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Duel à trois
La politique mauricienne aime les duels. Actualité 3 Deux camps, deux dynasties, deux machines électorales qui se font face et finissent, souvent, par se retrouver autour d’une table pour négocier ce que les urnes n’ont pas tranché. Mais l’histoire électorale de Maurice rappelle une vérité moins confortable : lorsqu’un troisième acteur refuse de choisir son camp, le duel devient vite une partie à trois.
Nous y sommes peut-être de nouveau. En 2019, le PTr, le MSM et le MMM s’étaient affrontés sans alliance préalable. Le MSM avait recueilli 32,04 % des voix, le PTr 26,02 % et le MMM 20,57 %. Le pays avait ainsi expérimenté ce que produit une véritable triangulation : elle ne désigne pas seulement un vainqueur, elle redistribue la valeur politique du troisième acteur.
Cinq ans plus tard, l’élection de 2024 a semblé refermer cette parenthèse. En apparence seulement. Le PTr avait obtenu 36,16 % des suffrages et le MSM 20,74 %. Mais ces chiffres doivent être lus avec précaution : le PTr et le MMM étaient alors embarqués dans l’Alliance du Changement, avec les Nouveaux Démocrates et Rezistans ek Alternativ. Ensemble, ils ont recueilli 61,38 % des voix et remporté 60 des 62 sièges élus.
Le triomphe était spectaculaire. Le retour au réel l’est peut-être davantage. Le PTr doit désormais transformer une victoire électorale en bilan gouvernemental. Finances publiques sous pression, attentes sociales élevées, promesses à honorer et réforme des pensions : autant de dossiers où la popularité ne se décrète pas. Une réforme peut être économiquement nécessaire et politiquement impopulaire. Le vieillissement démographique ne négocie pas avec les sondages.
Et puis le cocotier rouge a été secoué jusque dans l’antre feutré du Prime minister’s office. Le tête-à-tête entre Navin Ramgoolam et son rival Roshi Bhadain a suffi à réveiller les spéculations. Une rencontre peut n’être qu’une rencontre. À Maurice, elle devient vite un signal. Les conversations sur les rapprochements possibles, les arrière-pensées et les recompositions futures ont aussitôt fleuri. Dans un paysage politique où les alliances ont souvent compté davantage que les programmes, même une poignée de mains peut prendre valeur de manifeste.
Ramgoolam doit donc gérer deux réalités: celle du pouvoir et celle de son propre camp. Les 36,16 % obtenus par le PTr en 2024 constituent-ils désormais un socle électoral autonome ou étaient-ils, en partie, le produit de la dynamique exceptionnelle de l’Alliance du Changement et du rejet du pouvoir sortant ?
La question n’est pas académique. Le MMM, lui, connaît une autre forme d’épreuve. Le parti qui pesait encore 18,88 % en 2024 s’est retrouvé confronté à son vieux problème : que vaut le MMM sans Paul Bérenger ? Et Bérenger sans le MMM et avec Valayden ?
La question est devenue réalité politique. Bérenger est parti. Une partie de ses proches l’a suivi, tandis que la majorité des élus mauves a choisi de rester au gouvernement. Le MMM n’est donc plus seulement privé de son fondateur historique : il doit démontrer qu’il peut exister comme organisation politique autonome, sans la figure qui, pendant des décennies, en a été le visage, la mémoire et souvent la boussole.
Cette fracture pourrait cependant produire un paradoxe. Un MMM affaibli peut devenir moins menaçant électoralement, mais plus important dans une bataille serrée. Dans une lutte à trois, il ne faut pas nécessairement être assez fort pour gagner. Il faut être assez fort pour empêcher les autres de gagner seuls.
Le PMSD de Xavier-Luc Duval se trouve dans une situation comparable. Sous la bannière de l’Alliance Lepep, son poids électoral paraît modeste. Mais Maurice a rarement récompensé les petits partis à la mesure de leur poids arithmétique. Quelques circonscriptions peuvent transformer une formation marginale en partenaire indispensable.
Alors, Duval retournera-t-il vers le PTr ? Rien ne permet de le prédire. Mais le départ de Bérenger du gouvernement, l’éclatement du MMM et la recomposition du centre gauche changent nécessairement les calculs. En politique, les ennemis d’hier deviennent parfois les alliés de demain lorsque les circonstances changent.
Et le MSM ?
L’Alliance Lepep, qu’il conduisait, est tombée à 27,29 %. La défaite fut donc nette. Mais une défaite électorale n’est pas une disparition politique. Le MSM conserve une organisation, un réseau et un électorat. Son problème est désormais de reconstruire une crédibilité après le recul de 2024. Il peut espérer bénéficier de l’usure du pouvoir, notamment si certaines promesses ne sont pas tenues malgré les mois et années qui passent ou si les réformes impopulaires finissent par coûter cher. Compter sur la seule déception des autres serait une stratégie bien pauvre. Une opposition crédible doit proposer autre chose que le prochain gouvernement à remplacer.
En 2019, nous cherchions le king maker. En 2024, une alliance a écrasé la logique du duel à trois. En 2026, les alliances elles-mêmes commencent à se fissurer. Le prochain scrutin pourrait donc être moins une répétition de 2019 qu’une version plus complexe de son équation. Deux grands blocs voudront gouverner. Un troisième cherchera à survivre. D’autres tenteront de négocier leur place entre les deux.
Et, au milieu, un électorat de plus en plus imprévisible. Duel à trois, donc. Mais cette fois, le véritable enjeu ne sera peut-être pas de savoir qui gagnera. Il sera de savoir qui aura besoin de qui pour gouverner.
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