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Tremblements de terre à Rodrigues

Vassen Kauppaymuthoo : «Ce qui est inquiétant, c’est qu’il s’agit de séismes peu profonds»

11 janvier 2026, 09:00

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Vassen Kauppaymuthoo : «Ce qui est inquiétant, c’est qu’il s’agit de séismes peu profonds»

Vassen Kauppaymuthoo, océanographe et ingénieur en environnement.

Aux cours de la première quinzaine de janvier 2026, l’activité sismique observée dans la région de Rodrigues a retenu l’attention des autorités et ravivé les inquiétudes de la population. Le mardi 6 janvier, à 14 h 09, un séisme de magnitude 5,4 a été enregistré par la station météorologique de Vacoas. L’épicentre a été localisé aux coordonnées 19,2° Sud et 63,9° Est, soit à environ 77 kilomètres au nord-est de Rodrigues, à une profondeur estimée à 10 kilomètres. Si aucune victime ni dégât majeur n’ont été signalés, la proximité inhabituelle de la secousse avec l’île a conduit les institutions concernées à renforcer leur vigilance.

Alors que la situation semblait sous contrôle, un second épisode sismique est venu raviver l’attention, hier. Selon une note d’information diffusée par les services météorologiques, un nouveau tremblement de terre de magnitude 5,5 s’est produit à 7 h 22, cette fois à environ 302 kilomètres à l’est de Rodrigues, aux coordonnées 19,9°Sud et 66,3°Est, toujours à une profondeur d’environ 10 kilomètres. Aucun tremblement n’a été ressenti sur l’île, mais les autorités ont confirmé que la situation demeurait étroitement surveillée.

Le Bureau du Premier ministre informe le public que toutes les autorités compétentes – les autorités locales, la station météorologique ainsi que les services concernés – ont été immédiatement mobilisées dès la première secousse sismique enregistrée au large de Rodrigues le 6 janvier 2026. Le Premier ministre tient à rassurer les habitants de l’île que les autorités demeurent pleinement mobilisées et vigilantes. À la suite du second séisme enregistré le 10 janvier 2026, l’évolution de la situation est suivie avec la plus grande attention.

Deux séismes de magnitude comparable qui se produisent à quelques jours d’intervalle, dans une région déjà connue pour sa complexité tectonique, soulève des interrogations. Ces événements sont-ils isolés ou s’inscrivent-ils dans une dynamique plus large ? Rodrigues est-elle plus exposée au risque sismique qu’on ne le pense ? Et quelles pourraient être, à plus long terme, les implications pour Rodrigues comme pour Maurice ? Afin de mieux comprendre les enjeux géologiques sous-jacents, nous avons recueilli l’analyse de Vassen Kauppaymuthoo, océanographe et ingénieur en environnement.

? Comment analysez-vous ce premier séisme de magnitude 5,4 survenu à Rodrigues ? Est-il inhabituel par son intensité ou sa localisation ?

Le séisme est inhabituel en termes de localisation, à 76 km de Rodrigues. Il s’agit du séisme le plus proche des terres jamais enregistré, mais aussi en termes de distance par rapport à la triple jonction indo-océanique aussi appelée Jonction Triple de Rodrigues où trois plaques se rejoignent: la plaque africaine, la plaque australienne et la plaque antarctique. De plus, il est peu profond (10 km seulement), ce qui en fait un séisme potentiellement dévastateur malgré son intensité moyenne selon l’échelle de Richter. Il faut savoir qu’un séisme de magnitude 7,3 a frappé Haïti le 12 janvier 2010 et qu’il a fait plus de 280 000 morts en raison de sa faible profondeur. Donc la spécificité d’un séisme ne réside pas seulement dans sa magnitude.

? Vous avez parlé d’un séisme «très excentré». Qu’est-ce que cela signifie concrètement sur le plan géologique ?

Un séisme est généré quand l’énergie emmagasinée en bordure de plaque est soudainement relâchée, notamment dans les zones de subduction (quand une plaque s’enfonce sous une autre) et là où les plaques s’écartent les unes des autres au niveau des dorsales océaniques, comme c’est le cas à la Jonction Triple de Rodrigues. Or, mécaniquement, l’écartement de deux plaques est plus simple à modéliser en termes de contraintes mécaniques qu’une zone où trois plaques sont impliquées. Or, si on regarde le site de l’United States Geological Survey (USGS), qui est une référence en la matière, la majorité des séismes sont proches de la dorsale. Dans ce cas, un tel séisme indique que des contraintes mécaniques ont causé l’accumulation d’énergie loin de ces zones, ce qui pourrait indiquer des forces en jeu dans le manteau sous la plaque.

? Selon vous, ce tremblement de terre est-il un événement isolé ou le début d’une série de secousses ?

Les tremblements de terre arrivent rarement seuls, et ils font souvent l’objet de répliques. Il est difficile de savoir dans ce cas si toute l’énergie emmagasinée sous la plaque proche de Rodrigues a été libérée, ou si le mécanisme de contraintes qui a causé cette accumulation est toujours en jeu. Dans ce cas, il est possible que de nouveaux séismes soient ressentis dans la région de Rodrigues, et même plus proche. Des séismes de magnitude supérieure à 6,7 ont déjà été enregistrés près de la dorsale et il est ainsi possible que de tels séismes soient ressentis proches de ou à Rodrigues.

? Quels sont les signes scientifiques qui permettent de craindre ou, au contraire d’écarter, une séquence sismique prolongée ?

Il est extrêmement difficile de prévoir les séismes, pour ne pas dire impossible. Cependant, ceux situés loin des zones de subduction ou des dorsales, sont des signes que les choses sont en train de changer, et qu’il faut alors faire plus d’études scientifiques pour en déterminer la cause et se préparer. C’est le cas de l’épisode rodriguais.

? Rodrigues se situe-t-elle dans une zone sismique plus active qu’on ne le pense ?

Comme je le disais, Rodrigues est proche de la Jonction Triple et de la dorsale médioocéanique. De ce fait, elle est plus à risque. C’est pour cela que depuis une dizaine d’années, j’ai averti sur la nécessité de prendre des mesures en conséquence.

? Ce qui s’est produit à Rodrigues peut-il avoir des répercussions sur Maurice ?

Pas vraiment. Rodrigues est à 568 kilomètres à l’est de Maurice, et la configuration de l’île est différente de Maurice. De ce fait, et étant donné le positionnement par rapport à la Jonction Triple, Maurice ne devrait pas subir de répercussions.

? Les Mauriciens doivent-ils s’attendre à ressentir d’éventuelles secousses dans les jours, semaines ou années à venir ?

Maurice a déjà connu des secousses dans la région, liées à l’activité volcanique du Piton de la Fournaise à La Réunion, et peut-être même au volcanisme de point chaud sous nos pieds. Le 5 avril 2007, le cratère du volcan de La Réunion, le Dolomieu, s’effondrait de plusieurs centaines de mètres causant un séisme de magnitude 5,3 à 10 km de profondeur alors que le 27 février 2018, un séisme de magnitude 4,1 secouait le fond de l’océan entre Maurice et La Réunion, sûrement causé par ce même point chaud qui a formé notre île. Le 12 novembre 2019, un séisme de magnitude 4,8 secouait la mer a 10 km de profondeur à 219 km à l’est de Quatre-Cocos. Donc, bien que nous ne soyons pas directement sous l’influence de l’activité sismique à Rodrigues, nous sommes vulnérables du fait que notre volcan, qui est endormi, soit situé sur un point chaud qui est l’un des plus actifs au monde.

? Faut-il renforcer la surveillance sismique autour de Maurice après cet épisode ?

Je pense qu’il est nécessaire de prendre les mesures qui s’imposent, même si le 2 décembre 2009, après le tremblement de terre qui était situé à 148 km de Baie-auxHuîtres à Rodrigues, j’avais déjà averti des risques et de la nécessité de prendre les mesures pour lister et gérer ce risque comme catastrophe naturelle, surtout à Rodrigues.

? Dans quels cas précis un séisme dans la région pourrait-il, en revanche, générer un tsunami ?

La genèse d’un tsunami demande une énergie beaucoup plus importante et un déplacement des plaques rapide, comme ce fut le cas en Indonésie en 2004, où la plaque s’est déplacée de plus de 30 mètres. Cependant, il ne faut pas négliger les risques de glissements sous-marins qui pourraient éventuellement générer de tels phénomènes.

? Rodrigues et Maurice sont-elles suffisamment préparées face aux risques sismiques ?

Je pense que nous devons être beaucoup plus proactifs par rapport aux risques sismiques qui ont été négligés pendant de trop nombreuses années, malgré les avertissements. Ce qui est inquiétant, c’est qu’il s’agit de séismes peu profonds qui peuvent toucher directement les îles, ou les constructions en béton peuvent devenir des tombeaux en cas de crise sismique majeure, comme ce fut le cas en Haïti. Pour moi, nous ne sommes pas prêts.

? Que recommandez-vous aux autorités après ce séisme ?

Il faut intégrer le risque sismique dans les catastrophes naturelles, collecter des données, installer des sismographes, être en relation avec l’USGS, préparer des protocoles pour que les personnes sachent comment réagir, non seulement pendant un séisme, mais également après, si les structures des bâtiments en béton ont été endommagés. La nature reste imprévisible, mais nous devons intégrer les risques, nous préparer et instaurer une surveillance accrue des séismes à Rodrigues et à Maurice. Cela demandera aussi un changement au niveau des codes de construction.

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