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Soeur Jacqueline de la Croix, pionnière du Carmel mauricien : «Dieu m’a donné un ami : son fils»
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Soeur Jacqueline de la Croix, pionnière du Carmel mauricien : «Dieu m’a donné un ami : son fils»
Jacqueline Salesse a choisi, il y a 50 ans de cela, de répondre à un appel qui allait transformer toute son existence. Le 17 juillet 1976, elle prononce ses premiers vœux au Carmel de Bonne-Terre et devient la première Mauricienne à entrer dans l’Ordre des Carmélites Déchaussées. Elle prend alors le nom de Sœur Jacqueline de la Croix pour signifier que la prière lui permettra d’alléger la souffrance des autres. Ce jubilé d’or, elle l’a partagé avec le monastère du Carmel de Vacoas qui a été créé à la même date par Mgr Jean Margéot. Derrière les murs du monastère commence alors une nouvelle vie pour Sœur Jacqueline, faite de silence, de prières, de travail, de renoncements mais aussi de profondes joies spirituelles.
C’est une Carmélite toute émue qui, le 17 juillet dernier, écoute l’homélie de l’évêque de Port-Louis, Mgr Michaël Durhône, lors d’une messe – concélébrée avec le Cardinal Maurice Piat – au monastère du Carmel à Vacoas, pour marquer un double jubilé d’or : celui du monastère et celui de sa première carmélite mauricienne, Sœur Jacqueline de la Croix. Elle ne réalise pas que, 50 ans après ses premiers vœux, elle demeure une figure importante de l’histoire du Carmel à Maurice, mais aussi un témoignage vivant de cette vocation particulière qui invite à chercher, dans le silence et la prière, un chemin de paix et d’espérance.
Alors qu’elle voulait partir à l’époque, le cardinal Jean Margéot lui avait dit : «Vous ne partirez pas. Le Carmel viendra à Maurice.» La fondation du Carmel à Bonne-Terre allait effectivement permettre à son appel de s’épanouir sur sa terre natale. Depuis, Sœur Jacqueline de la Croix consacre sa vie à la prière, au silence, à la contemplation et à la fidélité à son engagement. Son parcours, marqué aussi par les épreuves, témoigne d’une foi profonde et d’une grande confiance en Dieu.
■ Sœur Jacqueline et son cousin Finlay Salesse.
Tout au long de cette messe, Sœur Jacqueline, entourée de ses proches, ne peut s’empêcher de revivre son parcours, de penser très fort à ses parents – Tristan, son père, et Marie-Thérèse, sa mère – qui l’ont fortement encouragée dans sa voie religieuse. Née le 23 septembre 1948 à l’hôpital Civil (aujourd’hui Jeetoo), Sœur Jacqueline est l’aînée d’une fratrie de neuf enfants (Gaétan, Lindsay, Marianne, Jean Eric, Stellio, Noëlette, Clifford et Geneviève).
Une famille très nombreuse, comme c’était la coutume à l’époque : Tristan Salesse, le papa, pompier de profession, et la maman, Marie-Thérèse (née Groeme), couturière, faisaient d’énormes sacrifices pour les élever. Gaétan, qui a fait carrière dans l’hôtellerie puis chez Forges Tardieu et est aujourd’hui à la retraite, raconte que le moindre fruit, la moindre friandise, devait être divisé en neuf bouts ! D’ailleurs, le grand-père de Jacqueline, Charles Salesse, avait eu lui-même pas moins de dix enfants…
Jacqueline vivait ainsi à la spartiate au sein de sa famille, se contentant de l’essentiel. Une famille où la foi occupait une place prépondérante. Marie-Thérèse, véritable gardienne de la foi, veille au grain : assiduité à la messe tous les dimanches (parfois les autres jours), confessions régulières, prières quotidiennes, dont le chapelet récité en famille avant d’aller dormir et sans oublier, une stricte observance du carême pendant 40 jours. C’est dans cette atmosphère que naît, à n’en point douter, la vocation de Jacqueline.
Enfance et adolescence normales
Jacqueline connaît une enfance et une adolescence normales. Lorsque la famille habitait la rue D’Entrecasteaux à Port-Louis, elle fréquentait l’école de la Montagne. Elle poursuit ensuite sa scolarité primaire à l’école Darwin, à Quatre-Bornes, où elle garde le souvenir de l’influence bénéfique de son enseignante, Ginette Cabon. Plus tard, elle rejoint le Trinity College, puis le Collège Bhujoharry. En 1964, Tristan Salesse gravit les échelons : il quitte la station de Piton et part pour Rodrigues avec toute la famille, en tant que Chief of Fire Services. Il y restera jusqu’en août 1970. La famille connaît enfin une certaine aisance, avec une maison de fonction à Port-Mathurin et tout ce qui l’accompagne – une vie sociale bien remplie, et une table tout aussi bien garnie.
Les enfants fréquentent le Collège Saint-Louis et Marie-Thérèse veille à leur éducation religieuse – celle de son aînée Jacqueline plus particulièrement. À l’âge de 15 ans, elle fait partie de pas moins de six associations d’église, dont les Âmes Vaillantes, la Légion de Marie, la Croix-Rouge et le mouvement Scout. Comme les prêtres en visite à Rodrigues logent chez les Salesse, l’influence religieuse se consolide davantage.
Toutefois, Jacqueline vit normalement son adolescence rodriguaise : «Je fais aussi partie d’une association théâtrale à Rodrigues et d’un orchestre, le Golden Snake, qui comprenait aussi mes deux frères Gaétan et Lindsay (qui fera partie de l’orchestre de la police plus tard). Il y avait aussi dans cet orchestre Ruby Gopaul, Jean Albie, Marie-Claude Caliste, Clency et Jean-Claude Théodore. On s’amusait beaucoup.»
À son retour à Maurice, Tristan Salesse s’installe avec sa famille à Quatre-Bornes en tant que station officer. Comme il fallait s’y attendre, il est un fan inconditionnel de l’équipe de football de la Fire Brigade. Jacqueline réalise aussi qu’elle s’isole, qu’elle ne supporte plus le bruit et la foule. «Je commence à aimer la joie du silence et de la solitude», se souvient-elle. Toutefois, elle ne s’hermétise pas pour autant : «Je prie beaucoup et je demande à Dieu de me faire rencontrer des amis. Et un jour, je rencontre Maud Adam, qui m’invite à l’accompagner à une réunion animée par le Père Souchon. J’ai un long entretien avec lui. Et à la fin, il me dit : ‘Tu as la vocation, continue dans cette voie’. À ce moment, je réalise que Dieu m’a donné un ami : son Fils.» Sa maman l’encourage fortement dans cette voie et lui avoue qu’elle en était consciente pendant sa grossesse.
Marie-Thérèse est de santé fragile : le cœur a des ratés. Mais avant de mourir, le 29 avril 1987 à l’âge de 59 ans, elle est emmenée par Tristan en pèlerinage à Lourdes, le 19 août 1979. Tristan, lui, mourra le 17 novembre 1991, à l’âge de 71 ans. Pris d’un malaise pendant un match au stade George V, il se rend à l’hôpital où, avant même de faire les formalités, il est terrassé par une crise cardiaque.
Une renaissance
Jacqueline veut consolider sa foi. Elle s’inscrit pour une retraite à Montmartre, pendant les week-ends, pendant une année. «Là, j’apprends à prier et à écouter le silence ; j’éprouve une grande joie», se souvient-elle. Mgr Jean Margéot l’envoie aux Seychelles pour réfléchir sur sa foi et, dans le même souffle, elle enseigne le catéchisme à Mahé aux enfants de 7 à 8 ans : «Je leur apprends à prier. Je leur disais : écoutez le silence, Dieu va vous parler. Ils écoutent tellement bien qu’après quelques minutes, tout le monde est en plein sommeil.»
Par la suite, les événements se précipitent. En 1976, Jacqueline Salesse prononce ses vœux au Carmel et devient Sœur Jacqueline de la Croix : «Encore une fois, j’ai beaucoup prié pour trouver un nom. J’ai vu ainsi un tabernacle dans mes prières et le nom de la Croix s’est imposé. J’ai choisi la Croix parce qu’elle est synonyme de souffrance, et c’est pour cela qu’il faut prier pour alléger les souffrances. À propos, Mgr Jean Margéot m’avait dit que le Carmel viendrait à moi. Il a tenu parole, et je suis la première Mauricienne à faire profession religieuse au Carmel. Je commence à vivre une vie de réflexion, de prière et de contemplation – sans oublier le travail aussi. C’est le début d’une belle et exaltante aventure spirituelle et religieuse.»
■ Mgr Michaël Durhône et Sœur Jacqueline ont célébré un double jubilé d’or : celui du monastère du Carmel et celui de la première carmélite mauricienne.
L’agenda au Carmel est d’une grande austérité et le quotidien se décline toujours de la même manière, immuable. La journée est organisée autour de la prière, du silence, du travail et de la vie communautaire : «Nous obéissons à un rituel quotidien : réveil à 5 h 30 et temps de prière personnelle ; oraison silencieuse, puis Laudes (prière liturgique du matin) et messe. En fin de matinée, travail : tâches ménagères, cuisine, jardin, artisanat et autres activités nécessaires à la vie monastique. Ensuite, à midi, le repas, dans le respect des règles, dans le silence et parfois accompagné d’une lecture spirituelle. En début d’après-midi, temps de repos, de lecture ou de travail. Puis reprise du travail et de la prière. Et en fin de journée, vers 16 h 30, les Vêpres, puis oraison et recueillement. Le soir, repas à 18 h 30, suivi des complies à 21 h 30 – la dernière prière de la journée – puis la nuit, le grand silence, jusqu’au lendemain.» C’est dans ce rituel immuable que les jours et les années s’écoulent derrière les murs du monastère de Vacoas.
Sous les missiles au Moyen-Orient
À partir de ce moment, Sœur Jacqueline commence à voyager pour faire profiter les autres Carmels de sa très grande expérience. On l’envoie en mission à la Réunion et à Madagascar d’abord, puis direction le Moyen-Orient, vers 2003. Elle fait trois ans à Haïfa, une année à Bethléem – où elle rencontre des sœurs polonaises et devient Première conseillère –, un mois à Jérusalem et six semaines à Nazareth. Elle a le sentiment que le destin la rapproche du Christ. En 2003, le Moyen-Orient s’embrase et la situation prend un tournant majeur avec l’invasion de l’Irak par les États-Unis et leurs alliés pour renverser Saddam Hussein, tandis que le conflit israélo-palestinien s’amplifie avec la seconde moitié de l’Intifada, commencée en l’an 2000. Les missiles tombent çà et là. Quand les sirènes hurlent, Sœur Jacqueline se précipite avec ses collègues dans les abris souterrains, où elles prient.
Parfois, les missiles tombent très près. Les sœurs ont le sentiment que la fin est proche, d’autant qu’elles se sentent livrées à ellesmêmes. Dans leurs cellules au Carmel, elles prient sans relâche, car la guerre est presque à leur porte. Devant l’imminence du danger, Sœur Jacqueline estime qu’il est temps de «faire vœu de martyre», afin d’être dans de bonnes dispositions pour accueillir la mort.
Entre-temps, Sœur Jacqueline prend contact avec Mgr Gantin, son ami, par l’intermédiaire du Père Flavio, à Rome. C’est ainsi qu’elle quitte un Moyen-Orient en pleine turbulence pour le Vatican, où elle a une audience rapide avec le pape polonais Jean-Paul II – qui avait visité Maurice du 14 au 16 octobre 1989 – et dont elle avait rencontré des compatriotes à Bethléem. «C’était une rencontre extraordinaire ; il m’a posé beaucoup de questions sur la situation au Moyen-Orient et il m’a fait beaucoup de cadeaux, dont des chapelets», dit Sœur Jacqueline, non sans émotion.
■ Tristan et Marie-Thérèse Salesse, les parents de Sœur Jacqueline, ont fortement encouragé leur fille aînée dans sa voie religieuse.
À son retour à Vacoas, la vie monastique reprend son cours. Elle se livre à ses tâches quotidiennes : elle confectionne des bougies, des cartes d’inspiration religieuse, des accessoires pour la première communion, des décorations, entre autres. Elle ne rate surtout pas les émissions de la chaîne KTO.
Or, en 2022, c’est la catastrophe : Sœur Jacqueline fait un AVC qui aurait pu lui coûter la vie. Pendant quelque temps, elle est sérieusement diminuée physiquement et doit s’installer dans une maison de repos, où ses sœurs se relaient à son chevet. Avec le recul, elle se plaît à dire que c’est la prière qui a accompli le miracle de sa guérison et qui lui a permis de revenir. C’est ce miracle, toujours selon elle, qui lui a permis de célébrer ses 50 ans au Carmel de Vacoas – tout en gardant, envers et contre tout, son sourire et sa bonne humeur.
Sa nièce Ingrid Bozelle témoigne, se souvenant d’une visite au Carmel alors qu’elle était très jeune : «Sa longue robe brune, son tablier blanc parfaitement ajusté, son voile noir encadrant son visage… Tout respirait la simplicité. Pourtant, elle avait une présence extraordinaire. Son sourire illuminait littéralement la pièce. Chez les Salesse, le sourire est presque un patrimoine familial. Celui de Jacqueline avait quelque chose de plus : une lumière intérieure. Une paix, une joie sincère. Elle semblait toujours profondément heureuse de nous voir.»
Cinquante ans après ses premiers vœux, le parcours de Sœur Jacqueline de la Croix raconte une histoire de fidélité. Fidélité à une vocation, à une promesse, à un chemin choisi librement. Son témoignage est aussi celui d’une femme qui a accepté de quitter le tumulte du monde pour faire du silence un espace de rencontre avec Dieu.
■ Sœur Jacqueline entourée de ses deux sœurs, Noëlette (à gauche) et Marianne.
À travers son histoire personnelle se dessine également une page importante de l’histoire religieuse de Maurice : celle de l’implantation du Carmel dans notre île et de la naissance d’une communauté appelée à poursuivre, dans la prière et la contemplation, une tradition spirituelle vieille de plusieurs siècles. L’histoire d’une famille religieuse de l’Église catholique, fondée sur une vie de prière, de contemplation, de silence et de simplicité. La tradition carmélitaine trouve ses origines au Mont Carmel, en Terre sainte, où des ermites chrétiens se sont réunis, au Moyen Âge, pour mener une vie consacrée à la prière.
■ Sœur Jacqueline, entourée de ses consœurs carmélites et des membres de sa famille.
À ce jour, pas moins de 16 sœurs carmélites perpétuent la tradition de cette famille religieuse à Bonne-Terre, dont une aînée en la personne de Sœur Muriel, qui célébrera bientôt ses 102 ans. Comme quoi, la prière a la vertu de conserver !
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