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Questions à...

Lotilde Charpy : «On ne mange pas moins, on mange différemment»

5 août 2026, 21:00

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Lotilde Charpy : «On ne mange pas moins, on mange différemment»

Lotilde Charpy , «General Manager» de FoodWise.

Le rapport SOFI 2026 le confirme noir sur blanc : la sous-alimentation chronique recule à Maurice, passant de 5,6 % à 4,9 % sur les deux dernières périodes mesurées. Une bonne nouvelle en apparence, mais qui ne dit rien des repas sautés, des assiettes trop peu diversifiées ou des ménages qui rognent sur la qualité pour boucler leur budget. C’est justement ce que FoodWise cherche à mettre en lumière depuis sa propre étude menée dans le Sud en octobre 2025, où les chiffres racontent une tout autre histoire. Lotilde Charpy, General Manager de Foodwise, décrypte pour «l’express» ce que ces statistiques cachent encore.

La prévalence de la sous-alimentation chronique passe de 5,6 % à 4,9 % au niveau national (mais votre étude sur le Sud montre 9,3 % à Savanne et 10,3 % à Rivière-Noire). Comment lisez-vous cet écart ? Le progrès national masque-t-il une réalité plus dure dans certaines poches du pays ?

Une prévalence de la sous-alimentation chronique en légère baisse au niveau national ne signifie pas que l’insécurité alimentaire recule partout, ni pour tout le monde. L’indicateur mesuré par le rapport SOFI capte la sous-alimentation chronique, c’est-à-dire une insuffisance calorique prolongée. Mais il ne reflète pas à lui seul toutes les dimensions de l’insécurité alimentaire : les personnes qui sautent des repas, mangent de façon insuffisamment diversifiée ou sont exposées à une insécurité alimentaire saisonnière ou conjoncturelle.

Notre étude, menée en octobre 2025 en collaboration avec Analysis Kantar dans le Sud de l’île, mesure les niveaux d’insécurité alimentaire au sens large, une notion qui englobe, sans s’y limiter, la sous-alimentation chronique. Chaque région a ses propres défis ; géographiques, logistiques ou économiques. Dans le Sud, 22 000 personnes sont en situation d’insécurité alimentaire sur les seuls districts de Rivière-Noire, Grand-Port et Savanne et ces chiffres ne concernent qu’une seule partie du territoire. C’est précisément pourquoi nous appelons à une mesure plus détaillée et plus régulière de l’insécurité alimentaire à Maurice, les moyennes nationales ne suffisant plus uniquement à guider des actions ciblées.

Le rapport SOFI 2026 met l’accent sur le coût élevé d’une alimentation saine plutôt que la seule disponibilité de nourriture. Pour Maurice, pays qui importe l’essentiel de son alimentation, qu’est-ce que cela change concrètement dans votre lecture du problème ? C’est plus une question de prix que de quantité désormais ?

C’est une distinction que le rapport SOFI 2026 met explicitement en avant, en plaçant cette année le coût d’une alimentation saine au centre de son analyse. Avoir accès à de la nourriture en quantité suffisante n’est pas synonyme d’avoir accès à une alimentation saine et nutritive. Ce sont deux réalités différentes, qui coexistent à Maurice. Maurice importe plus de 75 % de ses besoins alimentaires. Cette dépendance structurelle aux importations rend les ménages mauriciens directement exposés aux fluctuations des prix internationaux liées aux tensions géopolitiques, aux perturbations des chaînes d’approvisionnement ou à la hausse des coûts de transport.

Quand les prix augmentent à l’échelle mondiale, ils augmentent aussi dans nos rayons. Ce sont les ménages les plus précaires qui s’ajustent en premier, pas forcément en mangeant moins, mais en mangeant différemment – moins de fruits et légumes frais, davantage de produits transformés souvent moins coûteux, mais moins nutritifs.

C’est une forme d’insécurité alimentaire que les statistiques de sous-alimentation chronique ne capturent pas, mais que nous observons concrètement sur le terrain. La question du rapport qualité-prix est donc aussi importante que celle de la quantité disponible ; et ces deux aspects doivent continuer à être pris en compte par les politiques publiques.

Le communiqué dit que l’indicateur SOFI ne capture pas les gens qui sautent des repas ou mangent mal sans être en sous-alimentation chronique. À partir de votre expérience terrain, quelle est l’ampleur réelle de cette insécurité alimentaire «invisible» à Maurice, comparée aux 4,9 % officiels ?

Plus de 100 000 personnes vivent encore en situation de pauvreté relative à Maurice. Pour ces ménages, le budget alimentaire est souvent la première variable d’ajustement face aux contraintes économiques. Notre étude dans le Sud montre que dans cette région les dépenses de consommation représentent 78 % du budget d’un ménage pauvre, contre 64 % au niveau national.

Cette insécurité alimentaire va bien au-delà du visible; en plus des carences de santé qu’elle provoque, c’est un stress chronique pour les familles, des tensions dans les foyers, un absentéisme prononcé au travail et à l’école. Pour faire avancer les choses, il est essentiel que la lutte contre l’insécurité alimentaire et le gaspillage alimentaire soit soutenue par des politiques publiques fortes.

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