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Jean-Claude de l?Estrac : A l?autre bout de nous
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Jean-Claude de l?Estrac : A l?autre bout de nous
Décamper des positions convenues. Laisser là intransigeances et préjugés. Explorer sans frilosité les avenues de notre identité plurielle. Combler le ?trou de mémoire?. Celui laissé par les livres d?histoire rébarbatifs, trop souvent orientés vers la parcellisation du passé commun. Avant tout, ?faire ?uvre utile?. But avoué de Jean-Claude de l?Estrac. ?L?étudiant à temps partiel en histoire?, a livré hier le premier des trois tomes de Mauriciens Enfants de Mille Races. L?ouvrage couvre la période de 1501 à 1810.
Un parcours à rebours rythmé par l?explication, voire la démystification de nos origines. Les strates sont passées à la loupe de la rigueur journalistique et scientifique. Tous étaient unanimes à le reconnaître hier : du préfacier Edouard Maunick au président de la République Sir Anerood Jugnauth en passant par Steven Obeegadoo, ministre de l?Education.
L?auteur braque les projecteurs de la véracité historique sur ?l?inspiration raciste? du ?fondement de la colonisation de l?île de France?. La diversité de ses sources, l?impressionnante richesse de sa documentation lui font balayer sans complaisance la gamme chromatique des métissages licites et illicites.
Il n?est plus temps de juger, de condamner, ni même de détourner la tête. Il s?agit de dire ce qui était : les ?petits blancs forcés de prendre épouse indienne?, les ?grands Blancs qui préservent la pureté de leur sang français.? Sous la plume de de l?Estrac ces couleurs de peau perdent la froideur des statistiques pour devenir des personnes à la sépulture profanées. ?Des communautés ethniques et culturelles disparates qui (?) vont devoir apprendre à vivre (?) côte à côte, mais pas ensemble.?
Comme le souligne Edouard Maunick dans la préface, Jean-Claude de l?Estrac n?est pas neutre. Il ?en dit assez, en y mettant la manière, je dirais insulaire, pour que nul ne soit tenté de prendre les zenfants bondié pour des (?) sauvages?.
Une appréciation reprise hier par le président de la République, Sir Anerood Jugnauth. Faisant référence à la masse servile ?trop souvent l?objet d?ostracisme et de stigmatisation, ces hommes et femmes sont passés dans l?oubli parce qu?il avait été convenu qu?ils étaient de condition inférieure?.
Jean-Claude de l?Estrac choisit de remonter jusqu?aux Hauts-Plateaux de la Grande Ile. Le terme générique de ?malgache?, gagne en vivacité quand résonnent les noms à la fois si familiers et lointains d??Imerina?, ?Betsileo?, ?Sakalav?.
Les visages sautent hors du cadre. Deviennent des êtres qui cheminent avec nous. En nous. Nous brûlons de la même douleur quand vinaigre et poivre sont frottés sur les plaies de l?esclave fouetté jusqu?au sang.
L?auteur explore la palette humaine à coups de phrases courtes mais pas essoufflées. Le ton est mesuré, décidé. Son assurance et sa pertinence ressortent des paragraphes aérés, facilitant la lecture.
Ce n?est pas une hérésie. Ce livre d?histoire se lit comme un roman. Un vécu partagé qui s?éveille ?à l?aube d?une île?, pour nous tenir en haleine jusqu?au ?nouveau pays (qui) se profile bientôt?, c?est-à-dire de 1502 à 1810.
L?aventure humaine de Mauriciens Enfants de Mille Races est née de la frustration d?un père soucieux de donner à son fils l?image la plus nette possible de la société plurielle dans laquelle ils évoluent. Démarche de longue haleine qui a nécessité 18 ans de labeur à l?auteur. Un temps de recherche arraché à ses diverses occupations professionnelles : maire, ministre, rédacteur en chef, ainsi que l?a fait remarquer Steven Obeegadoo.
Reconnaissant que les ?livres d?histoire ont la réputation d?être indigestes, que l?histoire est de moins en moins étudiée à l?école alors que les articles de presse traitant de la question suscitent l?intérêt?, il a souligné ?l?émergence d?une conscience historique rénovée?.
Les dates sont égrenées avec la précision d?un calendrier séculaire. Quatre siècles à travers desquels nous sommes emportés tantôt par la ?grande histoire?, tantôt par la petite, faite d?anecdotes croustillantes mais pas innocentes.
L?auteur évite ainsi de sombrer dans la monotonie de l?énumération en poussant la porte d?une maison de prostitution ?tenue par un colon marié à une Négresse, qui possède en outre une jeune esclave?. Avec lui, nous dressons l?oreille pour capter les ragots qui minent l?administration hollandaise, conduisant au renvoi ou à la nomination de tel ou tel gouverneur.
La série de noms : Gooyer, Van der Stel? qui ne correspondent pas forcément à un visage dans notre mémoire retrouvent leur épaisseur. Ils nous aident à suivre l?auteur dans sa chasse acharnée aux premières. Un cri nous interpelle. Celui, poignant et vibrant du premier Mauricien. Ce hurlement est poussé par Simon Van der Stel, fils du gouverneur éponyme. C?est là la première naissance enregistrée dans l?île le 14 novembre 1639. Nos doigts refermés sur le livre effleurent presque le paquet de langes. Nos narines sentent l?odeur tiède du lait.
Prélude à la forte sensation d?admiration éprouvée par l?auteur pour La Bourdonnais. L?économie d?adjectifs fait place à une enfilade de superlatifs. Le gouverneur général est un être génial doté d?une ?trempe tout à fait exceptionnelle?, ?un administrateur hors pair, de réputation d?homme de tempérament?, qui abat un ?travail de titan?, avec un ?inlassable dévouement?. Une admiration tempérée par une référence à sa liaison avec une blanchisseuse noire.
Et pourquoi pas ? Après tout, c?est l?humanité qui intéresse les hommes, sans rien leur enlever de leurs capacités. Une position que Jean-Claude de l?Estrac renouvellera l?an prochain à pareille époque avec la sortie du deuxième tome de la trilogie. Mauricien Enfants de Mille Races est disponible dès aujourd?hui à Rs 400. Sa vie sur les étagères culminera-t-elle avec un film, ainsi que l?a suggéré le président de la République hier ?
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