
d’en faire.
Je ne suis pas un architecte malgré mes débris.
Je suis devenue architecte avec eux.
Et c’est sans doute la seule construction qui mérite vraiment
d’être appelée la mienne.

Bio
Sarah-Amélie Goder
Jeune poétesse et slameuse métisse, elle laisse vibrer ses mots au rythme des silences qu’on tait. Sa plume, douce et lucide, explore les zones fragiles de l’être – celles qu’on cache derrière les sourires et les «ça va» de façade. À travers ses textes, elle cherche à redonner voix à la vulnérabilité, à dire que la force ne réside pas dans le mutisme, mais dans le courage d’avouer qu’on vacille.
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