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Kistnasamy Kistnen dévoile un Port-Louis qui se meurt

18 avril 2004, 20:00

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SOUS le titre Souvenirs et nostalgie, Kistnasamy Kistnen, graphiste de son état chez Multigraphics, déballe sa collection. L?artiste expose plus d?une quarantaine de tableaux réalisés à l?aide des techniques d?aquarelle et d?aérographe, au Musée d?Art de Port-Louis, du 22 avril au 06 mai 2004. Ses tableaux sont une réaction à un laisser-aller, à une absence de volonté pour sauver le patrimoine de la ville. ?A Maurice, dit-il, on détruit ce qu?on restaure ailleurs.? C?est ainsi que les maisons créoles disparaissent pour laisser place aux énormes bétons sans âme.

Comme l?indique le titre de son exposition, la nostalgie est le sentiment qui marque l?élan créateur chez lui. Chacun de ses tableaux prend naissance d?une souffrance qu?engendre la mémoire. A l?aide des couleurs fraîches, l?artiste fixe sur ses toiles la vie citadine des maisons en voie de disparition ou déjà disparues comme celle de sa grand-mère, témoin d?une enfance arrachée. Parfois il va jusqu?à extirper de l?oubli des vues surprenantes dissimulées dans les coins et recoins de la ville, comme ce moulin à vent qui se trouve au port, ou encore cette fontaine à tête de cheval placée au Jardin des Compagnies et devant laquelle ne s?arrêtent que des étrangers avec leur appareil de photos.

Mais au-delà de tous ses signes architecturaux d?une ville qu?il tente de fixer sur toile, c?est son âme d?enfant de Port-Louis que l?artiste investit dans ses aquarelles, avec une touche légère et aérée. S?il se penche sur le passé de sa ville natale, c?est pour sauvegarder et immortaliser ce que cette cité qui se métamorphose laissera comme vestiges demain, ce que cette capitale qui tourne la page sur son image exotique pour annoncer la prolifération des architectures modernes et des gratte-ciel qui poussent déjà comme des champignons après la pluie, laissera comme ruines demain.

Nostalgie

Il y a dans le choix des sujets et dans la technique du peintre quelque chose qui rappelle la peinture classique hollandaise. Sa vue sur le Grenier et le Moulin réalisée avec la technique de l?aérographe rappelle les travaux de certains peintres hollandais où le moulin était un élément à immortaliser. Mais ici Kistnen renouvelle à sa manière la conception artistique qu?on se fait d?habitude de cette vue. Depuis Bilders et Roelofs, deux peintres hollandais qui s?inspiraient des travaux de leurs collègues français qui appartenaient alors à l?Ecole de Barbizon, il était devenu coutume de voir le moulin en pierre comme un élément qui émerge d?un paysage boisé, s?accompagnant nécessairement d?autres éléments comme un ciel parcouru de nuages sous un horizon bas et une rivière dans laquelle se reflètent bateaux et arbres.

Mais Kistnen ne transforme pas le paysage fluvial en peinture impressionnisme même si dans le réel le moulin se trouve au bord du port dans lequel mouillent des navires. Ici cet élément est complètement banni comme pour isoler la valeur citadine de la ville. L?atmosphère de l?instant avec son ambiance aux couleurs et aux effets de lumière, avec reflets dans l?eau et ciel en mouvement, est exclue. Il y a une absence du naturel dans l?aérographe, témoignée ici par la présence anachronique du lampadaire au côté du moulin.

Par ailleurs, l?image même n?est pas saisie ?sur le motif? en pleine nature où l?on aurait senti l?air frais et où l?on aurait vu des nuages qui s?amoncellent. Ici le moulin est un objet mort, un objet de décor. Paradoxalement, la nostalgie autour de laquelle s?articule toute l??uvre dépouille ce tableau de son âme plutôt que de l?en enrober. C?est certainement pour avoir voulu saisir un objet qui, contrairement à toutes ces maisons, n?est pas à sa place naturelle. Ce tableau soulève donc l?interrogation autour du titre souvenirs et nostalgie. De quel souvenir, de quelle nostalgie s?agit-il ici ?

Néanmoins, il y a visiblement dans le travail de Kistnen le reflet du souci de détails. C?est là un autre aspect qui permet encore une fois le parallélisme avec la peinture hollandaise. On se souvient encore de ce même aspect qui a valu à Veermeer une gloire considérable pour sa Laitière, tableau sur lequel on voit le peintre pousser le souci des détails jusqu?à tracer avec exactitude l?ombre d?un clou sur le mur en arrière-plan. Ce tableau est devenu aujourd?hui l?un des plus grands chefs-d??uvre hollandais exposés au Rijksmuseum d?Amsterdam.

Chez Kistnen l?espace qui souligne les objets a un effet fascinant d?illusionnisme, même si le jeu d?ombre et de lumière laisse un peu à désirer. La profondeur est toutefois suggérée ça et là et la minutie de son travail est poussée jusqu?à la réalisation des plaques d?humidité sur les murs ou encore des dentelles de fer rouillé qui pendent des toits. Les différentes couleurs de briques composant les façades des murs ou des tuiles formant les toits des maisons sont exprimées avec précision.

Dans l?ensemble, il faut reconnaître que la création de Kistnen frôle l?authenticité. Son art atteint son mérite dans ce naturalisme qui investit ses tableaux. Quand il peint les maisons, il les peint avec leurs défauts, de même qu?il dévoile les tôles ondulées avec leur rouille, les murs avec leurs fissures et le bois avec sa moisissure. Avec lui, les peintures deviennent des tableaux qui prennent vie. Mais paradoxalement elles signalent une ruine à venir. Avec la couleur et l?architecture de la modernité qui s?annoncent, la cité de Port-Louis sera sans doute pour Kistnasamy Kistnen une cité sans voile !

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