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Nécrologie

Raymond Marrier d’Unienville, l’avocat-historien qui a façonné le barreau et conté l’Isle de France

19 août 2025, 08:15

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Raymond Marrier d’Unienville, l’avocat-historien qui a façonné le barreau et conté l’Isle de France

Le barreau et l’intelligentsia mauriciens sont en deuil. Raymond Marrier d’Unienville, King’s Counsel, figure tutélaire du prétoire et historien émérite, est décédé à l’âge de 93 ans. La Mauritius Bar Association a annoncé son décès, le dimanche 17 août, et ses funérailles ont eu lieu hier, lundi 18 août à 14 heures, en l’église Notre-Dame du Bon Secours, à Trou-d’Eau-Douce. L’île perd ainsi un serviteur d’exception, dont la vie entière fut consacrée au droit, à l’histoire et à la défense de la mémoire nationale.

?Un parcours forgé entre Oxford et Maurice

Né en 1932 et issu d’une famille où les lettres et le service public occupaient une place naturelle, Raymond Marrier d’Unienville a effectué sa scolarité au Collège du Saint-Esprit. Très tôt, il s’est distingué par une intelligence vive et une passion pour l’étude. Ses pas l’ont ensuite mené à l’université d’Oxford, où il s’est formé en droit, puis à l’université d’Aix-en-Provence, où il a décroché un doctorat.

Il a aussitôt regagné Maurice pour prêter serment le 27 novembre 1956. Le 19 décembre de la même année, il s’est joint au barreau. Il a commencé sa carrière en janvier 1957 devant la Cour suprême. Soixante-cinq années plus tard, en 2021, la Mauritius Bar Association lui a rendu hommage pour ce record de longévité. Rarement un avocat aura traversé avec autant de constance et de pertinence les mutations du droit mauricien et de son environnement institutionnel.

?Juriste et homme de loi

Plaideur respecté, connu pour la rigueur de ses dossiers et la force tranquille de ses plaidoiries, Raymond Marrier d’Unienville s’est imposé dans toutes les branches du droit, du pénal au civil, avant de se spécialiser dans des causes constitutionnelles et publiques. Sa conception de la justice est restée profondément ancrée dans la défense des droits fondamentaux.

Ses tribunes dans l’express reflétaient cette même passion pour la mémoire institutionnelle. Dans Adieu à la vieille Cour suprême, il écrivait : «Hélas, c’est maintenant le silence de la mort : la vieille cour est condamnée à ne plus entendre la voix puissante, chargée d’assurance de certains de ses habitués… Les factions passent et la justice seule demeure.» Par cette évocation, il mêlait souvenirs personnels et mémoire collective du prétoire, soulignant l’importance des lieux et des voix qui font vivre la justice.

Dans Une tranche d’histoire, il retraçait la vie de René de Ruays, aumônier du Conseil supérieur. «Dom René de Ruays, OSB, aumônier du Conseil supérieur résidant à Pamplemousses, aide régulièrement le curé entre 1745-1766.» Il montrait comment des vies apparemment modestes participaient à l’histoire et façonnaient la mémoire de l’île, tout en reliant ces biographies à des événements majeurs et à la naissance du créole.

Enfin, dans sa tribune Capitulation et héritage juridique, il revisitait la capitulation française de 1810 et son impact durable. «Comprendre le passé, c’est donner sens aux institutions du présent.» Ces textes illustraient sa conviction que l’histoire et le droit sont intimement liés, que la mémoire collective nourrit la pratique juridique et que la réflexion sur les archives éclaire la modernité institutionnelle.

Au-delà du prétoire, Raymond Marrier d’Unienville s’est engagé sur le terrain politique. Élu député de Rivière-Noire–Savanne entre 1972 et 1976, il a participé aux débats marquant une période charnière pour Maurice. Sa voix, libérale au sens classique du terme, s’est fait entendre sur les grandes questions institutionnelles. Mais il est demeuré avant tout un avocat et un intellectuel, refusant de sacrifier la rigueur de la réflexion aux aléas partisans.

Le 15 janvier 2016, il a été élu président du Bar Council, succédant à Mᵉ Antoine Domingue. Tous ceux qui l’ont côtoyé ont toujours salué sa courtoisie. Bien que fort pris, il trouvait toujours le temps d’encadrer et d’être de bon conseil pour ses jeunes confrères.

?L’historien de l’Isle de France

C’est dans l’histoire qu’il laisse son empreinte la plus durable. Son premier ouvrage, Last Years of the Isle de France (1800–1814) through texts, paru en 1959, rassemble et commente les documents de la transition entre domination française et conquête britannique. Entre 1975 et 1989, il a publié les trois volumes monumentaux Histoire politique de l’Isle de France (1789– 1803), fresque magistrale sur les bouleversements révolutionnaires et napoléoniens.

Contributeur actif à la Société de l’Histoire de l’Île Maurice, il a participé à l’élaboration du Dictionnaire de Biographie Mauricienne, et sa Nomenclature des décisions de la Cour suprême de l’Île Maurice (1964) reste un outil incontournable pour les praticiens du droit. Ses tribunes, à l’instar de ses ouvrages, ont transmis à un large public les récits vivants de l’île et de ses institutions.

Pour Raymond Marrier d’Unienville, droit et histoire ne s’opposaient pas mais se nourrissaient. Ses textes et ses tribunes reliaient toujours une réflexion juridique à une perspective historique. Il rappelait que la mémoire des lieux, des acteurs et des institutions est essentielle. Screenshot 2025-08-19 084536.jpg

Il est un auteur prolifique. Sur cette photo, il s’agit d’ailleurs du lancement du livre «Hier Suffren», le 16 décembre 2004

«Être président du Bar Council n’est pas une sinécure, c’est une responsabilité.» C’est ce qu’a déclaré Mᵉ Raymond d’Unienville, le 15 janvier 2016.

?Distinctions et reconnaissance

Son œuvre et son engagement ont été reconnus au plus haut niveau. La France l’a fait Chevalier des Palmes académiques. L’État mauricien l’a décoré Grand Officer of the Order of the Star and Key of the Indian Ocean, distinction rare qui récompense des contributions majeures à la nation. Sa carrière d’avocat a été couronnée par le titre de Queen’s Counsel, devenu King’s Counsel sous l’actuel règne.

Raymond Marrier d’Unienville laisse à l’île une double trace. Celle de l’avocat respecté, traversant toutes les évolutions du barreau moderne et celle de l’historien scrupuleux, qui a su mettre en lumière des pans essentiels de l’histoire mauricienne. Ses trois tribunes emblématiques – sur la vieille Cour suprême, René de Ruays et la capitulation française – témoignent de sa capacité unique à mêler récit historique et mémoire juridique.

Sa disparition endeuille la communauté juridique et intellectuelle. Mais ses ouvrages, ses articles dans l’express, et les souvenirs qu’il laisse à ses confrères et disciples continueront de guider les générations futures. Comme avocat, il défendait sans relâche les principes de l’État de droit. Comme historien, il rappelait à l’île la richesse de son passé. Et comme homme, il incarnait, jusqu’au bout, une manière d’être avocat-humaniste au service de son pays.

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