Publicité

Le renouveau minimaliste d?Alix Le Juge

9 mai 2004, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Quelle heureuse surprise que la production 2002-2004 d?Alix Le Juge ! Dès l?abord, le regardeur qui a en mémoire son dernier solo à la galerie Hélène de Senneville, mesure sans peine l?avancée. L?évolution s?impose. Une cinquantaine d?huiles respirent de confiance en soi, d?une émotion qui saisit l?âme.

Le signe récurrent est au rendez-vous : le voilier. Comment pourrait-il en être autrement, quand on sait que le tissu intime de l?artiste est à jamais ciselé des glyphes du voyage. Car elle est fille d?un capitaine au long cours et ce père demeure la figure centrale de son noyau familial, qu?il fut au large ou amarré au port. Ou encore sur son voilier fétiche. Une enfance et une adolescence marquée du signe du large. Et, non moins important, ce père, au métier différent, par rapport au reste de l?humanité, lui aura légué, dès le berceau, ?une immense liberté. Il a eu le courage d?être différent?, avoue Alix.

Sans rompre avec ce passé-présent-futur ? car il reviendra, indubitablement, au long de la quête de cette jeune artiste ? le voilier, en perdant son statut de motif figuratif, a largué les amarres. Et ce langage premier a cédé la place au fruit de la recherche. Alix Le Juge passe, elle, du statut de peintre à celui de plasticienne. Une étape majeure qui se laissait pressentir.

Densités de noir

Si l?artiste, si jeune soit-elle, a connu des errances déstabilisantes, ? le miroir de la peinture ne pardonne pas ? si elle a enduré ces fameuses traversées du désert dont on préférerait être épargné, celles-ci auront façonné la créatrice à l?âme d?acier, aussi sûrement qu?une pierre aiguise le couteau. Alix fait montre d?un courage exemplaire, qui s?affranchit du grand oncle Xavier Le Juge de Segrais, de l?école de Fontainebleau, de sa mère, Pauline Le Juge, et de sa tante, Geneviève Leclézio, ces dernières adeptes émérites du figuratif. Et pourtant, ne clame-t-elle pas : ?J?ai manqué de courage. J?aurais dû le faire plus tôt !?

Pour en venir aux toiles, une luminosité nouvelle suinte des moindres recoins de l?espace pictural. La plasticienne a adopté une technique, nouvelle pour elle en 2000, mais longuement appréciée au long de l?Histoire de la peinture, celle d?occulter le blanc du canevas au moyen d?un orangé savamment dosé. Alix dira : ?Entrer dans une couleur, c?est déjà une émotion. On est déjà lancé.?

Ses peintures, s?étalant du format intime au monumental, donnent à voir le passage de la plasticienne du semi-figuratif, déjà très personnel, à l?abstraction. Un certain minimalisme, tant par l?expression formelle, que par le chromatisme, permet une lecture instantanée de l??uvre. Un héritage de la publicité et du design, sans doute. Alix Le Juge a fait ses études graphiques en Afrique du Sud.

?Les Beaux Arts cherchent une certaine vérité, alors que la pub cache cette vérité. J?essaie d?être le plus vrai possible. Je pense que l?on acquiert cette force, ce courage, à une certaine période de sa vie. Le minimalisme me va bien, car ça exprime précisément, sans fioritures, ce que je veux dire?, précise l?artiste.

A l?allure monumentale, des voiles, délicieusement grèges, s?élèvent au-dessus d?un personnage subjugué. C?est Voiles imbibées de soleil. Alix exprime ici, plus précisément, son sentiment d?élévation personnelle. Adepte du surf, elle vit à fond le moment privilégié d?unité avec sa planche, sa voile, avec la nature, l?eau, le vent. ?Exhilarating, rappelle-t-elle. J?exprime le sentiment du mouvement, d?élévation.? Si les délicieux gris du tableau ? qui lui confèrent une respiration judicieuse ? s?éloignent des couleurs vives de Nicolas de Staël, les larges aplats au couteau, à la texture tactile, le ramènent en mémoire. L?activité même de la peinture est mise en exergue.

D?autres références se laissent décrypter. Soulages, pour les larges bandes noires qui se chevauchent, accentuant le processus physique de la peinture, et laissant filtrer parcimonieusement, ici ou là, une éclatante luminosité. Appareillage nocturne. Par contre, les formes de voiles qui se devinent à travers les différentes densités de noir, s?éloignent de l?énoncé de Soulages. Pour qui seul l?effet visuel importe. Il voulait susciter une émotion chez le regardeur, par le seul effet visuel. Sans son contenu, ? bien qu?éminemment discret ? et la minuscule fenêtre lumineuse, Appareillage Nocturne pourrait rappeler Reinhardt.

De toutes petites toiles très réussies évoquent la guerre en Irak. Elles font appel à Rothko. Comme lui, Alix Le Juge tente ici ? contrairement à Blanches contre blancs ou Voiles imbibées de soleil ? de séduire le regardeur, de susciter son émotion immédiate par la couleur. Dans ce cas, plus vive que grège. D?autres expressions, tout autant intéressantes, seront exposées à partir de demain, jusqu?au 14 mai 2004, à l?Hôtel de ville de Curepipe, tels des portraits imaginaires, qui exorcisent, selon une technique thérapeutique, ?une grande émotivité?. Une manière générale faite de grands traits au couteau harmonise toutes ces influences. Une superbe exposition.

Publicité