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Les lettres en ébullition

18 avril 2005, 00:00

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<B>Par Vèle Putchay</B>

D?une part, il est un espace où la culture sait encore conserver son sens authentique. Là, le monde des lettres n?a jamais autant attiré des acteurs. D?autre part, malgré la mondialisation, la forme marchande du monde ne laisse pas respirer l?actuelle communauté intellectuelle. En France, de ce constat est née La vie des idées, une revue qui a pour mission de réunir les ressources en s?abonnant à plusieurs publications étrangères. Une quinzaine de rédacteurs et une vingtaine de correspondants à travers le monde se sont regroupés pour créer et distribuer gratuitement l?ensemble des numéros.

L?exemple vient toujours d?ailleurs. À Maurice, tel n?est pas le cas. Là-bas des salons des littératures, des rencontres, des expositions, des ateliers intellectuels, des débats se multiplient de plus en plus - le tout favorisé par un journalisme intellectuel qui prend la responsabilité de communiquer au grand public ces événements culturels. Les thèmes sont souvent très parlants. L?inauguration des Fonds d?archives Jacques Derrida, le 8 avril, était suivie d?une rencontre autour du thème l?archive et la lettre. Ailleurs, la mise en ?uvre d?un think tank est cautionnée par une presse qui ?uvre en faveur d?une culture sans qu?elle ait besoin de se voiler la face par manque de tendance populaire. Pas étonnant que là-bas, les lettres sont en ébullition.

Harry Potter et le prince de sang mêlé, le sixième tome des aventures du jeune sorcier imaginées par J. K . Rowlings, bat déjà tous les records avant même sa sortie prévue pour le 16 juillet. Bloomsbury a indiqué que les commandes entraîneraient au moins 20 millions de livres sterling (29,2 millions d?euros) en 2005, contre 16,4 millions en 2004. Aux États-Unis, l?éditeur américain, Scholastic prévoit un tirage record de 10,8 millions d?exemplaires. Depuis que sa date de parution a été annoncée, l?opus six des aventures d?Harry Porter est déjà en tête des ventes sur les sites Amazon.com.

La mort même du Pape Jean Paul II a provoqué une réimpression de ses mémoires. En deux jours seulement, les librairies ont commandé 20 000 exemplaires du Mémoire et identité de Jean Paul II. Tous les autres titres consacrés à la vie du chef de l?Église catholique connaissent en ce moment même un nouveau tirage à des milliers d?exemplaires.

D?autre part, tandis que le chef-d??uvre de Cervantès fête son quatrième centenaire, la Bibliothèque nationale de France vient d?acquérir pour 8 423 euros un exemplaire annoté de Knock de Jules Romain. À Tours, Yves Bonnefoy est commémoré par la ville avec une double exposition. À Aix-en-Provence, une vingtaine d?écrivains étaient invités à parler autour de ?comment j?ai lu des contes de fées? lors de la journée organisée par le Centre des écrivains du Sud, le 1er et le 2 avril. Du Chat botté au Petit Chaperon rouge, tous les contes étaient au rendez-vous. On comprend pourquoi, en plaidant pour la prose, pour le roman dans son Art du roman, Kundera montrait combien le mot ?prose? lui-même signifiait ?le caractère concret, quotidien, corporel de la vie?.

Mais ici, où va la culture ? Elle est évaluée en chiffres. Tant de lecteurs pour une revue sont une garantie de réussite : la vente progresse ; la culture paye. Trouvez l?erreur. Jean-Michel Djian vient de publier chez Gallimard Politique culturelle : la fin d?un mythe. Il y montre combien l?obsession des chiffres et de la consommation de la part des ceux de plus en plus soumis aux lois du marché a fini par entraver le travail des créateurs, principaux actants du monde culturel.

Il est un fait qu?aujourd?hui ils sont nombreux ceux qui ne font pas la différence entre la culture, au sens propre du terme, et ce qui relève des loisirs, traditions, religions et coutumes. La confusion de genres saute aux yeux : certaines revues de culture prendront de plus en plus l?aspect des magazines.

Il est une certitude que demain, ici, ils seront nombreux ceux qui, tel Antoine Compagnon, s?adresseront à la république des lettres en ces termes-ci : que reste-t-il de nos amours ? Quand ils auront rangé leurs accessoires sur les étagères, beaucoup finiront par ressembler à Marie Chaix lorsque celle-ci expliquait ses onze ans de non-écriture en ces termes-ci : ?Un jour quelque chose m?est arrivé. Un jour j?ai perdu confiance en moi et décidé que je n?écrirais plus? ?.

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