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«La zone franche est une université»

28 mai 2004, 20:00

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<B>Vous recrutez ces jours-ci. Le business se porte donc bien ? </B>

Les perspectives sont excellentes et justifient un plan de recrutement d?au moins 700 personnes d?ici l?année prochaine. Dans l?immédiat, nous avons besoin d?environ 200 paires de bras supplémentaires.

<B>Vu l?ampleur du chômage, cela ne doit pas être difficile de trouver de la main-d??uvre ? </B>

Pas forcément. La zone franche est mal perçue. Les usines textiles évoquent toujours l?image des sweatshops d?il y a 20 ans. Ce n?est pas l?endroit où veulent travailler les Mauriciens. Nous tenons à les recruter en priorité car nous prenons très au sérieux la responsabilité sociale qui est la nôtre. Mais si cela continue, nous serons bien obligés de recourir à la main-d??uvre étrangère.

<B>L?image qu?on a des usines textiles est-elle totalement injustifiée ? </B>

Dans les années 80, la zone franche a absorbé 72 000 chômeurs. Pourtant, le secteur n?avait pas une meilleure image à l?époque. Les usines d?aujourd?hui n?ont pas grand-chose à voir avec celles d?hier. Les équipements sont essentiellement les mêmes mais l?environnement est bien plus confortable.

<B>C?est pour montrer cet univers évolué que vous venez d?organiser une journée portes-ouvertes ? </B>

En effet. Nous avons ciblé un public particulier, à savoir les jeunes fréquentant le collège et les institutions de formation professionnelle. Nous espérons avoir changé l?idée qu?ils se faisaient d?une entreprise textile et souhaitons qu?ils partagent leur appréciation avec leur entourage. Nous aurions pu aller vers eux pour les traditionnelles conférences mais nous avons choisi de les faire venir à l?usine, de leur donner à voir.

<B>Pourquoi se donner cette peine ? </B>

Il y va de l?avenir de la zone franche. Nos ouvriers sont vieillissants et leur productivité est naturellement en déclin. Et cela, alors que les exigences de qualité et d?efficience se font plus pressantes. Il nous faut du sang nouveau pour maintenir le tempo et pour assurer la relève.

<B>Qu?est-ce qu?une usine de confection a à offrir au jeune ? </B>

Le travail dans la zone franche est honorable et honnête. On y perçoit des salaires peut-être pas généreux mais décents. Les opportunités existent pour peu qu?on soit disposé à faire un premier pas. Par-dessus tout, la zone franche inculque une culture de travail : ponctualité, discipline, productivité, qualité? Ces atouts que d?autres sphères d?activités économiques poursuivent assidûment sont depuis longtemps la norme dans la zone franche. J?y ai moi-même travaillé toute ma vie et je peux dire que ce secteur est une formidable université pour apprendre aux futurs salariés cette culture du travail qui fait tant défaut à Maurice.

<B>Voulez-vous dire que les Mauriciens sont partisans du moindre effort ? </B>

Disons qu?ils ne sont pas très flexibles. A une heure d?autobus de chez soi, le lieu de travail est considéré comme étant trop éloigné. On n?aime pas les heures supplémentaires. On tend à éviter les travaux compliqués qui sont pourtant mieux rémunérés. On a ses manières d?insulaires, dominées par les émotions et les relations. En comparaison, les ouvriers étrangers optimisent vraiment sur le temps.

<B>L?ouvrier étranger est considéré comme incontournable. N?est-il pas pour quelque chose dans la propension des Mauriciens à traîner la patte ? </B>

Je pense que nous, les administrateurs, avons eu tort de trop focaliser sur les ouvriers étrangers et leurs performances exceptionnelles. Nous en sommes arrivés à ne pas trop faire attention aux Mauriciens qui traînent la patte. Nous avons même accepté qu?il en soit ainsi. Cela dit, on aurait tort de généraliser. Dans n?importe quelle entreprise, les traînards ne sont qu?une petite minorité. Les Mauriciens sont performants, même s?ils ont du mal à soutenir le rythme.

<B>Comment se défaire de ce pli qui semble être pris pour de bon ? </B>

Les poor performers (je préfère les appeler ainsi) devront être amenés à rattraper leur retard. Beaucoup dépendra du leadership dans les entreprises. Je pense que la communication franche est toujours payante. Il faut leur faire prendre conscience qu?à moins de se ressaisir, ils mettent en péril l?avenir de l?entreprise et celui de leurs collègues bosseurs. Vous avez raison d?évoquer la difficulté de se débarrasser des plis qui sont déjà pris. La solution est d?accompagner ceux qu?on récupère tout au long.

<B>Quel type d?emploi existe dans le textile habillement ? </B>

La production est le domaine qui recrute le plus. Le poste de machiniste est largement dédaigné. Pourtant, les conditions sont nettement différentes de celles d?autrefois. On peut gravir les échelons jusqu?à devenir superviseur supérieur. On peut même profiter des formations données sur place pour changer de filière en cours de route. On peut se faire merchandiser, poste qui implique le suivi des commandes et la planification de la production. On peut intégrer le département du shipping, celui du contrôle de la qualité ou l?administration.

<B>Quel est le profil recherché et quel est le barème salarial ? </B>

Pratiquement n?importe qui peut aspirer à devenir machiniste. Si on est recalé de l?éducation nationale, ce serait un avantage d?avoir suivi la formation professionnelle dispensée par les institutions étatiques. Le mode de paiement est différent dans le textile. La loi préconise un flat rate assez faible et la rémunération à la tâche. Plus on est efficient, mieux on est payé. En moyenne, un ouvrier peut s?en tirer avec Rs 4 000 à Rs 5 000 par mois. Pour les autres postes, un niveau d?éducation secondaire suffit. La plupart des grandes entreprises ont leurs propres dispositions pour former sur le tas. On travaille 45 heures dans la zone franche.

<B>Malgré tout, n?est-il pas légitime pour un parent d?aspirer à autre chose pour son enfant ? </B>

Ça l?est. Mais la famille a tendance à être trop protectrice et ambitieuse par rapport aux enfants. A la longue, cela se retourne contre elle et agit au détriment de l?économie. Pour moi, l?équation est simple : l?image et le prestige ne nourrissent pas son homme ! Cela dit, je sens que le vent tourne. La pression familiale et sociale va bientôt commencer à se faire sentir pour que tous les membres d?une famille qui soient en âge de travailler prennent un emploi?

<B>Cela peut étonner que vous soyez à l?affût de nouvelles recrues alors qu?il y a moins d?un an, vous fermiez Leisure Garments et licenciiez 2 000 salariés ? </B>

Le groupe Esquel s?est implanté dans l?île il y a plus de 30 ans et nous n?avons aucune intention de partir. Nous avons systématiquement rationalisé nos activités. La fermeture, l?année dernière, de Leisure Garments fait partie de cette stratégie.

<B>Comparée aux autres fermetures, celle de Leisure Garments s?est plutôt bien passée. Quel est le secret ? </B>

Communication, accompagnement et engagement personnel du top management. Nous avons beaucoup communiqué avec nos employés, leur laissant savoir exactement ce qui se passait. Nous avons introduit à leur intention un plan de soutien couvrant toute la durée du préavis de licenciement.

<B>Quel a été ce plan ? </B>

Nous avons présidé au redéploiement des licenciés dans nos autres unités de production ainsi que vers d?autres entreprises. Au moins un salarié sur deux a pu retrouver de l?emploi. Nous avons amené les agences de soutien et d?encadrement à l?entrepreneuriat à l?usine pour conseiller les ouvriers. Nous avons organisé des formations avec l?aide de l?Industrial and Vocational Training Board pour les aider à se recycler.

<B>D?autres entreprises ont pratiqué cette politique sans grand succès? </B>

Tout a été fait durant les heures de travail. Nous n?avons rien laissé au bon vouloir des salariés, déjà accablés par la perspective de perdre leur emploi. Nous leur avons donné l?espoir d?une vie post-Leisure Garments. C?était un moment délicat à gérer et le top management a accompagné les salariés à chaque pas. Je crois que cela a beaucoup joué.

<B>Est-ce que l?industrie dans son ensemble suit l?exemple ?</B>

La main-d??uvre est une considération importante pour la zone franche. La Mauritius Export Processing Zone Association, dont je suis le vice-président, a mis un comité en place pour examiner toutes les questions y relatives. Je préside ce comité et nous avons déterminé une stratégie pour refaire l?image du secteur. Cette stratégie sera dévoilée la semaine prochaine.

<I>«Nous avons eu tort de trop focaliser sur les ouvriers étrangers. Nous en sommes arrivés à ne pas trop faire attention aux Mauriciens qui traînent la patte.»

«La zone franche est mal perçue. Les usines textiles évoquent toujours l?image des sweatshops d?il y a 20 ans. Ce n?est pas l?endroit où veulent travailler les Mauriciens.»</I>

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