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Autour de la traite négrière
●<B>Vous revenez du Panama. Le mois d’août a été particulièrement chargé ? </B>
En effet, après avoir participé au colloque de Pointe-Noire, je suis revenu chez moi pour repartir pour le Panama. Retour nécessaire. Il fallait préparer la communication de Panama City, dont jusqu’au dernier moment, je n’avais toujours pas eu l’intitulé, puis se ressourcer à la terre mauricienne pour Panama. Etre en quelque sorte l’ambassadeur, le porte-parole de ceux que j’accompagne depuis des années. Etre d’une manière la voix des sans-voix. Passer du cadre étriqué de l’île pour porter le débat sur un plan plus vaste, sinon international. Le bien faire, le faire, autant que cela se pouvait, sans passion.
●<B>C’était nécessaire ? </B>
Essentiel. Il ne s’agissait pas d’un voyage touristique, mais de mener à bien mission. Les organisateurs n’avaient cessé de me relancer, en me disant combien il était important que je sois des leurs, afin de parler, dans le rappel du commerce triangulaire de la traite négrière, de l’expérience mauricienne.
●<B>En quoi les deux événements, celui de Pointe-Noire et celui de Panama City diffèrent-ils ? </B>
Au Congo, où le colloque a eu lieu du 9 au 12 août, le thème était : Les interactions générées par la rencontre forcée : le retour des anciens esclaves, alors que celui de Panama City, du 23 au 25 août, allait au plus profond du problème, comme l’annonce même la feuille de présentation du colloque : De l’esclavage à la liberté. Victoire sur une des plus grandes tragédies de l’humanité. Journées de sensibilisation contre l’esclavage et son impact dans la société actuelle. Au Congo, on demandait surtout comme lieu de mémoire la reconnaissance de Loango. L’enjeu à Panama City était plus ambitieux.
●<B>Expliquez-nous. </B>
Au Panama, où la rencontre bénéficiait, comme à Pointe-Noire, du soutien de l’UNESCO, mais en plus, entre autres corps, de l’UNICEF et du ministère panaméen de l’Éducation, à part l’objectif général, des objectifs spécifiques étaient visés, tels la création d’espaces de réflexion et d’analyse concernant l’esclavage africain et contemporain ; la promotion du respect de la diversité culturelle à travers le dialogue et l’entente interculturelle chez les jeunes, comme chez les adultes ; les problèmes de la traite actuelle des femmes et des enfants et l’approfondissement de la Déclaration Universelle de l’UNESCO sur la diversité culturelle.
●<B> Enrichissant ? </B>
Très. Les personnalités invitées et prenant part au débat garantissaient cet enrichissement. Notamment, Arvelio Garcia Rivas, directeur régional de l’UNESCO en Amérique centrale, Nils Kastberg, directeur régional de l’UNICEF pour l’Amérique latine et les Caraïbes, Claral Richards, président de la Commission de coordination de l’ethnie noire au Panama, Mounir Bouchenaki, assistant sous-directeur pour la Culture de l’UNESCO, de même que Doudou Diène. Des experts sont venus de plusieurs parties de l’Amérique latine et des Caraïbes. Il y avait là des représentants de la Colombie, de Cuba, de Costa Rica, du Mexique, de l’Uruguay, du Guatemala et de la Martinique. Le premier jour, Amadou Mahtar M’ Bow, ancien directeur général de l’UNESCO, a donné son allocution intitulée : Il y a 200 ans naissait la République moderne des Amériques et des Antilles, fondée par des esclaves africains, allocution qui a été commentée par Mgr Unriah Ashley, évêque du diocèse de Coclé et président du département de la Pastorale de la conférence épiscopale panaméenne.
●<B>L’Église a donc été partie prenante ?</B>
Oui, l’évêque est resté tout le temps. Il était assis, la plupart du temps près d’un prêtre, “habillé autrement”, qui pratique un culte ancestral, au cours duquel il présente, entre autres, la terre d’Afrique et, vêtu d’une sorte de chape et coiffé d’un chapeau, danse… C’était très coloré, on se sentait ailleurs. L’Église était partie prenante, comme les loges maçonniques, auxquelles, aux uns et aux autres, Claral Richards a rendu hommage pour leur assistance à la reconnaissance de la Commission de coordination de l’ethnie noire, dont il est l’initiateur, et comprenant trente-quatre organisations.
●<B> Pourriez-vous nous parler de votre intervention ? </B>
Je l’ai faite le premier jour. Cela a été après l’ouverture solennelle, la conférence magistrale de M. Mahtar M’Bow, celle de Doudou Diène qui a parlé de la dimension culturelle de l’esclavage. Cela a été un grand honneur franchement, et un moment très fort pour moi, surtout que la séance a été présidée par Doudou Diène, et que les deux autres intervenants étaient le professeur Élias Colley du Panama et Olabiyi Yaï, ambassadeur du Bénin auprès de l’UNESCO, membre, lui aussi, du Conseil scientifique international du projet la Route de l’esclave. Il s’agissait pour moi de présenter la cause de Maurice, si je peux ainsi m’exprimer. Montrer que l’île Maurice a été, dès le début même de la traite, un creuset de races, de cultures, avec des apports de Madagascar, de l’Inde, d’Afrique, de Mascate. J’ai parlé de la rencontre forcée, de ce qu’elle a généré, de la déculturation, de la société mauricienne alors rigoureusement compartimentée, de la longue et pénible traversée des descendants d’esclaves, que j’ai qualifiée de longue pièce tragique-vérité qui perdure. Je n’ai pas oublié de parler du sort des éleveurs de porcs avec affiches à l’appui et rapport du professeur Chan sur la ferme intégrée, que l’île Maurice entière gagnerait à connaître. Il s’agit d’un rapport dont j’ai déposé une copie entre les mains des organisateurs, comme je l’ai fait du compte-rendu des travaux de la Société royale des arts et des sciences de Maurice qui est sous presse, et où il est question du Morne Brabant, ce lieu de mémoire au destin que vous connaissez, et d’autres lieux de mémoire. J’ai parlé non sans émotion, des enfants des squatters. Les organisateurs en ont gardé des photos. J’ai soulevé la question de la compensation, tout en parlant des difficultés que cela fait entrevoir.
●<B>Vous avez pu visiter des lieux de mémoire ? </B>
Oui, bien sûr. Surtout que l’on y a accès. On n’est pas ignorant, ailleurs. On ne parle pas de viol de la mémoire des ancêtres des esclaves, alors que l’on n’y pige que dalle. Des quartiers entiers sont classés sur la liste mondiale de l’UNESCO. On y vit, pour vous dire. Le lendemain même de mon arrivée, je me suis rendu dans le vieux Panama. Nous avons visité le Canal où des milliers d’Africains sont morts. Je dirais même que ce Canal a laissé des cicatrices dans le corps et l’âme des afro-descendants. Il faudrait que les décideurs d’ici se forment à certains voyages. Ils comprendraient alors à quel point nous sommes à manquer des chances uniques sur le plan du tourisme culturel, alors que ce secteur bat de l’aile. Ce pays qu’est le nôtre, a des lieux extraordinaires de mémoire, liés à l’esclavage. Il a été, en quelque sorte, un axe majeur de la traite. Si les personnes qui devraient le savoir l’ignorent, nous ne pouvons que le déplorer. Il faut dépasser le cadre de La Réunion, s’ouvrir au monde, aux Amériques, à l’Europe.
●<B>Avez-vous fait des propositions particulières lors de ces travaux ? </B>
Outre les lieux de mémoire tangibles dont j’ai parlé, j’ai attiré l’attention sur les documents uniques au monde concernant la traite, se trouvant à Maurice, et qu’il convient de sauver. Si le gouvernement, quel qu’il soit, ne se dépêche pas, il faudra qu’il prenne la responsabilité devant l’histoire de son inertie, comme il faut qu’il soit inscrit en lettres de feu que certains, par leur ignorance, surtout en ce qui concerne les lieux de mémoire, se sont engagés dans une vaste opération de braderie. Je l’ai dit dans des instances internationales, mais il faut y revenir, à temps et à contretemps, s’inscrire en faux contre l’occlusion de l’esprit. Savez-vous, par exemple, que nous pouvons trouver à Maurice un document original où il est question de l’esclavage et où nous remontons jusqu’aussi loin que Henri VIII d’Angleterre ?
●<B>Étonnant ! Vos plans dans l’immédiat ? </B>
Terminer Ratsitatane, qui bénéficiera de la préface d’un géant de la Route de l’esclave : le professeur Mbaye Gueye, du Sénégal. Puis, avec tous les nouveaux apports, cette plus grande ouverture de l’esprit, parler surtout d’une culture de la paix dans une île Maurice pluri-culturelle. Je commence déjà le 11 septembre prochain où je compte m’entretenir avec des jeunes à la municipalité de Vacoas. Venez, nous pourrons échanger nos points de vue.
<B>Propos recueillis par Vèle Putchay</B>
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