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La justesse d?une compensation aux descendants d?esclaves

28 juin 2004, 20:00

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Dans l?éditorial de Raj Meetarbhan du samedi 5 juin 2004, intitulé l?Irréparable, une série d?arguments sont mis en avant pour s?opposer à la justesse d?une compensation aux descendants d?esclaves. ?L?esclavagisme et l?engagisme ont beau s?inscrire dans des perspectives historiques différentes, il n?en reste pas moins qu?ils ont engendré tous deux la même déshumanisation et le même traumatisme?, y lit-on. Et plus loin, afin de renforcer cet argument : ?Ce fait a été reconnu? lors d?un colloque? qui s?est achevé hier à la Réunion.?

Sur la même ligne de pensée, dire que ?l?enfer des plantations coloniales écrasait pareillement les hommes asservis, esclaves et coolies? et qu?ils ont tous deux subi les mêmes traumatismes et la même déshumanisation, démontre soit une mauvaise foi, soit une ignorance de l?histoire de notre pays ou alors les deux.

Ce n?est pas pour dire que l?engagement n?était pas cruel et que l?engagisme n?était pas un système infâme d?exploitation de l?homme par l?homme ? et bien sûr ceux qui avaient eu l?habitude de maltraiter les esclaves n?avaient pas subitement changé de nature ? mais de là à déclarer que les engagés ont subi le même sort que les esclaves est vraiment beaucoup trop.

Les esclaves étaient enlevés, vendus, enchaînés, mis dans la cale des négriers, déracinés, traités pire que les animaux. A partir de cet instant, leur existence entière était entre les mains de leurs maîtres qui les utilisaient comme bon leur semblait, la seule loi à laquelle ils étaient soumis étant le Code Noir. Déjà, un exemple des dispositions, les unes plus immorales et inhumaines que les autres, de ce Code est cet article qui spécifiait qu?il y avait une récompense offerte par l?Etat à toute personne qui ramenait la main d?un esclave marron, comme preuve qu?elle l?avait tué ! Cette loi était en application à Maurice jusqu?en 1813 ! Autre exemple : la loi autorisait jusqu?en 1832, c?est-à-dire seulement quelques années avant l?abolition de l?esclavage, de tuer des esclaves marrons qui résistaient à leur capture.

Comment peut-on comparer cela à un système où des personnes ont, dans une grande mesure, accepté volontairement de monter sur le bateau pour Maurice et qu?ils pouvaient retourner dans leur Inde natale à la fin de leur engagement s?ils le désiraient ; qu?ils étaient rémunérés pour leurs efforts dans la plupart des cas et que leur engagement était régi par une loi beaucoup plus humaine que le Code Noir mais qui n?était, admettons-le, pas toujours appliquée.

S?ajoute à cela, l?argument que Tony Blair et George Bush ont utilisé pour refuser l?idée d?une compensation : ?Qu?on ne peut considérer comme crimes contre l?humanité des faits qui n?étaient pas considérés comme tels à l?époque où ils ont été perpétrés.? Quelques lignes plus loin, l?éditorial conclut que ?cela rejoint la position de l?Eglise catholique qui s?appuie aussi sur le contexte de l?époque pour justifier son rôle par rapport à l?esclavage.? Si le tribunal de Nuremberg avait accepté cette explication beaucoup d?officiers SS auraient échappé à la pendaison car ils agissaient conformément à la loi nazie !

Acte immoral et crime

D?ailleurs, l?esclavage était reconnu bien avant son abolition comme un acte immoral et même un crime par plusieurs personnalités de l?époque.

D?autres arguments légalistes dans cet éditorial tiennent encore moins dans le cas de l?île Maurice. Petite récapitulation historique :

En 1807, l?Angleterre abolit la traite négrière dans toutes ses colonies. En 1810, elle prend le contrôle de l?ex-île de France et, de ce fait, la traite y devient illégale. Mais entre 1810 et les années précédant l?abolition de l?esclavage, la traite illégale se pratique toujours par les colons de l?île Maurice. Oui, illégale, contre la loi de l?Etat. Plus de deux tiers de tous les esclaves dans l?île ont été importés illégalement, c?est-à-dire, contre les lois de l?Empire britannique !

On sait que les gouverneurs britanniques Hall et Darling se sont opposés avec véhémence à cette pratique immorale. Dans une lettre du 9 janvier 1820, cité dans mon livre, The Hidden Priest , le gouverneur Darling, parlant des habitants de l?île Maurice dit ceci : ?its inhabitants should, with an impatience bordering on fanaticism, show the eagerness, they do, in identifying themselves with wretches, rendered infamous by the abandonment of every moral principle and feeling? as if to brave the divine vengeance, new negroes have been repeatedly landed ; not merely with the indirect connivance of some of the inhabitants, but by the open and active assistance of others residing on the coast?. Il continue ainsi : ?It must be unnecessary for me to point out to the Commune General that the British Government will not submit to so gross a violation of the laws - laws founded on the principle of justice and humanity and which all Europe has united to establish and enforce (...)Would the inhabitants of Mauritius then, have it handed down to posterity that they were the last who submitted to the calls of Justice and Humanity? Such a distinction would only qualify men capable of finding consolation, for the worst of crimes, in the gratification of their own interests.?

Selon l?éditorial, l?Eglise catholique s?appuie sur le contexte légal de l?époque pour justifier son rôle plutôt complice par rapport à l?esclavage. Mais il semble qu?on ait oublié que l?immoralité du système de l?esclavage était reconnue depuis l?époque même où les Européens avaient commencé l?esclavage racial à partir de 1435.

Cinquante sept ans avant que Christophe Colomb ne découvre l?Amérique, le pape Eugène IV écrivit dans sa bulle Sicut Dudum: ?They have deprived the natives of their property or turned it to their own use, and have subjected some of the inhabitants of said islands to perpetual slavery, sold them to other persons and committed other various illicit and evil deeds against them (? ) We order and command all and each of the faithful of each sex that, within the space of fifteen days of the publication of these letters in the place where they live that they restore to their earlier liberty all and each person of either sex who were once residents of said Canary Islands (?) who have been made subject to slavery. These people are to be totally and perpetually free and are to be let go without the exaction reception of any money??

Soutien implicite à l?esclavagisme

Tout chrétien qui n?obéissait pas à ce commandement était excommunié.

Un siècle plus tard, les Espagnols et les Portugais colonisaient l?Amérique du Sud. Malgré l?exhortation du pape Eugène IV, l?esclavage n?était pas aboli. Ce fut alors au tour du Pape Paul III d?émettre une bulle contre l?esclavage intitulée Sublimus Deus .

Il écrit ceci :?The exalted God loved the human race so much that He created man in such a condition that he was not only a sharer in good as are other creatures, but also that he would be able to reach and see face to face the inaccessible and invisible Supreme Good ? Seeing this and envying it, the enemy of the human race, who always opposes all good men so that the race may perish, has thought up a way, unheard of before now, by which he might impede the saving word of God from being preached to the nations. He (satan) has stirred up some of his allies who, desiring to satisfy their own avarice, are presuming to assert far and wide that the Indians? be reduced to our service like brute animals, under the pretext that they are lacking the catholice faith. And they reduce them to slavery, treating them with afflictions they would scarcely use with brute animals (?) by our Apostolic Authority decree and declare by these present letters that they same Indians and Authority decree and declare by these present letters that the same Indians and all other peoples ? even though they are outside the faith ? should not be deprived of their liberty? Rather they are to be able to use and enjoy this liberty and this ownership of property freely and licitly, and are not to be reduced to slavery.?

Les Papes Grégoire XIV à travers le Cum Sicuti de 1591, Urban VIII à travers le Commissum Nobis de 1639 et Benedict XIV à travers le Immensa Pastorum de 1741, ont tous condamné l?esclavage et la traite des esclaves.

En 1839, le Pape Grégoire XVI lança une bulle, intitulée In Supremo, qui était non seulement contre la traite d?esclave mais condamnait aussi l?esclavage racial. Il dit ceci :?We, by apostolic authority, warn and strongly exhort in the Lord faithful Christians of every condition that no one in the future dare bother unjustly, despoil of their possessions, or reduce to slavery Indians, Blacks or other such peoples.?

Il semble donc que ce soit sur des principes chrétiens très particuliers, et qui n?avaient rien en commun avec ce que prêchait la papauté, que se basaient certains évêques et prêtres pour justifier leur soutien implicite à l?esclavagisme.

Après maints arguments, l?éditorialiste vient finalement dire que ?de toute façon avec la réparation pécuniaire qui est censée compenser les séquelles de l?esclavage, la question est mal posée. La notion de compensation matérielle est une insulte à la mémoire des esclaves. La dignité humaine est un principe. Elle n?est pas une marchandise qui peut être chiffrée. L?aliénation et le déracinement n?ont pas de prix?.

Il ne s?est pas plaint quand le gouvernement et les grandes sociétés allemandes avaient décidé de compenser ceux qui avaient travaillé comme esclaves dans les camps de concentration allemands. Aucune protestation non plus lorsque les prisonniers de guerre britanniques (British POWs), avaient été compensés par les Japonais pour le traitement inhumain qu?ils ont subi de leurs mains. Moins encore lorsque, tout récemment, la Libye du Colonel Khadafi avait accepté de compenser les familles des victimes de l?accident du TWA sur Lockerbie ? la Libye avait accepté de donner $10 m aux familles de chaque victime de l?accident et a accepté sa culpabilité dans cette affaire. Est-ce à dire que l?argent n?a de sens que pour les Européens ou alors que les Allemands et les Japonais ont insulté la mémoire de leurs victimes ?

Ainsi donc, quand il s?agit de ces descendants d?esclaves qui vivent pour la plupart dans la plus grande pauvreté, aucun autre argument n?est avancé que celui qui consiste à dire que la compensation matérielle serait une insulte à la mémoire de leurs ancêtres ! Quand il s?agit de faire payer les descendants de ceux qui ont exploité les esclaves et qui vivent dans la plus grande opulence, on se montre moralisateur !

Pour conclure, je crois que la proposition de Lalit au sujet de la compensation éviterait tout ce que l?éditorialiste considère comme une menace à la cohésion sociale. Cette compensation devrait cibler tout mauricien qui vit en-dessous d?un seuil de confort matériel et qui a été marginalisé par notre système éducatif. On pourrait déterminer ce seuil par certains critères notamment :

? Tout Mauricien qui ne possède pas une maison sur son nom ou qui vit dans un appartement de la NHDC ou ce type d?habitation.

? Tout Mauricien qui a des économies jusqu?à une certaine somme.

? Tout mauricien dont les salaires et rentes ne dépassent pas une certaine somme seront qualifiés pour cette compensation.

Et qui vont payer pour cela ? Bien sûr tous ceux qui ont bénéficié de l?argent provenant de l?esclavage !

Quand il s?agit de faire payer les descendants de ceux qui ont exploité les esclaves et qui vivent dans l?opulence, on se montre moralisateur !

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